Robert Merle
Titre : La Mort est mon métier
Première publication : 1952
Publié ici : extrait
Elsie dit :
— Rudolf.
Je me retournai. Son regard était effrayant.
— Ainsi, dit-elle, c'est ce que tu fais!
Je détournai la tête :
— Je ne sais pas ce que tu veux dire.
Je voulus faire demi-tour, sortir, couper court. Mais j'étais là, figé, paralysé. Je ne pouvais même pas la regarder.
— Ainsi, dit-elle à voix basse, tu les gazes !... Et cette horrible odeur, c'est eux!
J'ouvris la bouche, je n'arrivai pas à parler.
— Les cheminées ! reprit-elle... Je comprends tout maintenant.
Je regardai à terre et je dis : — Bien entendu, nous brûlons les morts. On a toujours brûlé les corps en Allemagne, tu le sais bien. C'est une question d'hygiène. Il n'y a rien à redire à cela. Surtout avec les épidémies.
Elle cria :
— Tu mens ! Tu les gazes !
Je relevai la tête, stupéfait.
— Je mens ? Elsie ! Comment oses-tu ?
Elle reprit sans m'entendre :
— Les hommes, les femmes, les enfants... tous pêle-mêle... nus... et les enfants ressemblent à des petits singes...
Je me raidis :
— Je ne sais pas ce que tu racontes.
Je fis un violent effort et je réussis à bouger. Je me retournai et je fis un pas vers la porte. Aussitôt, avec une vitesse stupéfiante, elle me dépassa, se jeta contre la porte et s'adossa à elle :
—Toi ! dit-elle, toi !
Elle tremblait de tout son corps. Ses yeux immenses, étincelants, étaient fixés sur moi. Je criai :
— Si tu crois que j'aime ça !
Et aussitôt un flot de honte me submergea : j'avais trahi le Reichsführer. J'avais révélé à ma femme un secret d'État.
— C'est donc vrai, cria Elsie, tu les tues !
Elle répéta en hurlant :
— Tu les tues!
Avec la rapidité de l'éclair, je la pris par les épaules, je posai la paume de ma main sur sa bouche, et je dis :
— Plus bas, Elsie, je te prie, plus bas !
Ses yeux cillèrent, elle se dégagea, je retirai ma main, elle tendit l'oreille, et nous restâmes un moment à écouter les bruits de la maison, immobiles, silencieux, complices.
Elle dit d'une voix basse et normale :
— Frau Müller est sortie, je crois.
— La bonne ?
— Elle fait la lessive au sous-sol. Et les enfants font la sieste.
On écouta encore un moment en silence, puis elle tourna la tête, me regarda, et ce fut comme si elle se souvenait tout d'un coup qui j'étais : L'horreur envahit de nouveau ses traits et elle se rencogna contre la porte.
Je dis au prix d'un énorme effort :
— Écoute, Elsie. Il faut que tu comprennes. Ce sont seulement des inaptes. Et on n'a pas de nourriture pour tout le monde. Il vaut beaucoup mieux pour eux...
Ses yeux durs, implacables étaient fixés sur moi. Je poursuivis :
— ... les traiter ainsi... que les laisser mourir de faim.
— Voilà donc, dit-elle à voix basse, ce que tu as imaginé !
— Mais ce n'est pas moi ! Je n'y suis pour rien ! C'est un ordre !...
Elle dit avec mépris :
— Qui aurait pu donner un ordre pareil ?
— Le Reichsführer.
L'angoisse me serra le cœur : une fois de plus, je le trahissais.
— Le Reichsführer ! dit Elsie.
Ses lèvres se mirent à trembler et elle dit d'une voix éteinte : — Un homme... vers qui les enfants allaient avec tant de confiance !
Elle balbutia :
— Mais pourquoi ? pourquoi ?
Je levai les épaules :
—Tu ne peux pas comprendre. Ces questions-là t'échappent complètement. Les juifs sont nos pires ennemis, tu le sais bien. Ce sont eux qui ont déclenché la guerre. Si nous ne les liquidons pas maintenant, ce sont eux, plus tard, qui extermineront le peuple allemand.
