Pascal Salin
Première publication : 2000
Edition utilisée : Odile Jacob, 500 p.
Publié ici : extrait
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Pascal Salin sur le développement et Internet (unmondelibre.org
[405] On estime bien souvent qu'une politique macroéconomique libérale consiste en une « politique de rigueur ». Que les libéraux visent à restreindre la propension à dépenser des hommes de l'État, c'est évident. Mais cela ne signifie pas qu'ils souhaitent imposer l'austérité aux citoyens. Bien au contraire, ils estiment que l'émergence d'une société véritablement libérale permettrait d'obtenir la prospérité. Cela implique en réalité non pas de mettre en œuvre une politique macroéconomique prétendument libérale, mais plutôt de renoncer à toute politique économique et conjoncturelle. Ce qui importe n'est pas la manipulation des instruments de politique économique, mais la stabilité du cadre de la vie économique, en particulier des droits de propriété.
Nous avons souligné dès le début qu'il existait deux visions de la société, une vision mécaniciste et une vision humaniste. Bien évidemment, la première vision est celle des constructivistes. Mais nous le savons, les libéraux pragmatiques ou utilitaristes sont également proches de cette vision : ils se fixent des objectifs collectifs, mais ils considèrent que, d'un point de vue pratique, il est parfois préférable de laisser faire les individus. Comme Friedrich Hayek l'a souligné, la véritable distinction n'est pas la distinction habituelle [406] entre les socialistes et les conservateurs (ou la droite et la gauche), mais entre les constructivistes et les libéraux, c'est-à-dire entre ceux qui pensent possible de « construire » une société et ceux qui pensent qu'il faut laisser agir les individus sans que l'on puisse savoir ce qu'il en résultera.
Cette divergence entre les deux visions, on la retrouve évidemment dans le domaine de ce que l'on a coutume d'appeler à notre époque la macroéconomie. En fait, l'idée même selon laquelle il existerait une discipline particulière, la macroéconomie, distincte du reste de la théorie économique générale, relève précisément de la vision mécaniciste. Elle consiste à penser que les problèmes de société seraient d'une nature différente de celle des problèmes individuels, qu'une société aurait sa vie propre et ses propres règles de fonctionnement, indépendamment des individus qui la constituent. Cette vision globalisante et mécaniciste a trouvé son expression la plus évidente dans la macroéconomie d'inspiration keynésienne. Le fameux « multiplicateur keynésien » est un exemple particulièrement caractéristique de mécanicisme : il suffirait, dit-on, d'augmenter le déficit public (ou l'investissement dit autonome, comme si une décision d'investissement pouvait être « autonome », c'est-à-dire indépendante de toute autre décision !) pour qu'on obtienne une augmentation au multiple du revenu national (autre pseudo-concept dénué de sens) ! Mais ce mécanicisme est profondément ancré dans les esprits, car il correspond bien au mythe scientiste consistant à croire que l'on peut avoir la maîtrise de tous les phénomènes, y compris les phénomènes humains. Ainsi, les prévisions macroéconomiques relèvent de cette pseudo-science et il n'est donc pas étonnant que les projections soient si souvent erronées.
Toute l'activité économique dans une société est nécessairement le résultat - largement imprévisible - d'innombrables décisions et actions individuelles et toutes ces actions humaines proviennent de processus intellectuels. Les êtres humains sont rationnels, c'est-à-dire qu'ils sont capables de déterminer leurs propres objectifs et d'imaginer les moyens qui sont les meilleurs à leurs yeux pour les atteindre. Ces objectifs sont différents d'un individu à un autre et ils évoluent au cours du temps.
La croissance économique est donc le résultat de ces processus intellectuels et c'est pourquoi les approches technologiques et mécanicistes sont nécessairement vouées à l'échec. Comme nous le [407] savons, les richesses sont nécessairement créées par des hommes et elles résultent nécessairement d'efforts de pensée. L'esprit humain est la seule source de la richesse, la seule véritable rareté.
