Une entrée rédigée par Damien Theillier, tiré de Manuel de Culture Générale, chapitre 3 : "Les étapes de la constitution des sciences exactes et des sciences de l’homme", Pearson Education/Cap Prépa, 2008.
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L’existence des sciences humaines en tant que sciences est le résultat d’une autonomie progressive conquise par rapport à la philosophie. Les sciences sociales, appelées aussi sciences morales, ou sciences de la culture, tentent de comprendre, avec les méthodes des sciences de la nature, la diversité des faits sociologiques, des faits historiques, des phénomènes économiques et politiques, etc.
Mais dès leur naissance comme science, deux tendances antagonistes voient le jour : le holisme de l’école positiviste de Comte et Durkheim et l’individualisme de l’école allemande de Dilthey et Weber. Cet antagonisme renvoie à l’opposition entre le primat des structures sociales et le primat du jeu des acteurs dans les phénomènes sociologiques.
Auguste Comte (1798-1857) est l’inventeur du mot sociologie. La sociologie est appelée, selon lui, à parachever le système des sciences, elle a pour objet de découvrir les lois de l’évolution historique et sociale. Dans son Cours de philosophie positive, il distingue six grandes sciences qu’il classe dans un ordre hiérarchique qui reproduit l’ordre de succession dans le temps : les mathématiques, l’astronomie, la physique, la chimie, la biologie et la physique sociale ou sociologie. Cet ordre est aussi un ordre qui va de l’abstrait au concret et du simple au complexe. Quant à la philosophie, elle n’est que l’étude des sciences et de leurs rapports.
Le positivisme désigne toute doctrine considérant que seule la connaissance scientifique des faits positifs, c’est-à-dire des faits observables, peut prétendre à la vérité. Le modèle de la certitude sera donc celui des sciences expérimentales capables d’opérer une mathématisation de l’expérience. Mais chez Auguste Comte, ce positivisme conduit aussi à la conviction qu’en droit une telle démarche peut s’étendre à l’ensemble des questions que soulève l’esprit humain. Comte envisage donc l’extension de la méthode positive à la totalité des disciplines, y compris à l’étude de l’ordre social. Le positivisme apparaît dès lors comme un monisme épistémologique impliquant une continuité parfaite entre sciences exactes et sciences humaines. Raymond Aron écrit qu’« on peut appeler positivistes les sociologues qui croient à l’unité fondamentale de la méthode scientifique. »
Émile Durkheim (1858-1917) est le vrai fondateur de la sociologie. C’est lui qui a fait l’effort le plus systématique pour calquer la sociologie sur la physique. Pour Durkheim, la tâche du sociologue est d’expliquer comment les « structures sociales » influent sur les comportements individuels selon le principe d’un strict déterminisme. Si les phénomènes sociaux sont soumis à des lois naturelles, il faut « traiter les faits sociaux comme des choses ». D’où le projet de Durkheim d’une « physique des mœurs et du droit ». Dans ses travaux, il s’intéresse notamment au système économique (De la division sociale du travail) et aux troubles engendrés pas le développement (Le Suicide).
Contre la réduction des sciences sociales aux sciences de la nature est né en Allemagne un courant destiné à autonomiser les « sciences de l’esprit » (Geisteswissenchaften), selon l’expression de Wilhelm Dilthey . Dilthey conteste le monisme épistémologique en insistant sur la spécificité des sciences sociales. Il faut, selon lui, distinguer entre deux modes de connaissance :
La sociologie de Max Weber est une sociologie compréhensive, c’est-à-dire « une science qui se propose de comprendre par interprétation l’activité sociale ». Le but du sociologue est la compréhension du sens subjectif visé par les agents. Weber entend par « activité » un comportement humain auquel l’agent communique un sens subjectif. Donc, l’agir est la clé de la dynamique sociale.
Or, l’activité sociale, c’est-à-dire l’agir qui se rapporte au comportement d’autrui, peut être déterminée essentiellement de deux façons :
Il faut préciser que chacune de ces activités constitue pour Weber un idéal type, autrement dit un concept construit pour l’analyse sociologique en accentuant unilatéralement un point de vue. Il est rare que l’activité sociale s’oriente uniquement d’après l’action en finalité ou l’action en valeur. Dans la réalité, les deux types d’activités se combinent et se confondent.
La sociologie est donc pour Weber une science de l’action sociale. Contrairement à Durkheim, il n’envisage pas de traiter les faits sociaux comme des choses, indépendamment de leurs auteurs, de leur subjectivité, de leurs motivations et de leurs intérêts. On peut désigner Weber comme le fondateur de l’individualisme méthodologique en sciences sociales.
Max Weber identifie vérité et connaissance des faits, mais refuse la possibilité d’une extension de la méthode scientifique à tous les domaines. La science doit s’en tenir aux faits mais elle ne peut tenir un discours sur les valeurs. Il récuse donc le positivisme qui prétend établir des jugements de valeurs à partir des faits et des lois qui les régissent. D’où une double attitude à l’égard de la science :
La conception weberienne des sciences sociales repose donc sur l’hétérogénéité radicale entre la constatation empirique des faits et l’évaluation pratique. Weber défend la neutralité axiologique (Wertfreiheit) contre l’idéologie, c’est-à-dire contre la tendance à faire intervenir un idéal ou un jugement de valeur dans la recherche scientifique. En effet, le savant doit faire abstraction de ses convictions personnelles, son rôle est de dire ce qu’on peut faire, non ce qu’on doit faire. « Le rôle d’une science empirique n’est pas de découvrir des normes et des idéaux à caractère impératif d’où l’on pourrait déduire des recettes pour la pratique. » Il n’appartient pas au savant de donner des directives morales et politiques. Et il ajoute : « Une science empirique ne saurait enseigner à qui que ce soit ce qu’il doit faire mais seulement ce qu’il peut et, le cas échéant, ce qu’il veut faire. »
Pourtant, Weber reconnaît que le sociologue a nécessairement rapport aux valeurs. Toute science construit son objet en sélectionnant des faits. Mais lorsque ces faits sont des événements historiques, le savant découpe un segment de données qui présente pour lui une signification retenant son intérêt, laquelle ne surgit que par rapport à des valeurs. Comment concilier cette inévitable subjectivité avec l’exigence d’objectivité et de neutralité de la science ?