— Mais c'est stupide ! dit-elle avec une vivacité inouïe. Comment pourront-ils nous exterminer, puisque nous allons gagner la guerre ?
Je la regardai, béant. Je n'avais jamais réfléchi à cela, je ne savais plus que penser. Je détournai la tête et je dis au bout d'un moment :
— C'est un ordre.
— Mais tu pouvais demander une autre mission.
Je dis vivement : — Je l'ai fait. J'étais volontaire pour le front, tu te souviens. Le Reichsführer n'a pas voulu. — Eh bien ! dit-elle à voix basse et avec une incroyable violence, il fallait refuser d'obéir.
Je criai presque :
—Elsie!
Et pendant une seconde, je fus incapable de trouver mes mots.
— Mais, dis-je, la gorge serrée, mais Elsie!... Ce que tu dis là, c'est... c'est contraire à l'honneur !
— Et ce que tu fais ?
— Un soldat, refuser d'obéir ! Et d'ailleurs, ça n'aurait rien changé ! on m'aurait dégradé, torturé, fusillé... Et toi, qu'est-ce que tu serais devenue ? Et les enfants ?...
—Ah ! dit Elsie, tout ! Tout ! Tout !...
Je l'interrompis :
— Mais cela n'aurait servi à rien. Si j'avais refusé d'obéir, quelqu'un d'autre l'aurait fait à ma place !
Ses yeux étincelèrent : — Oui, mais toi, dit-elle, toi, tu ne l'aurais pas fait !
Je la regardai, stupéfait, stupide. Mon esprit était un vide total.
— Mais Elsie, dis-je...
Je n'arrivais plus à penser. Je me raidis jusqu'à ce que tous les muscles me fissent mal, je fixai mes yeux droit devant moi et sans regarder Elsie, sans la voir, sans rien voir, j'articulai avec force :
— C'est un ordre.
— Un ordre! dit Elsie avec dérision.
Et brusquement elle se cacha la tête dans ses mains. Au bout d'un moment, je m'approchai et je la pris par les épaules. Elle tressaillit violemment, me repoussa de toutes ses forces, et dit d'une voix blanche : — Ne me touche pas !
Mes jambes se mirent à trembler sous moi et je criai :
— Tu n'as pas le droit de me traiter ainsi ! Tout ce que je fais dans le camp, je le fais par ordre ! Je n'en suis pas responsable !
— C'est toi qui le fais !
Je la regardai, désespéré : — Tu ne comprends pas, Elsie. Je ne suis qu'un rouage rien de plus. Dans l'armée, quand un chef donne un ordre, c'est lui qui est responsable, lui seul. Si l'ordre est mauvais, c'est le chef qu'on punit, jamais l'exécutant.
— Ainsi, dit-elle avec une lenteur écrasante, voilà la raison qui t'a fait obéir : tu savais que si les choses tournaient mal, tu ne serais pas puni.
Je criai :
— Mais je n'ai jamais pensé à cela ! C'est seulement que je ne peux pas désobéir à un ordre. Comprends donc ! Ça m'est physiquement impossible !
— Alors, dit-elle avec un calme effrayant, si on te donnait l'ordre de fusiller le petit Franz, tu le ferais !
Je la fixai, stupéfait.
— Mais c'est de la folie ! Jamais on ne me donnera un ordre pareil !
— Et pourquoi pas ? dit-elle avec un rire sauvage. On t’a bien donné l'ordre de tuer des petits enfants juifs ! Pourquoi pas les tiens ? Pourquoi pas Franz ?
— Mais voyons, jamais le Reichsführer ne me donnerait un ordre pareil ! Jamais ! C'est...
J'allais dire: « C'est impensable! » et tout à coup, les mots se bloquèrent dans ma gorge. Je me rappelai avec terreur que le Reichsführer avait donné l'ordre de fusiller son propre neveu.
Je baissai les yeux. C'était trop tard.
— Tu n'en es pas sûr ! dit Elsie avec un mépris horrible, tu vois, tu n'en es pas sûr ! Et si le Reichsführer te disait de tuer Franz, tu le ferais !