C'est donc à tort qu'on accorde de l'importance à la possession de ressources naturelles pour évaluer les possibilités de développement d'une société. On peut d'ailleurs même dire, comme l’a si admirablement montré l'économiste Julian Simon[1], que les ressources naturelles n'existent pas. En effet, elles ne jouent aucun rôle économique, c'est-à-dire qu'elles ne répondent à aucun besoin humain, aussi longtemps que quelqu'un n'a pas inventé une utilisation de ces ressources. Les vraies richesses ne sont pas matérielles et physiques, elles sont subjectives et les objets matériels ne sont qu'un support éventuel de l'activité intellectuelle et de l'action humaine.
Il était à la mode, au cours des années 1970, de penser que l'humanité abordait une phase de croissance nulle, parce qu'on croyait que les ressources naturelles, en particulier le pétrole, devenaient rares, comme l'avait montré l'augmentation brutale du prix du pétrole. Or, pensait-on, il ne peut pas y avoir de croissance forte sans consommation accrue d'énergie. C'était oublier les capacités d'inventivité de l'esprit humain, c'était oublier que la croissance ne se fait pas à l'identique. Mais personne ne prévoyait à l'époque non seulement le développement des technologies capables d'économiser l'énergie, mais encore plus l'explosion des technologies de la communication, particulièrement peu consommatrices d'énergie. La célébrité des prévisionnistes du Club de Rome, chantres de la croissance zéro à cette époque, a été aussi considérable que l'immensité de leurs erreurs. C'est qu'ils avaient adopté une vision purement technologique et mécaniciste et non une vision humaine de l'activité économique : pour eux il existait une relation nécessaire entre le « revenu national » et les « inputs » en énergie. Si les ressources énergétiques devenaient rares, la croissance ne pouvait que s'arrêter. Or, non seulement cette relation mécanique entre activité économique et ressources naturelles n'existe pas et ne peut pas exister, mais en outre il s'avère, comme l'a si bien montré Julian Simon (en), que la rareté croissante des ressources naturelles, même celles qui sont « non renouvelables », n'est le plus souvent qu'un mythe. On constate en réalité qu'il existe un écart considérable entre les réserves connues d'une matière première et les réserves effectives. En effet, aussi longtemps que les réserves connues paraissent suffisantes, personne n'est incité à en trouver de nouvelles ou à inventer des procédés techniques susceptibles d'exploiter des [408] ressources qui semblaient jusqu'alors sans intérêt parce que les technologies existantes ne permettaient pas d'en faire une exploitation rentable. Mais devant la nécessité, l'esprit humain trouve de nouvelles ressources, trouve de nouvelles technologies pour exploiter les ressources. On constate alors qu'en deux décennies, le montant des réserves prouvées d'une matière première peut être multiplié par deux, par trois, par dix ou même par cent.
Il est amusant de constater que le grand mythe de la croissance finie n'est pas une nouveauté dans l'Histoire. Ainsi, Julian Simon rappelle les prédictions qui avaient été faites au XIXe siècle par le fameux économiste anglais Stanley Jevons. Celui-ci avait en effet montré que la croissance anglaise (et donc mondiale) ne pouvait pas continuer longtemps car elle impliquait une consommation croissante de charbon alors que les réserves de charbon étaient épuisables. Or, que constatons-nous aujourd'hui ? Bien sûr, que d'autres sources d'énergie ont pris le relais du charbon, mais aussi que le charbon est lui-même surabondant, puisqu'on se trouve devant la nécessité de fermer des mines qui produisent un charbon dont personne ne veut.
La vision humaine de l'activité économique conduit évidemment à remettre en cause la plupart des mythes économiques et des politiques économiques de notre époque. Ainsi, il est curieux de constater qu'au mythe de la rareté des ressources naturelles on fait maintenant succéder celui de la surabondance du travail. Les nouvelles technologies conduiraient à la fin du travail et condamneraient des masses d'hommes considérables à l'inactivité. La vérité est exactement à l'inverse : au couple « rareté des ressources naturelles – surabondance du travail » il faut au contraire substituer le couple « surabondance de ressources naturelles - rareté du travail ». Parce que toute activité humaine est de nature intellectuelle et non matérielle, la seule source des richesses est l'esprit humain et celui-ci constitue la seule rareté.
