Pierre Rosanvallon, Le libéralisme économique

Pierre-Rosanvallon.jpg

Pierre Rosanvallon
Titre : Le libéralisme économique. Histoire de l'idée de marché (renommé par la suite Le capitalisme utopique, avec le même sous-titre)
Première publication : 1979, Point Seuil
Publié ici : extrait

Sommaire

Sommaire

Première partie : Économie et société de marché
1. La question de l'institution et de la régulation du social aux XVIIe et XVIIIe siècles, 11
1. L'arithmétique des passions et l'institution du social, 11
2. La politique comme institution du social, de Hobbes à Rousseau, 15
3. La loi comme régulation du social, de Helvétius à Bentham, 28
2. L'économie comme réalisation de la politique (le marché et le contrat), 34
1. Hume et Smith, philosophes du xvine siècle, 34
2. L'économie comme réalisation de la philosophie et de la politique, 39
3. La signification du paradoxe physiocratique, 50
4. Adam Smith, l'anti-Machiavel, 57
3. Le nouveau commerce ou la société civile comme marché, 63
1. Le nouveau commerce, 63
2. L'évolution du concept de société civile de Locke à Smith, 65
3. La société de marché généralisé, 70
4. La sociologie du monde nouveau, 77
5. Laissez-faire et faire aller, 82
4. La déterritorialisation de l'économie, 89
1. Espace économique et territoire politique, 89
2. L'intérieur et l'extérieur, 95
3. La constitution d'un espace homogène, 99
4. Déterritorialisation de l'économie et territorialisation des droits de propriété, 107
5. La ruse géographique du libéralisme, 111
5. L'État-nation et le marché, 113
1. La formation de l'État-nation et le développement de la société de marché : le cas de la France, 113
2. Généralisation : le marché dans la géographie des espaces économiques et politiques, 121
3. La naissance de l'économie comme arithmétique politique, 128
4. L'économie comme science de la richesse, 136
Deuxième partie : Les avatars de l'idéologie économique
6. Paine, Godwin et le libéralisme utopique, 143
1. Société de marché et extinction du politique, 149
2. Le simple et le complexe, 149
3. La main invisible et le suffrage universel, 153
4. Janus libéral, 157
7. Hegel, de la main invisible à la ruse de la raison, 162
1. Hegel, héritier de l'économie politique anglaise, 162
2. La critique de la société civile et le retour du politique, 168
3. Le dépassement difficile de la société de marché, 172
8. Marx et le retournement du libéralisme, 179
1. L'horizon libéral de la pensée de Marx, 179
2. L'individualisme de Marx, 187
3. L'extinction de l'économie, 194
4. De l'harmonie naturelle des intérêts à l'harmonie naturelle des hommes, 201
9. Capitalisme, socialisme et idéologie économique, 208
1. Le libéralisme introuvable, 208
2. Développement du capitalisme et désenchantement de l'économie politique, 214
3. L'effet politique de l'idéologie économique, 221
4. Le libéralisme dans nos têtes, 226
Bibliographie, 229

Le libéralisme économique

2. L'économie comme réalisation de la politique (le marché et le contrat)

2. L'économie comme réalisation de la philosophie et de la politique

[40] L'ensemble de la Théorie des sentiments moraux est marquée par une sorte de continuelle réserve, lisible à bien des indices, comme si Smith doutait de la réalité effective des « doux noeuds de l'amour et de la bienveillance ». C'est dans le moment de cette réserve, de cette hésitation qu'il faut comprendre la formation de la pensée économique de Smith, ou plus précisément l'économisation de sa pensée.

A ses yeux, en effet, même s'il n'y a pas bienveillance réciproque entre les hommes, le lien social n'est pas rompu pour autant. Il continue de se maintenir pour des raisons « économiques ». Il écrit à ce propos : « ... Elle (la société) peut alors subsister entre les hommes, comme elle subsiste entre des marchands, par le sentiment de son utilité, sans aucun lien d'affection : quoiqu'alors aucun homme ne tienne à un autre, par les devoirs ou par les noeuds de la gratitude, la société peut encore se soutenir, à l'aide de l'échange intéressé des services mutuels, auxquels on a assigné une valeur convenue » (Théorie, 2e partie, p. 97[1]).

Il me semble que l'on peut lire dans ce texte le vrai tournant de la pensée de Smith. Il n'y a pas, comme on l'a trop souvent dit, de véritable coupure entre la Théorie des sentiments moraux et la Richesse des nations qui tracerait une ligne de partage entre un texte idéaliste et un texte réaliste, voire cynique, entre un texte philosophique et un texte économique. La Richesse des nations ne fera qu'élargir et développer ce qui n'est encore qu'une intuition dans la Théorie. Il y a une continuité totale entre le passage que nous venons de citer et la phrase célèbre de la Richesse des nations : « Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de biens ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu'ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ; et ce n'est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c'est toujours de leur avantage » (livre I, ch. II).

C'est ainsi de l'intérieur même de la problématique de la Théorie des sentiments moraux que naît la question économique, du sein même de sa limite. Smith ne construit donc pas une philosophie de l'économie qui serait simplement le [41] prolongement ou le complément de sa philosophie morale. Il devient économiste dans sa philosophie, dans le moment de son accomplissement et de sa vérification. Il réalise en lui-même une mutation qui peut aussi se lire par rapport à son siècle qu'il résume dans la Théorie. Il nous faut insister sur ce point qui est au coeur de notre raisonnement. Smith devient économiste presque à son insu. L'économie ne sera pas pour lui un domaine d'investigation scientifique séparé, il y verra le résumé et l'essence de la société, le terrain solide sur lequel l'harmonie sociale pourra être pensée et pratiquée. En fait, Smith devient presque économiste par nécessité philosophique. Nous croyons pouvoir lire dans ce mouvement intérieur et nécessaire qui fait du philosophe un économiste la figure même de la modernité telle qu'elle se déploie à la fin du XVIIIème siècle.

Avec Smith, l'économie se présente comme l'énigme résolue de toutes les constitutions, pour paraphraser l'expression fameuse de Marx sur la démocratie. C'est au coeur, et non à la périphérie, de la pensée moderne que prend naissance ce qu'on peut appeler avec Louis Dumont l'idéologie économique[2]. L'idéologie économique ne s'introduit pas par effraction dans la pensée moderne, elle s'affirme dans son mouvement le plus intérieur et le plus nécessaire. L'idéologie économique, l'économie comme philosophie, se présente en effet progressivement comme la solution concrète aux problèmes les plus décisifs du XVIIe et du XVIIIe siècle : ceux de l'institution et de la régulation du social.

Haut de page

Références

  1. Pierre Rosanvallon utilise The Glasgow Edition of the Work and Correspondance of Adam Smith, Oford University Press, 1976-1980, et en français : La Théorie des sentiments moraux, éditée par H. Baudrillart qui reprend la « médiocre traduction de 1790 », Paris, 1860.
  2. Louis Dumont, Homo aequalis, genèse et épanouissement de l'idéologie économique.