Elle découvrit à demi les dents, elle parut se replier sur elle-même, et ses yeux se mirent à briller d'une lueur farouche, animale Elsie si douce, si calme... Je la regardais, paralysé, cloué au sol par tant de haine.
— Tu le ferais ! dit-elle avec violence, tu le ferais !
Je ne sais ce qui se passa alors. Je jure que je voulais répondre : « Naturellement pas », je jure que j'en avais l'intention la plus nette et la plus formelle, et au lieu de cela, les mots s'étouffèrent brusquement dans ma gorge, et je dis :
— Naturellement.
Je crus qu'elle allait se jeter sur moi. Un temps interminable s'écoula. Elle me regardait Je ne pouvais plus parler. Je désirais désespérément me reprendre, m'expliquer... Ma langue était collée contre mon palais.
Elle se retourna, ouvrit la porte, sortit, et je l'entendis qui montait rapidement l'escalier.
Ce qui est affreux et qui nous donne de l'espèce humaine une opinion désolée, c’est que, pour mener à bien ses desseins, une société de ce type trouve invariablement les instruments zélés de ses crimes.
C’est un de ces homme que j’ai voulu décrire dans La mort est mon métier. Qu’on ne s’y trompe pas : Rudolf Lang n’était pas un sadique. Le sadisme a fleuri dans les camps de la mort, mais à l’échelon subalterne. Plus haut, il fallait un équipement psychique très différent.
Il y a eu sous le Nazisme des centaines, des milliers, de Rudolf Lang, moraux à l’intérieur de l’immoralité, consciencieux sans conscience, petit cadres que leur sérieux et leurs « mérites » portaient aux plus hauts emplois. Tout ce que Rudolf fit, il le fit non par méchanceté mais au nom de l’impératif catégorique, par fidélité au chef, par soumission à l’ordre, par respect pour l’état. Bref, en homme de devoir : et c’est en cela justement qu’il est monstrueux
Rudolf Lang a existé. Il s’appelait en réalité Rudolf Hoess et il était commandant du camp d’Auschwitz. L’essentiel de sa vie nous est connu par la psychologue américain Gilbert qui l’interrogea dans sa cellule au moment du procès de Nuremberg. Le bref résumé de ses entretiens – que Gilbert voulut bien me communiquer – est dans l’ensemble infiniment plus révélateur que la confession écrite plus tard par Hoess lui-même dans sa prison Polonaise.
La première partie de mon récit est une re-création étoffée et imaginaire de la vie de Rudolf Hoess d’après le résumé de Gilbert. La deuxième – où, à mon sens, j’ai fait véritablement œuvre d’historien – retrace d’après les documents du procès de Nuremberg, la lente et tâtonnante mise au point de l’Usine de Mort d’Auschwitz.
Pour peu qu’on y réfléchisse, cela dépasse l’imagination que des hommes du XXe siècle, vivant dans un pays civilisé d’Europe, aient été capable de mettre tant de méthodes, d’ingéniosité et de dont créateur à construire un immense ensemble industriel où ils se donnaient pour but d’assassiner en masse leurs semblables.
Bien entendu, avant de commencer mes recherches pour La mort est mon métier, je savais que de 1941 à 1945, cinq million de juifs avaient été gazé à Auschwitz. Mais autre chose est de le savoir abstraitement et autre chose de toucher du doigt, dans des textes officiels, l’organisation matériel de l’effroyable génocide. Le résultat de mes lectures me laissait horrifié. Je pouvais pour chaque fait partiel produire un document, et pourtant la vérité globale était à peine croyable.
Il y a bien des façons de tourner le dos à la vérité. On peut se réfugier dans le racisme et dire : les hommes qui ont fait cela étaient des Allemands. On peut aussi en appeler à la métaphysique et s’écrier avec horreur, comme un prêtre que j’ai connu : « Mais c’est le démon ! Mais c’est le mal ! … »
Je préfère penser, quant à moi, que tout devient possible dans une société dont les actes ne sont plus contrôlé par l’opinion populaire. Dès lors, le meurtre peut bien lui apparaître comme la solution la plus rapide à ses problèmes.