Leo Strauss, Sur le nihilisme allemand

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Leo Strauss
Titre original : « On German Nihilism »
Première publication : 1941 (Conférence prononcée le 26 février 1941 dans le cadre du séminaire général sur les expériences de la Seconde guerre mondiale de la Graduate Faculty of Political and Social Science de la New School for social Research, à New York)
Edition utilisée : éd. Payot & Rivages/poche, 2004, 45 p.
Traduit par Olivier Sedeyn
Publié ici : extrait (pour servir de support aux articles société ouverte et société close)

Sommaire

Sur le nihilisme allemand

I. Le motif ultime, non-nihiliste qui sous-tend le nihilisme allemand

3. ... [35] Le fait est que le nihilisme allemand n'est pas un nihilisme absolu, le désir d'une destruction totale, y compris la sienne, mais un désir de la destruction de quelque chose de précis : la civilisation moderne. Ce nihilisme [36] limité, si je puis ainsi parler, devient un nihilisme presque absolu pour la seule raison suivante : parce que la négation de la civilisation moderne - le « Non » - n'est pas fondée sur une conception positive claire quelconque, ni accompagnée d'une telle conception.

Le nihilisme allemand désire la destruction de la civilisation moderne dans la mesure où la civilisation moderne a une signification morale. Comme chacun le sait, le nihilisme allemand n'est pas particulièrement opposé aux moyens techniques modernes. La signification morale de la civilisation moderne, à laquelle s'opposent les nihilistes allemands, s'exprime dans des affirmations comme les suivantes : soulager la condition de l'homme ; protéger les droits de l'homme ; le plus grand bonheur possible pour le plus grand nombre possible. Quel est le mobile qui sous-tend la mise en cause de la civilisation moderne, de l'esprit de l'Occident, et en particulier de l'Occident anglo-saxon ?

La réponse doit être la suivante : il s'agit là d'une protestation morale. Cette protestation vient de la conviction que l'internationalisme inhérent à la civilisation moderne, ou, plus précisément, que l'établissement d'une société parfaitement ouverte qui est, pour ainsi dire, le but de la civilisation moderne, et par conséquent toutes les aspirations liées à ce but sont [37] inconciliables avec les exigences fondamentales de la vie morale. Cette protestation vient de la conviction que la racine de toute vie morale est essentiellement, et par conséquent éternellement, société close ; de la conviction que la société ouverte est vouée à être, sinon immorale, du moins a-morale : le lieu où se retrouvent ceux qui recherchent le plaisir, le profit, un pouvoir irresponsable, où se retrouvent en fait toutes les irresponsabilités et l'absence de sérieux. La vie morale, affirme-t-on ici, implique une vie sérieuse. Le sérieux, et le cérémonial du sérieux — le drapeau et le serment au drapeau —, sont les caractères distinctifs de la société close, de la société qui, par sa nature même, est constamment confrontée au Ernstfall, à la situation extrême, grave, au jour décisif, à la guerre, et qui s'oriente fondamentalement dans ce sens. Seule est véritablement humaine une vie dans une telle atmosphère de tension, une vie fondée sur la conscience permanente des sacrifices auxquels elle doit son existence, et de la nécessité, du devoir, du sacrifice de la vie et de tous les biens terrestres : la société ouverte ne connaît pas le sublime. Les sociétés occidentales, qui prétendent aspirer à la société ouverte, sont en fait des sociétés closes en état de désintégration : leur valeur morale, leur respectabilité dépendent entièrement du fait qu'elle sont encore des sociétés closes.

[38] Poursuivons cette argumentation un peu plus loin. La société ouverte, affirme-t-elle, est en fait impossible. Sa possibilité n'est pas du tout prouvée par ce que l'on appelle le progrès vers la société ouverte. Car ce progrès est largement fictif ou purement verbal. Certains faits fondamentaux de la nature humaine que les générations antérieures, qui avaient l'habitude d'appeler un chat un chat, avaient reconnus avec honnêteté, sont actuellement niés en paroles, recouverts superficiellement par des fictions juridiques ou autres, par exemple par la croyance selon laquelle on peut abolir la guerre par des traités qui ne s'appuieraient pas sur des forces militaires suffisamment puissantes pour punir la partie qui romprait le traité, ou par le fait d'appeler les ministères de la Guerre des ministères de la Défense, ou d'appeler le châtiment des sanctions, ou d'appeler peine capitale [ici deux mots illisibles]. La société ouverte est moralement inférieure à la société close, également parce que la première est fondée sur l'hypocrisie.