On répondra peut-être à cela que les faits semblent donner raison aux défenseurs de la thèse dominante. N'y a-t-il pas eu une crise économique mondiale après l'augmentation du prix du pétrole dans les années 1970 ? Et n'y a-t-il pas maintenant un chômage important dans beaucoup de pays, c'est-à-dire le signe d'une surabondance de travail ? En réalité, la crise économique mondiale n'a pas été due à l'augmentation du prix du pétrole, mais aux réponses inadaptées qui ont été données à cet événement dans la plupart des pays. Il est d'ailleurs frappant de constater que cette crise économique n'a pas été réellement mondiale et qu'en particulier certains pays – le Japon et les quatre « dragons » de l'Asie du Sud-Est – ont [409] continué à enregistrer de forts taux de croissance, alors même qu'ils n'étaient pas producteurs de pétrole et qu'ils auraient donc dû, plus que d'autres, subir les effets de l'augmentation de son prix. En réalité, la crise du pétrole a été le prétexte rêvé qu'ont trouvé beaucoup de gouvernements pour renforcer leur interventionnisme, puisque l'augmentation du prix du pétrole devait, pensait-on, provoquer une récession, il fallait réagir en utilisant les recettes d'inspiration keynésienne, c'est-à-dire augmenter les dépenses publiques, accroître les déficits publics, faire de la création monétaire. Il aurait suffi pourtant de laisser les changements de prix refléter les variations de la rareté relative entre le pétrole et les autres biens, de manière à ce que les agents économiques soient incités à modifier leurs habitudes et leurs technologies. Les politiques économiques qui ont alors été décidées n'ont fait que brouiller les signaux de prix et provoquer de l'inflation. Mais elles ont eu aussi une conséquence plus grave, à savoir qu'elles ont généralisé l'irresponsabilité institutionnelle.
En effet, pour soutenir de manière artificielle une activité économique supposée en perte de vitesse, les autorités monétaires ont substitué le financement par un crédit d'origine collectiviste au financement par les fonds propres, c'est-à-dire par des droits de propriété individualisés. Une euphorie artificielle a donné un moment le sentiment que l'activité économique mondiale était ainsi soutenue. En réalité, ces mécanismes de crédit internationaux, couplés à de vastes transferts d'aide publique – c'est-à-dire irresponsables – ont essentiellement conduit à mettre en œuvre des investissements non rentables qui furent à l'origine de ce qu'on a appelé par la suite la crise de l'endettement[2].
De manière similaire, les taux de chômage élevés de certains pays de nos jours ne sont en rien le signe d'une surabondance généralisée de travail dans le monde, mais seulement la conséquence de politiques économiques spécifiques et inadaptées, comme nous le verrons ci-après. Le fait même qu'il existe de grandes différences dans les taux de chômage – notamment que le chômage soit particulièrement faible dans le pays où le changement technologique est le plus rapide, les États-Unis – prouve bien qu'il est faux d'attribuer le chômage à une évolution technologique inéluctable conduisant à remplacer les hommes par des machines.
Pour qu'un processus de croissance et de transformation économique prenne place dans une société et se maintienne, il faut que ses [410] membres, ou tout au moins certains d'entre eux, fassent des paris sur le futur et décident aujourd'hui des actes qui seront productifs de richesses et de satisfactions ultérieurement. En d'autres termes, il faut des innovateurs. Mais il faut aussi accepter de renoncer à des satisfactions actuelles pour obtenir des satisfactions futures. C'est à cette renonciation que l'on donne le nom d'épargne. Certes, par épargne on entend en général quelque chose de plus restreint, à savoir l'ensemble des ressources matérielles qui ne sont pas consommées immédiatement et qui sont réintroduites dans le circuit productif. Mais les véritables ressources ne sont pas celles-là, ce sont plutôt les ressources en temps et en énergie intellectuelle qui appartiennent en propre aux êtres humains.
Le choix fait par les individus entre le présent et le futur dépend évidemment de deux éléments : le rendement futur que l'on espère obtenir à partir d'une renonciation actuelle de satisfaction et le degré de risque affecté à ce rendement anticipé. C'est pourquoi ce qui est essentiel dans la détermination du changement c'est le système d'incitations ou plus précisément la manière dont se déterminent le rendement et le risque. Le rendement futur de l'acte effectué aujourd'hui dépend évidemment des caractéristiques spécifiques de l'action, en particulier des choix techniques qui peuvent être faits. Mais il dépend aussi et même surtout du contexte institutionnel et, plus précisément, du système de droits de propriété. On sera en effet d'autant plus incité à accepter un sacrifice aujourd'hui que l'on pourra conserver par-devers soi une part plus importante de son rendement futur et que le risque de spoliation sera moindre. À la limite, si l'on est certain que le rendement futur sera totalement confisqué, il est évident qu'un être rationnel n'aura aucune raison d'accepter le poids de ce sacrifice. C'est pourquoi la fiscalité, qui représente un prélèvement obligatoire sur les richesses créées, a une importance majeure pour déterminer la création de richesses, de la même façon, d'ailleurs, que les règlementations qui se traduisent généralement par des limitations des droits de propriété.
