Rationalisme

Sommaire

Origines

Se dégageant de la pensée mythique, Thalès, Anaximandre, Anaximène, puis plus tard Démocrite et Empédocle, ont été les premiers à chercher à comprendre la phusis (nature) par la nature et non par des entités surnaturelles. Le principe fondamental posé par les premiers philosophes est donc que l’univers est rationnel, qu’il constitue un ensemble structuré, que l’homme peut découvrir sa raison (logos).

D’après Karl Popper, on doit aux philosophes de la Grèce antique, notamment aux présocratiques, l’invention du rationalisme, c’est-à-dire la tradition occidentale de la discussion critique, source de la pensée scientifique. Il s’en explique dans un chapitre de Conjectures et Réfutations intitulé "Retour aux présocratiques" :

« Quant aux premiers indices de l’existence d’une attitude critique, d’une liberté de pensée nouvelles, c’est dans la critique de Thalès par Anaximandre qu’ils apparaissent. Il y a là un phénomène tout à fait singulier, le penseur qu’Anaximandre critique est son maître, son compatriote, l’un des Sept Sages, celui qui a fondé l’École ionienne. D’après la tradition, Anaximandre n’avait que quatorze ans de moins que Thalès, et il a vraisemblablement formulé ses critiques et exposé ses conceptions nouvelles du vivant de son maître (ils sont morts, semble-t-il, à quelques années d’intervalle). Or, on ne découvre dans les sources aucune trace de dissension, de querelle ni de schisme. »

Ces éléments indiquent, selon lui, que c’est Thalès qui est à l’origine de cette tradition de liberté nouvelle, fondée sur une relation originale entre maître et disciple. Thalès a su tolérer la critique et, plus encore, il a fondé la tradition prescrivant d’y faire droit. Popper identifie là une rupture par rapport à la tradition dogmatique, qui n’autorise qu’une seule doctrine d’école, afin de lui substituer le pluralisme et le faillibilisme.

« Par “échanger des arguments avec autrui”, j’entends plus précisément le critiquer, susciter ses critiques et tâcher d’en tirer des enseignements. L’art de l’argumentation est une variante un peu particulière de l’art du combat, dans lequel les mots tiennent lieu d’épées et dont le mobile est l’intérêt pour la vérité et le désir de s’en rapprocher de plus en plus. »

Selon Popper, c’est donc uniquement dans l’échange des arguments ou dans la pensée critique que réside ce qu’on appelle le « rationalisme ».

Mais à partir de Descartes, la rationalité moderne se constitue surtout dans le rejet de la tradition, perçue comme un ensemble de préjugés néfastes. Ainsi Jules Simon dans La Politique radicale, 1869, rend hommage à Descartes en ces termes :

« Je ne crois qu'à ma raison; je ne me soumets qu'à la preuve. Prophète, tradition, majorité doivent comparaître devant ma raison, comme devant leur juge suprême. »

Pour Condorcet (Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, 1794), tout homme est doté d'une « raison » que Descartes appelle aussi « bon sens », c’est-à-dire la capacité de comprendre suffisamment le monde pour se guider soi-même dans sa vie tant privée que publique. C'est cette faculté qui constitue la dignité de l'homme et permet de récuser le «sujet» de la monarchie dépendant et soumis, pour constituer le «citoyen» de la République, autonome et responsable.

Selon ce principe d'interprétation, est moderne un certain type de rapport au monde où l'homme se pose comme pouvoir de fondation (fondation de ses actes et de ses représentations, fondation de l'histoire, fondation de la vérité, fondation de la loi) : c'est un tel pouvoir d’auto-fondation et de rupture avec le passé qui définit le rationalisme moderne.

Spécificité du terme dans l'école autrichienne

Dans La société ouverte et ses ennemis, Karl Popper a précisé ce qu’il entendait par « rationalisme ».

C’est « l’attitude de l’homme de science qui sait que la vérité objective ne peut être atteinte qu’au prix de la coopération et de la confrontation des idées. » (La Société ouverte et ses ennemis. Tome 2: Hegel et Marx. Edition: Seuil, Paris, 1979, p. 153 à 155.)

Etre rationaliste c’est admettre la discussion critique et la concurrence des arguments. L’autoritarisme intellectuel est aux antipodes du rationalisme tel que Popper l’entend.

« J’appelle rationaliste celui qui désire comprendre le monde et apprendre en échangeant des arguments avec autrui. »
« Au contraire j’appelle pseudo-rationalisme l’intuitionnisme intellectuel de Platon, c’est-à-dire la croyance immodeste en la supériorité de nos dons intellectuels, la prétention à être un initié, à détenir la vérité et l’autorité. »

Friedrich Hayek a identifié dans le rationalisme cartésien, ce qu'il a appelé un « constructivisme », à savoir un «  désir de tout assujettir à un contrôle rationnel ». Selon cette tradition rationaliste cartésienne, l’homme serait capable, par sa raison, d’inventer la civilisation, de la construire selon un plan bien déterminé.

« Du "contrat social" jusqu'à l'idée selon laquelle le droit est une création de l'État, en passant par cette conception qui veut que, comme nous avons créé nos institutions, nous pouvons aussi les changer à volonté, toute la pensée de notre époque est infestée des rejetons de cette tradition. » (Essais de philosophie, de science politique et d’économie, Les Belles Lettres, collection Les classiques de la liberté, ch. V, « Des sortes de rationalisme », p. 142 à 157.)

« On peut pas non plus nier, dit Hayek, que l'utilisation délibérée de la raison comme instrument critique aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles a peut-être été la cause principale du développement plus rapide de la civilisation européenne. » C’est pourquoi le reproche de Hayek s’adresse moins à Descartes lui-même, qu’à ceux qui, comme Hobbes, Rousseau, puis plus tard Saint-Simon et Comte, ont voulu appliquer les préceptes cartésiens à la sphère sociale et politique.

« Le nouveau rationalisme de Francis Bacon, de Thomas Hobbes et de René Descartes, soutenait que toutes les institutions humaines utiles étaient et devaient être des créations délibérées de la raison consciente. Cette raison consistait en l'esprit géométrique cartésien, une capacité de l'esprit à atteindre la vérité par un raisonnement déductif partant de quelques prémisses indubitables. »

Ce nouveau rationalisme, qui n’est pas imputable à Descartes proprement dit, mais à sa postérité, s’est développé contre la théorie du droit naturel, « qui admettait qu'une bonne partie de l'institution de la civilisation n'était pas le fruit d'un dessein humain délibéré ». Il a conduit au scientisme et au socialisme du XIXe siècle, sapant les bases de philosophie morale classique et de sa référence à un donné qui nous préexiste.

Hayek propose alors d'utiliser, à la suite de son ami Karl Popper, deux termes pour distinguer les sortes de rationalisme. Il y a d'une part le « rationalisme critique », et d'autre part le « rationalisme naïf », ou constructivisme. Pour le premier, les institutions humaines (le langage, la monnaie, les règles morales, le droit, etc.) se sont surtout développées par un processus évolutif d'essais et d'erreurs ; celles qui ont survécu (la famille nucléaire, par exemple) se sont ainsi révélées les plus utiles à l'activité humaine. Le second conçoit les institutions humaines comme le produit des plans humains, et propose de construire de nouvelles institutions pour réaliser des objectifs déterminés. Seul le premier type de rationalisme est raisonnable selon Hayek.

Bibliographie

Citations