La conviction qui sous-tend la protestation contre la civilisation moderne n'a fondamentalement rien à faire avec le bellicisme, avec l' amour de la guerre ; ni avec le nationalisme car il a existé des sociétés closes qui n'étaient pas des nations, elle a en fait quelque chose à faire avec ce que l'on appelle l'État souverain, [39] dans la mesure où l'État souverain présente le meilleur exemple moderne d'une société close au sens indiqué. La conviction que je suis en train de tenter de caractériser n'est pas, pour le répéter, originellement un amour de la guerre : elle est plutôt un amour de la morale, un sentiment de responsabilité envers une morale en péril. Les historiens parmi nous connaissent cette conviction, ou cette passion, par la protestation passionnée de Glaucon, le frère de Platon, contre la cité des pourceaux, au nom de la noble vertu[e 1]. Ils la connaissent, surtout, par la protestation passionnée de Jean-Jacques Rousseau contre la civilisation facile et légèrement corrompue du siècle du goût, et par la protestation passionnée de Frédéric Nietzsche contre la civilisation facile et légèrement corrompue du siècle de l'industrie. Ce fut cette même passion - qu'on ne s'y trompe pas - qui s'opposa, il est vrai sous une forme bien plus passionnée et infiniment moins intelligente, à la corruption prétendue ou réelle de l'Allemagne de l'après-guerre, « aux sous-hommes des grandes villes » (die Untermenschen der Grosse stadt), au « bolchevisme culturel » (Kulturbolshewismus), et choses semblables. Cette passion ou cette conviction n'est donc pas en elle-même nihiliste, comme le montrent les exemples de Glaucon et de Rousseau, s'il était besoin d'exemples. On peut même se demander si elle [40] n'a pas un élément fondé, si nous nous rappelons par exemple la décision des étudiants d'Oxford de ne pas se battre pour « le roi et la patrie » et d'autres faits plus récents[e 2]. Tout en n'étant pas nihiliste en soi, et tout en n'étant peut-être même pas entièrement infondée, cette conviction a cependant conduit au nihilisme dans l'Allemagne de l'après-guerre à cause d'un certain nombre de circonstances. Parmi ces circonstances, je ne mentionnerai, dans l'examen qui suit, que celles qui n'ont pas été à mes yeux suffisamment soulignées dans les discussions de ce séminaire ni dans la littérature sur le sujet.

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II. La situation dans laquelle ce motif non nihiliste a conduit au nihilisme

4. Il faudrait posséder un don qui me manque totalement, le talent d'un journaliste inspiré, pour donner à ceux d'entre vous qui n'ont pas vécu de longues années dans l'Allemagne de l'après-guerre une idée adéquate des émotions qui sont à la base du nihilisme allemand. Permettez-moi de tenter de définir le nihilisme par le désir d'anéantir le monde présent et ses potentialités, un désir qui ne s'accompagne d'aucune conception claire de ce que l'on veut mettre à sa place. Et tentons [41] de comprendre comment un tel désir a pu se développer.

Personne ne pouvait se satisfaire du monde de l'après-guerre. La démocratie libérale allemande sous toutes ses formes semblait à beaucoup absolument incapable de faire face aux difficultés auxquelles l'Allemagne était confrontée. Cela engendra un préjugé profond, ou confirma un préjugé profond déjà existant, contre la démocratie libérale en tant que telle. Une alternative déterminée à la démocratie libérale était possible. Le premier choix était une pure et simple réaction, telle que celle exprimée par le prince héritier [ Ruprecht de Bavière] à peu près dans les termes suivants : « Certains disent que la roue de l'histoire ne peut tourner dans l'autre sens. C'est là une erreur. » L'autre choix était plus intéressant. Les plus anciens parmi nous se souviennent encore de l'époque où certains affirmaient que les conflits inhérents à la situation présente conduiraient nécessairement à une révolution, qui irait de pair avec une autre guerre mondiale ou qui la suivrait - à un soulèvement du prolétariat et des couches prolétarisées de la société qui déboucherait sur le dépérissement de l'État, sur la société sans classes, sur l'abolition de toute exploitation et de toute injustice, sur l'ère de la paix ultime. Ce fut cette perspective au moins autant que le désespoir du présent qui conduisirent au nihilisme.