La rapidité du changement dans une société dépend aussi, évidemment, du système de prise en charge du risque. Comme nous l'avons vu, la spécialisation des tâches – entre l'entrepreneur et les salariés, par exemple – joue un rôle majeur de ce point de vue, de même que les techniques d'assurance et les techniques juridiques : le contrat est un réducteur d'incertitudes en ce sens qu'il permet de déterminer à l'avance les rapports avec autrui. C'est dire alors que l'activité économique ne résulte pas des manipulations de la politique économique consistant à faire varier la demande globale, le déficit public ou les taux de change – comme voudraient le faire [411] croire les tenants de l'approche mécaniciste – mais du contexte institutionnel et en particulier du système de droits de propriété.
Le drame économique moderne, notamment en France, est un drame intellectuel. Les idées fausses sont à la mode, qu'il s'agisse de la relance par la consommation ou du partage du temps de travail. Il n'est peut-être pas trop grave que les gens ne comprennent pas la théorie économique ou qu'ils ne raisonnent pas de manière logique dans le domaine de la macroéconomie lorsque l'activisme étatique est limité. Mais lorsqu'il est omniprésent – ce qui est le cas de la France – les idées économiques ont de l'importance. Et si la politique économique est inspirée par des idées fausses, il est sûr qu'elle échouera. C'est précisément la raison pour laquelle la France se trouve de manière à peu près continue en crise économique depuis un grand nombre d'années.
Prenons le thème de la relance par la consommation. Une première idée consiste à dire qu'il est nécessaire d'augmenter la consommation aux dépens de l'épargne, de modifier par conséquent la répartition spontanée de leurs ressources décidée par les Français. La crise économique, dans cette conception, viendrait du fait que « les Français épargnent trop ». Ce raisonnement repose sur l'idée implicite que l'épargne correspond à une stérilisation de ressources, de telle sorte que tout déplacement de la consommation vers l'épargne impliquerait une diminution de la demande et donc de la production. En réalité, l'épargne ne correspond absolument pas à une destruction de ressources, mais simplement à un déplacement de ressources d'un type d'emploi vers un autre et, éventuellement, d'un type d'utilisateur (le « consommateur ») vers un autre (« l'investisseur »). Il n'y a en effet pas d'investissement sans épargne, et il n'y a pas non plus de croissance sans investissement. C'est pourquoi, si l'on souhaite véritablement accélérer la croissance, il convient non pas de diminuer l'épargne, mais bien au contraire de l'augmenter. C'est pourquoi on constate à travers le monde que les pays qui ont la plus forte croissance sont aussi les pays où le taux d'épargne est le plus élevé. C'est dire que la véritable relance ne peut pas être une relance par la consommation, mais une relance par l'épargne. Les difficultés économiques de notre époque tiennent en grande partie au fait que le système fiscal punit le choix [412] du futur par rapport au choix du présent[3], et au fait qu'il y a prédominance des systèmes de retraite par répartition aux dépens des systèmes de capitalisation. L'idée selon laquelle on ne peut pas durablement produire sans investir et épargner devrait être acceptée comme une évidence. Elle est pourtant généralement ignorée au profit de l'une de ces croyances mortelles que la sienne a subrepticement introduites et c'est pourquoi il n’est pas de tâche plus urgente que de convaincre du caractère fondamentalement erroné et même logiquement incohérent de la théorie keynésienne.
