Olivier Rolin, Tigre en papier

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Olivier Rolin
Première publication : 2002
Edition utilisée : éditions du Seuil
Publié ici : Incipit, extraits

Recension de de Tigre en papier


Sommaire

Incipit

[9] Vert émeraude sur bleu nuit PÉRIPHÉRIQUE INTÉRIEUR FLUIDE PÉRIPHÉRIQUE EXTÉRIEUR FLUIDE. Émeraude tu aimes ce nom, va savoir pourquoi. A cause d'Esmeralda, la première fille qui t'ait fait rêver sous les traits, mieux vaudrait dire les courbes de Gina Lollobrigida ? Ou bien parce que enfant tu passais tes vacances sur la côte émeraude ? Pas de planches à voile ni de hors-bord ni rien sur l'eau, la mer était vide comme celle des tableaux, alors. Il fallait se méfier des mines dérivantes, la marée en rejetait encore, grosses boules de mort patientes, rouillées. Attendant leur heure. On était si près de la fin de la guerre. Tu es né à mi-distance exactement de la Mère des défaites et de Diên Biên Phu, il faut le faire. La mélancolie historique tu l'as tétée avec le lait de ta mère. Elle vous emmenait, ton frère et toi, voir le soleil se coucher depuis une pointe proche de la maison. Assis sur un banc, vous attendiez. Ce n'était pas le soleil qui tombait, vous expliquait-elle, mais la Terre qui tournait, basculait, s'enfonçait dans la nuit. De l'autre côté du monde, en Asie, en Indochine comme on disait alors, le jour se levait. C'était difficile à croire. Vous espériez voir le rayon vert, mais vous ne l'avez jamais vu. Vous reveniez en silence, perplexes et déçus. Tu aimes le nom de la nuit, aussi, navire night, noche triste, notta continua. En allemand [10] on ne le dira pas.

Georges Marchais, 1er Secrétaire du PCF dès 1972

Chaussée luisante, noire-mordorée BOBIGNY LILLE BRUXELLES PORTE DE BAGNOLET tours noires au sommet perdu dans la brume PORTE DE MONTREUIL HYPERMARCHÉ AUCHAN vert rouge NOVOTEL bleu 550 M N302 CAMPANILE vert SAINT-MACLOU PEUGEOT PARIS-NORD. Premiers jours du XXIe siècle. Tu as habité par là, à droite, dans la nuit noire, en haut de la rue... quelle rue, déjà ? C'était il y a combien d'années ? La nuit des temps... C'était avec Judith. Habité est un bien grand mot. Vous dormiez là. Combien d'années ? Voyons... une trentaine. Est-ce possible ? Internet n'existait pas, même pas les ordinateurs. Ni les périphs ni le TGV ni les portables ni le câble ni les walkman ni même les répondeurs, tu te rends compte ? Les pavillons de Baltard ouvraient leurs parapluies au-dessus du ventre de Paris, la télé était en noir et blanc, il n'y avait qu'une chaine ou bien peut-être deux, tu ne te souviens plus, c'est tellement loin, si profondément enfoncé dans le puits du temps... Les supermarchés étaient une nouveauté, le PS un groupuscule, le PC, on disait « le Parti », faisait 20% des voix... Judith, est-ce qu'elle avait encore les longs cheveux que tu aimais ? Souple fourrure roulée sur un côté du cou mince, lequel ? glissant devant sur les seins. Comme un petit animal soyeux juché sur son épaule. Un joyeux petit animal soyeux. Est-ce qu'il lui arrivait d'en prendre une mèche et de la mettre dans sa bouche ? Cheveux courts, à présent, genre hérisson. Vous habitiez chez un blond anémique, ou plutôt chez sa mère, elle était mercière, un métier disparu. Le blondinet habitait chez sa mère et vous chez eux, c'étaient des amis de La Cause, elle vous préparait à dîner, après toi ou Judith vous faisiez la vaisselle, quand même, pas toujours mais souvent, puis on dépliait votre lit de camp dans le living-room, comme on disait à l'époque. Il devait y avoir un buffet [11] avec de la porcelaine, une télé sur un guéridon, le président Pompe dans la télé, des doubles rideaux de velours grenat, des tapis à ramages, un jeté de dentelle sur la table, enfin ce genre-là, c'était avant Habitat-Ikéa. Qu'est-ce que vous avez dû les faire chier... Être ami de La Cause, c'était pas une sinécure. Être à La Cause n'était pas non plus de tout repos, il faut le reconnaitre. Il y avait un cours d'eau canalisé qui passait dans la cave : ce ruisseau de Ménilmontant, sans doute, qui devient l'égout par lequel fuit Jean Valjean. Judith, à présent, elle vend des appartements.