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III. Qu'est-ce que le nihilisme ? Et dans quelle mesure peut-on dire que le nihilisme est spécifiquement allemand ?

11. ... [70] Dans cet état de dégradation, seule la vertu la plus élémentaire, la première vertu, la vertu sur laquelle reposent en dernier ressort l'homme et la société humaine, est susceptible de grandir. Ou, pour exprimer la même opinion un peu différemment: à une époque de corruption extrême, le seul remède possible consiste à détruire l'édifice de la corruption - « das System »[e 3], «le système » - et à revenir à l'origine incorrompue et incorruptible, à l'état de culture ou de civilisation en puissance et non pas en acte : la vertu caractéristique de cette étape de culture ou de civilisation seulement en puissance, la vertu caractéristique de l'état de nature, est le courage et lui seul. Le nihilisme allemand est donc une forme radicalisée du militarisme allemand, et cette radicalisation vient du fait que pendant la dernière génération le jugement romantique sur l'ensemble du développement moderne, et par conséquent en particulier sur le présent, a été bien plus généralement accepté qu'il ne l'avait jamais été au cours du XIXe siècle. J'entends par jugement romantique un jugement qui se fonde sur l'opinion selon laquelle un ordre absolument supérieur des choses humaines a existé à une époque quelconque du passé connu.

12. ... [71] Si grande que soit la différence entre le militarisme allemand et le nihilisme allemand, la parenté de ces deux aspirations saute aux yeux. Le militarisme allemand est le père du nihilisme allemand. Une compréhension complète du nihilisme allemand exigerait par conséquent une compréhension complète du militarisme allemand. Pourquoi l'Allemagne a-t-elle une aptitude particulière au militarisme ? Il faut nous contenter ici d'un petit nombre de remarques extrêmement rapides.

Pour expliquer le militarisme allemand, il n'est pas suffisant d'invoquer le fait que la civilisation allemande est considérablement plus jeune que la civilisation des nations occidentales, que l'Allemagne est par conséquent nettement plus proche de la barbarie que les pays occidentaux. Car la civilisation des nations slaves est encore plus récente que celle des Allemands, et les nations slaves ne semblent pas aussi militaristes que les Allemands. Pour trouver la racine du militarisme allemand, il pourrait être plus sage de négliger la préhistoire de la civilisation allemande, et de considérer l'histoire de la civilisation allemande elle-même. L'Allemagne a atteint son plus haut niveau dans les lettres et la pensée au cours de la période allant de 1760 à 1830, c'est-à-dire après que l'élaboration de l'idéal de la civilisation moderne a été presque complètement achevée, et alors qu'une révision [71] de cet idéal, ou qu'une réaction à cet idéal, avait lieu. L'idéal de la civilisation moderne est d'origine anglaise et française ; il n'est pas d'origine allemande. La question de la signification de cet idéal est bien entendu une question très controversée. Si je ne me trompe pas considérablement, on peut définir la tendance du développement intellectuel qui explosa pour ainsi dire dans la Révolution française, dans les termes suivants : il faut abaisser les critères moraux, les exigences morales, que tous les maîtres dignes de foi avaient auparavant élevés, mais en prenant plus de soin que ces maîtres antérieurs pour mettre en pratique, en pratique politique et juridique, les règles de la conduite humaine. La manière dont cela fut accompli de la façon la plus efficace consista à identifier la morale à une attitude affirmant les droits de chacun, ou à un intérêt personnel éclairé, ou à réduire l'honnêteté à la meilleure politique, ou à résoudre le conflit entre l'intérêt commun et l'intérêt privé au moyen de l'industrie et du commerce. Les deux philosophes les plus célèbres : Descartes, sa générosité* et pas de justice, pas de devoirs ; Locke : là où il n'y a pas de propriété, il n'y a pas de justice (voir également l'utopie hédoniste de Thomas More par [73] opposition à la République austère de Platon). La pensée de l'Allemagne s'éleva contre cet abaissement de la morale, et contre le déclin corrélatif d'un esprit véritablement philosophique, et ce pour l'honneur durable de l'Allemagne. Ce fut cependant précisément cette réaction à l'esprit des XVIIe et XVIIIe siècles qui posa les bases du militarisme allemand pour autant qu'il s'agisse d'un phénomène intellectuel. En s'opposant à l'identification du bien moral avec l'intérêt personnel même éclairé, les philosophes allemands insistèrent sur la différence entre le bien moral et l'intérêt personnel, entre l'honestum et l'utile ; ils insistèrent sur le sacrifice de soi et sur la négation de soi ; ils insistèrent tant sur ce point qu'ils finirent par oublier le but naturel de l'homme qui est le bonheur ; le bonheur et l'utilité ainsi que le sens commun (Verständigkeit) devinrent presque des termes proscrits dans la philosophie allemande. Or la différence entre le noble et l'utile, entre le devoir et l'intérêt personnel, est surtout visible dans le cas d'une vertu particulière, le courage, la vertu militaire : l'accomplissement parfait des actions de toutes les autres vertus est, ou peut être, récompensé ; cela paie réellement d'être juste, tempérant, aimable, magnifique, etc., mais l'accomplissement parfait des actions courageuses, à savoir la mort au champ d'honneur, la mort pour son propre pays, n'est jamais [74] récompensé : c'est là la fine fleur du sacrifice de soi. Le courage est la seule vertu clairement non utilitaire. En défendant la morale menacée, c'est-à-dire en défendant une morale non mercenaire, les philosophes allemands eurent la tentation d'exagérer la dignité de la vertu militaire, et, en des cas très importants, dans le cas de Fichte, de Hegel et de Nietzsche, ils succombèrent à cette tentation. De cette manière et de diverses autres, la philosophie allemande engendra une tradition proprement allemande de mépris pour le sens commun et pour les buts de la vie humaine tels que les voit le sens commun.