Le mythe de la relance par la consommation participe à un mythe plus général, d'inspiration keynésienne lui aussi, à savoir l'idée que la relance implique une augmentation de la demande globale (dont la consommation, le déficit public, l'investissement ou l'excédent commercial seraient des composantes, ce qui en ferait donc des instruments potentiels de relance). Cette idée est facilement acceptée parce qu'elle semble rejoindre le sens commun. En effet, lorsqu'on demande à un producteur si son activité productive augmenterait dans le cas où ses débouchés seraient accrus, il répond évidemment par l'affirmative. Mais en lui posant cette question, on oublie une précision pourtant essentielle : s'agit-il de débouchés rentables ou non rentables ? Autrement dit, si les débouchés accrus n'existent que dans la mesure où ils correspondent à des prix trop faibles pour permettre à l'entrepreneur de couvrir ses coûts, c'est-à-dire qu'il vend à perte, il n'a pas intérêt à répondre à cette prétendue augmentation de demande pour ses produits. Cela signifie bien que le véritable problème n'est pas un problème d'insuffisance de demande, par exemple de demande de biens de consommation. En réalité, le producteur n'est pas incité à produire plus parce que cela ne serait pas rémunérateur. Le véritable problème économique n'est jamais un problème d'insuffisance de demande, c'est un problème d'incitations productives. Il existe d'ailleurs une manière très simple de se convaincre qu'il n'y a jamais de problème d'insuffisance de demande globale. En effet, la demande qui s'adresse déjà aux producteurs français, par exemple, est quasiment illimitée : c'est celle qui émane de l'ensemble du monde. Si les producteurs français n'y répondent pas, c'est parce qu'ils n'ont pas intérêt à y répondre, compte tenu des comparaisons qu'ils peuvent faire entre les prix mondiaux et leurs coûts de production. Ils n'ont pas envie de vendre à perte.
[413] Or, imaginons que l'on mette en œuvre une politique d'augmentation de la consommation. Comment y arriver ? On peut essayer de diminuer l'épargne au profit de la consommation, mais nous venons de voir que cela ne pouvait avoir qu'une conséquence : prolonger la stagnation (la demande globale n'est pas accrue, et on condamne le futur au profit du présent). On peut accorder des subventions publiques aux consommateurs ou, plus précisément, à certains consommateurs, pour certains achats (exemple de la « prime à la casse » pour les automobiles). Mais ces subventions sont nécessairement réalisées grâce à des prélèvements d'impôts ou des emprunts et l'augmentation de demande dans les secteurs bénéficiaires des transferts est donc nécessairement compensée par la diminution de demande dans les autres secteurs. Le jeu est d'ailleurs non pas un jeu à somme nulle, mais un jeu à somme négative, puisque les transferts en question ne se font pas sans coûts. Ils conduisent par ailleurs à inciter les individus à substituer des consommations qui leur plaisent moins à des consommations qui leur plaisaient plus.
Enfin, on peut augmenter les salaires, comme certains le réclament. Mais l'augmentation des salaires représente évidemment une augmentation des coûts de production pour les entrepreneurs. Deux situations peuvent alors se présenter : si on maintient une politique monétaire rigoureuse, les prix de vente n'augmentent pas, ce qui signifie que les producteurs doivent faire face à un écrasement de leurs marges. Certains font faillite, de telle sorte que le chômage augmente. Et aucun, en tout cas, n'est incité à produire plus, puisque la production devient moins rentable. Sans doute faut-il en effet le répéter, le problème du producteur n'est pas l'augmentation des débouchés, mais l'augmentation des débouchés rentables. Que se passe-t-il maintenant dans le cas où la politique monétaire devient plus expansionniste ? Les prix de vente peuvent alors augmenter, mais cela permet seulement aux entrepreneurs d'éviter les catastrophes. Si, par exemple, les salaires nominaux augmentent de 5 %, la consommation nominale de 5 % et les prix de vente de 5 %, on a une augmentation homothétique de toutes les variables, mais on n'obtient évidemment aucune amélioration des incitations productives (les profits augmentent eux aussi de 5 % en termes nominaux, mais ils restent constants en termes réels).
Une autre politique est possible, celle qui consiste non pas à rechercher de manière totalement illusoire une quelconque relance de la demande – intérieure ou extérieure, publique ou privée, par les biens de consommation ou par les biens d'investissement – mais celle qui consiste à modifier les incitations productives, c'est-à-dire les incitations à travailler, à innover, à épargner. Pour cela il existe [414] une voie obligée : celle qui passe par la diminution des prélèvements obligatoires.