Thorstein Veblen
Titre original : Theory of the Leisure Class
Première publication : 1899
Edition utilisée : Gallimard, coll. Tel, 1970
Traduit par Louis Evrard (1970)
Publié ici : extraits
[32] Vu sous l'angle économique, le loisir pris comme occupation s'apparente étroitement à la vie de prouesse ; toutes les choses qui s'accomplissent pour dénoter une vie de loisir, et qui subsistent comme ses critères de bienséance, ont beaucoup de points communs avec les trophées. Si l'on prend le terme dans son sens plus restreint, en distinguant le loisir de l'exploit, et de tout autre effort apparemment productif exercé sur des objets sans utilité intrinsèque, ce loisir-là ne laisse en général aucun produit matériel. Les pierres de touche du loisir écoulé prennent donc la forme de biens « immatériels » : arts dit d'agrément, semi-érudition, connaissance d'opérations et d'événements qui ne contribuent pas directement au progrès de la vie humaine. Citons, pour notre époque, la connaissance des langues mortes et des sciences occultes ; de l'orthographe ; de la syntaxe et de la prosodie ; des divers genres de musique d'intérieur et autres arts domestiques ; des dernières particularités de l'habillement, de l'ameublement, de l'équipement ; des jeux, des sports, des animaux d'agrément, tels que chiens et chevaux de course. [...] [34] [Ce] décorum a commencé par être symbole et pantomime, et par servir comme indice des faits et qualités symbolisés ; mais de nos jours, il connaît cette transmutation que tous les faits symboliques subissent dans le commerce humain. Tout le monde conçoit les manières comme réellement utiles ; elles ont acquis un caractère sacré largement indépendant des faits qu'elles figuraient à l'origine. Les infractions au code des bienséances ont quelque chose d'intérieurement odieux à tout homme ; la civilité ne lui est pas une preuve adventice de supériorité, elle fait bel et bien corps avec l'âme vertueuse. Un manquement aux convenances nous inspire la plus instinctive des répulsions. Nous avons poussé très loin dans cette voie, et nous accordons à l'observance du rituel une utilité intrinsèque, à telles enseignes que l'offense à l'étiquette se confond pour nous avec l'indignité foncière de l'offenseur. On passe sur un manque de parole ; on ne rachète pas une atteinte au savoir-vivre. « Les manières font l'homme ».
Voilà donc l'utilité du décorum dans la conscience et de l'acteur et du spectateur. Néanmoins ce sentiment de rectitude infuse n'est que la cause immédiate de la faveur [35] qui s'attache aux manières et à l'éducation; leur vrai motif est caché, et il est d'ordre économique. On s'honore du loisir ou de la dépense improductive de temps et d'efforts sans quoi le savoir-vivre ne s'acquiert pas : car la connaissance et le pli du bon ton ne viennent que d'une habitude prolongée. La délicatesse du goût, des manières et des usages de la vie a pour utilité de mettre en évidence une belle position dans le monde; vu le temps, l'application et la dépense qu'il faut lui consacrer, les gens dont le travail mange les jours et l'énergie ne peuvent y prétendre. La connaissance du bon ton prouve une chose à première vue : les personnes bien élevées ont naturellement passé une partie de leur temps hors de la vue d'autrui, mais elle l'ont bien donnée à des talents sans application lucrative. En dernier examen, la valeur des manières est celle d'un certificat de désoeuvrement. A l'inverse, puisque le loisir fait la réputation pécuniaire, tous ceux qui aspirent à un minimum de décence pécuniaire se doivent de posséder quelque compétence en matière de décorum.