Si profonde que soit la différence entre la philosophie allemande et la philosophie des pays occidentaux, la philosophie allemande se conçut en dernière analyse elle-même comme une synthèse de l'idéal pré-moderne et de l'idéal de la période moderne. Cette synthèse n'a pas marché : dans la deuxième moitié du XIXe siècle, elle fut supplantée par le positivisme occidental, le rejeton naturel des Lumières. L'Allemagne avait été éduquée par ses philosophes au mépris de la philosophie occidentale (« Je méprise Locke » est un mot de Schelling), elle remarqua alors que la synthèse de l'idéal pré-moderne et de l'idéal moderne qu'avaient effectuée ses philosophes ne marchait pas, elle ne vit d'issue que dans la purification complète de la pensée allemande [75] de l'influence des idées de la civilisation moderne, et dans un retour à l'idéal pré-moderne. Le national-socialisme est l'exemple le plus célèbre, parce que le plus vulgaire, d'un tel retour à un idéal pré-moderne. A son plus haut niveau, il fut un retour à ce que l'on peut appeler l'étape pré-littéraire de la philosophie, à la philosophie présocratique. Mais, à tous les niveaux, l'idéal pré-moderne n'était pas un réel idéal pré-moderne, mais un idéal pré-moderne tel que les idéalistes allemands l'avaient interprété, c'est-à-dire interprété et par conséquent déformé dans une intention polémique contre la philosophie des XVIIe et XVIIIe siècles.

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Notes des éditeurs et références

Légende : O.S. - Olivier Sedeyn

  1. La République, II, 372 d
  2. 1. En mars 1933, il y eut à Oxford une joute d'éloquence sur le thème « Never again will this House fight for King and Country » [« Cette Maison jamais plus ne combattra pour le roi et la patrie »], autrement dit une thèse pacifiste. C'est le fils de Churchill qui soutenait la thèse opposée, mais son adversaire l'emporta en éloquence et par conséquent l'assemblée se prononça en sa faveur. S'il est vrai qu'il ne s'agissait là que d'un exercice d'école et que le vote ne portait pas sur la substance, mais sur l'éloquence (cf. R. Klibansky, Le Philosophe et la mémoire du siècle, entretiens avec Georges Leroux, Paris, les Belles lettres, 1998, p. 106), il n'était sans doute pas absurde d'y voir, comme le fait Strauss, et comme l'ont cru Hitler et Mussolini, un signe du doute que l'opinion occidentale nourrissait à l'égard de la guerre et des sacrifices patriotiques. - O.S.
  3. En allemand dans le texte