Weber propose alors de distinguer entre « jugement de valeur » et « rapport aux valeurs » :
Le premier approuve ou désapprouve en fonction de croyances. Le second est une hypothèse de travail permettant de conduire à des résultats contrôlables.
La manière scientifique de traiter les valeurs est de chercher à les comprendre et à faire revivre les buts qui leur servent de fondement. Le rapport aux valeurs relève donc du jugement de fait et apparaît compatible avec la neutralité axiologique du savant. La sociologie peut seulement aider l’individu à prendre conscience des fondements ultimes de ses jugements de valeur, mais elle ne répond pas à la question du sens et de la valeur de la vie car elle ne peut pas prouver scientifiquement de telles affirmations.
La neutralité axiologique propre à la démarche scientifique n’implique pas chez Weber un pur scepticisme, puisque, en pratique, il est nécessaire de donner un sens à notre vie par le choix de valeurs. Le rôle du savant est de faire comprendre le réel ou les événements, non de les juger. Mais personne ne saurait lui interdire d’avoir des opinions politiques ou éthiques. Il lui est seulement interdit de faire croire que ses opinions se justifient scientifiquement, ou qu’elles sont plus fondées que d’autres parce qu’un savant les exprime.
Le péché capital pour Weber, c’est la confusion entre la recherche réfléchie du savant et l’opinion du citoyen. En tant que savant, il ne doit rien affirmer qui ne puisse être démontré ou vérifié ; en tant qu’homme, il est libre d’exprimer ses opinions comme tout le monde.
Raymond Aron est fondamentalement d’accord avec Max Weber pour dire que « le prophète et le démagogue n’ont pas leur place dans une chaire universitaire ». Mais Aron critique le point de vue de Weber sur la neutralité axiologique des sciences humaines et apporte une série de précisions précieuses et éclairantes.
La distinction de Weber entre jugement de valeur et rapport aux valeurs demeure valable, selon Aron, « mais elle n’entraîne pas la neutralité de la science ». Pour comprendre son objet, l’historien est conduit à poser des jugements de valeur. La science politique ne peut pas être neutre, car « on ne comprend pas le régime de Staline à moins de le juger comme despotique ». L’impartialité ne consiste pas à dire que l’on ne juge pas la grande purge, ou que l’on ne veut pas apprécier moralement la pratique qui consiste à condamner les innocents en les obligeant sous la torture à confesser des crimes imaginaires.
L’interdiction de jugements de valeurs est, en tant que telle, dénuée de signification parce que l’historien ou le sociologue ne pourrait la respecter sans compromettre la qualité de sa science. C’est ainsi qu’en histoire, par exemple, il est légitime de juger les carrières politiques de deux généraux tels que Boulanger et de Gaulle en affirmant que l’un était uniquement intéressé à la puissance et l’autre passionné de la grandeur de sa patrie.
Sous prétexte de ne pas juger ou de ne pas prendre parti, on se condamnerait à les confondre. L’historien de la Révolution française tentera aussi de comprendre les faits en les mettant en rapport avec les valeurs de liberté et d’égalité. Il jugera cette période comme une avancée ou une régression par rapport à ces valeurs. L’histoire ou la sociologie ne cesse pas d’être scientifique par le fait d’inclure des jugements de valeur. « La compréhension en biologie est impossible sans référence aux normes de l’organisme vivant. De même, la compréhension, par le sociologue, de l’homme d’État ou du juge se réfère à la moralité de l’acte ou à l’équité du verdict. » La compréhension scientifique des œuvres ou des personnes ne s’oppose pas à l’appréciation.
Mais la science ne peut rester objective qu’à condition de refuser la partialité. Aron s’est efforcé de recenser les divers modes de partialité sociologique :
Autrement dit, « la voie de l’objectivité passe par la théorie » : la détermination du problème en ses divers aspects, l’élaboration des concepts, l’énumération des circonstances, des déterminants, des effets. Entre la neutralité et la partialité il existe donc un juste milieu. « Le sociologue, écrit Aron, s’efforce d’être scientifique, non par la neutralité mais par l’équité. » Ce n’est pas la neutralité qui garantit l’objectivité mais l’équité, la non-partialité ou le refus de l’arbitraire.
Selon Raymond Aron, le sociologue ou l’historien, dans son effort d’interprétation de la réalité, doit s’abstenir non de juger mais d’exprimer de simples préférences personnelles. Il doit bannir l’arbitraire et la partialité. Ce n’est pas le jugement de valeur subjectif qui nuit à la recherche mais le subjectivisme, c’est-à-dire un mauvais usage du jugement, un usage arbitraire. Il y a une part irréductible de subjectivité dans les sciences humaines, mais cela ne signifie pas que nous soyons condamnés ni à exercer une stricte neutralité, ni à sombrer dans une infinité d’interprétations inconciliables entre elles.