Philippe Nemo, Qu'est-ce que l'Occident ?

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Philippe Nemo
Première publication : 2004
Edition utilisée : PUF/Quadrige, 155 p.
Publié ici : Incipit


Qu'est-ce l'Occident ?

[5] Il a paru nécessaire à Fichte, en 1808, d'écrire un Discours à la nation allemande ; à Julien Benda, en 1933, d'écrire un Discours à la nation européenne. Les circonstances géopolitiques d'aujourd'hui appellent peut-être à leur tour quelque chose comme un « discours à la nation occidentale ».

Il existe une analogie entre les trois situations. Fichte a prononcé ses conférences au moment où les invasions napoléoniennes menaçaient l'Allemagne en son existence même. Benda a publié son essai alors que la « guerre civile européenne » commencée en 1914 menaçait l'Europe en son existence même. Dans les deux cas, ces auteurs s'étaient rendu compte que les communautés concernées par ces traumatismes, la « nation allemande » et la « nation européenne », avaient été jusque-là plus senties que pensées et que quiconque voulait les défendre devait commencer par les rendre plus reconnaissables aux yeux de leurs propres membres. Ils essayèrent de définir les idéaux et les valeurs qu'elles incarnaient (d'une façon fort contestable en ce qui concerne Fichte, mais c'est un autre problème). Ils contribuèrent ainsi, par leurs livres, à créer une « conscience de soi » de l'Allemagne et de l'Europe, ce qui ne fut pas [6] de peu d'importance pour la mise en place des institutions politiques capables d'inscrire ces communautés dans la durée de l'histoire, respectivement l'Allemagne unifiée de Bismarck et l'Union européenne.

Aujourd'hui, de même, les crises géopolitiques de l'aube du XXIe siècle ébranlent une réalité que nous sentons essentielle à nos existences, mais dont nous n'avons pas une conscience suffisamment nette. La construction européenne, peu contestée pendant quelque cinquante ans, suscite le scepticisme parce qu'on ne voit pas très bien selon quels critères ses promoteurs entendent élargir l'Europe à l'Est et au Sud. Le terrorisme, la diffusion des armes de destruction massive, la mondialisation économique suscitent de part et d'autre de l'Atlantique des réponses divergentes qui pourraient aller jusqu'à un divorce entre l'Europe et l'Amérique. Les flux migratoires atteignent un seuil critique au-delà duquel l'intégration culturelle des immigrants devient problématique et où l'on voit se profiler une société qui serait culturellement plurielle. Dans tous ces problèmes est manifestement impliquée une réalité — « Occident » — dont, pour cette raison, il devient urgent de tenter de se faire une idée précise.

Qu'est-ce que l' « Occident », the West? Cette civilisation ou cette culture — ne cherchons pas ici à distinguer les deux termes — a-t-elle une unité plus profonde que ses divisions géopolitiques ? A-t-elle des valeurs et des institutions communes qui font d'elle un seul et même monde, la distinguant pour longtemps encore des mondes chinois, japonais, indien, arabo-musulman, africain, voire de mondes réputés proches comme l'orthodoxie est-européenne et russe, l'Amérique latine ou Israël ? Si oui, existe-t-il entre les pays de l'Occident une solidarité profonde qui justifierait qu'on unifie politiquement, d'une manière ou d'une autre, cet ensemble [7] (l'Union européenne et l'Empire américain étant manifestement, à cet égard, deux fausses bonnes idées) ? Et si, dans cette civilisation, ont été atteintes certaines figures de l'universel dont la disparition ou l'affaiblissement affecteraient l'humanité dans son ensemble, doit-on défendre une telle civilisation, non seulement contre les menaces de type militaire, mais aussi contre les risques de désagrégation par essor des communautarismes ou par métissage culturel ?

Le propos du présent essai n'est pas de répondre directement à ces questions (...) mais de présenter certaines clefs historiques et philosophiques des réponses possibles.

En effet, la civilisation occidentale peut se définir en première approximation par l'État de droit, la démocratie, les libertés intellectuelles, la rationalité critique, la science, une économie de liberté fondée sur la propriété privée. Or rien de cela n'est « naturel ». Ces valeurs, ces institutions sont le fruit d'une longue construction historique. Il se trouve que j'ai acquis une certaine connaissance de celle-ci à mesure que je travaillais à une volumineuse Histoire des idées politiques aux Temps modernes et contemporains précédée par un volume allant de l'Antiquité jusqu'au Moyen-Age. À la lumière de ce que m'a appris ce long travail, je pense qu'on peut structurer la morphogenèse culturelle de l'Occident, malgré toute sa complexité, en cinq événements essentiels :

  1. l'invention de la Cité, de la liberté sous la loi, de la science et de l'école par les Grecs ;
  2. l'invention du droit, de la propriété privée, de la « personne » et de l'humanisme par Rome ;
  3. la révolution éthique et eschatologique de la Bible : la charité dépassant la justice, la mise sous tension [8] eschatologique d'un temps linéaire, le temps de l'Histoire ;
  4. la « Révolution papale » des XIe-XIIIe siècles, qui a choisi d'utiliser la raison humaine sous les deux figures de la science grecque et du droit romain pour inscrire dans l'histoire l'éthique et l'eschatologie bibliques, réalisant ainsi la première véritable synthèse entre « Athènes », « Rome » et « Jérusalem » ;
  5. la promotion de la démocratie libérale accomplie par ce qu'il est convenu d'appeler les grandes révolutions démocratiques (Hollande, Angleterre, États-Unis, France, puis, sous une forme ou une autre, tous les autres pays de l'Europe occidentale). Le pluralisme étant plus efficient que tout ordre naturel ou que tout ordre artificiel dans les trois domaines de la science, de la politique et de l'économie, ce dernier événement a conféré à l'Occident une puissance de développement sans précédent qui lui a permis d'engendrer la Modernité.

Le premier événement est couramment appelé le « miracle grec ». Le troisième se donne lui-même pour un événement prophétique. Mais, à certains égards, ce sont les cinq événements qui sont des « miracles », puisque tous sont des solutions de continuité dans l'histoire culturelle, des sauts évolutionnaires. Certains ont concerné aussi des civilisations non occidentales. Mais le propre de l'Occident serait d'avoir été modelé par tous ces cinq et par aucun autre.