Rosa Luxemburg

Elle rêvait d'être Rosa Luxemburg ou Tamara Bunke dite Tania, cette jeune femme tuée en Bolivie aux côtés du Che, ou encore Tina Modotti, photographe, agent secret, amoureuse, beauté qu'un taxi emmène morte dans la nuit de Mexico. Enfin elle rêvait d'une vie aventureuse. LA GRANDE PORTE rouge CARREFOUR bleu 700 M N34 PORTE DE VINCENNES PORTE DOREE DECATHLON bleu ETAP'HOTEL vert 245 F LA NUIT HOTEL Fl 700 M STATION-SERVICE putain ! Un poids lourd qui déboîte brutalement, sans prévenir, te fait remonter le cœur dans les amygdales et glisser la voiture vers la gauche, freins pas bloqués heureusement, juste un peu fort patinés. Assassin ! La fille de Treize n'a pas bronché, elle a du sang-froid. Tient de son père. Et toi encore des réflexes. Ça date, ça, les réflexes, du temps où tu conduisais sur les routes gelées une Mercedes volée, avec un petit rectangle de tôle découpé derrière l'accoudoir, à l'arrière, pour communiquer avec votre prisonnier, dans le coffre, un député qui avait été milicien, comment s 'appelait-il déjà ce salaud ? Il te semble qu'il avait un nom de cardinal. Vous aviez piqué les bagnoles à la gare de Vesoul, c'est bien la seule fois où tu es allé a Vesoul, sauf en chanson. L'eau était gelée dans les caniveaux de Vesoul. Vous rouliez ...

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« Ton prétendu courage, s'il n'était que la dissimulation de cet énorme et ridicule tremblement ? » (p.33-34)

[33] De toute façon pour le moment, dans l'appartement prêté par un ami, porte d’Orléans ou par là, tu es bien loin de songer aux ennuis éventuels que pourraient te valoir tes fantaisies idéologiques, tu n'es occupé – occupé... préoccupé, oui ! Obnubilé, plutôt ! – que par ce que tu vois en feignant de ne pas le voir : sur ta gauche, après un bout de bibliothèque ou traine tout un florilège de bouquins sur la guerre d'Espagne, la Résistance, Cuba, la Révolution d'octobre, les mutins de la mer Noire, la guerre d'Algérie, la Chine, le Vietnam, l'anarcho-syndicalisme et autres sujets roboratifs (pas de Venise, certes !), après ce très convenable préambule, ou vestibule, donc (tu connais, demandes-tu à la fille de Treize, la chanson de Queneau sur le type qui a avalé une pendule ? Non? Et elle lui tombe sur les vestibules ? Ce que je voudrais, insiste-t-elle, c'est la suite de l'histoire. D'accord), après ce vestibule donc il y a une porte ouverte dans laquelle s'inscrit en diagonale la moitié d'un lit sur quoi s'aperçoivent les jambes nues de Chloé, non le reste de son corps. Et ces jambes bougent. C'est peu de dire qu'elles bougent : elles se nouent, se dénouent, glissent, se frottent l'une contre l'autre. Si crétin que tu sois, il ne t'échappe pas que ces jambes parlent, plus précisément qu'elles te parlent, à toi : et même assez franchement. Or, tu es fasciné et terrifié par ce qu'elles te disent. Elles ne parlent pas la langue empesée des « réus », ni celle avec laquelle tu fabriques ton tract. Tu trouves qu'elles ne manquent pas d'air, ces jambes. Tu trouves que les jambes n'ont pas à se mêler de politique. Naturellement, tu ne penses pas cela vraiment : dans le tréfonds [34] tremblant et véridique de toi-même tu penses surtout que les corps, et plus particulièrement ceux que tu désires, et plus particulièrement encore ce qui en eux est comme la signature de leur étrangeté, sont de purs volumes d'effroi. Et tu es effrayé de comprendre — enfin, de deviner — que si cette chose qui se balbutie au fond de toi, tu la dénies et la déguises en invoquant la « priorité de la politique », de ce tract par exemple que tu es en train d'écrire, ou de faire mine d'écrire, interminablement, pour dissimuler ta peur, alors c'est de proche en proche tout le discours où ta vie est prise, liée comme aux fils d'un espalier, qui pourrait n'être qu'une assez encombrante supercherie. Ce qui t'importe au fond plus que tout, crois-tu comprendre, et t'effraie aussi plus que tout, c'est ça : le lieu autour duquel bougent les jambes de Chloé, qu'elles signifient et que la cloison ne te permet pas de voir. Tu n'as pas peur de te faire casser la tête ni d'aller en prison, mais tu as peur du sexe de Chloé : voila la vérité. Et la deviner, cette nudité, est à son tour une chose terrifiante. Toutes les jungles de la « zone des tempêtes », tout l'Orient rouge serait là, dans cette chair en V comme Vietnam (et qui ressemble aussi, songes-tu à présent, à la pliure incurvée des pages d'un livre) ? La plaine des Joncs, le delta du Mekong, la piste Ho Chi Minh, les monts Tsingkang, ça ne serait rien d'autre pour toi ? Ton prétendu courage, s'il n'était que la dissimulation de cet énorme et ridicule tremblement ?

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« Nous étions ignorants mais audacieux » (p.45)

[45] A quoi avait servi « la Théorie » ? Vous ne saviez pas encore combien les hommes sont tout tramés de nuit, couturés d'effroi, la littérature aurait pu vous l'apprendre mais vous aviez rejeté la littérature, vous ne croyiez que dans la « vie » , et la « vie », la « pratique » éclairées par la Théorie, par les analyses et les instructions de Gédéon, étaient d'une simplicité effrayante. Vous étiez intransigeants et terriblement ignorants – et il n'aurait pas fait bon vous le dire. Mais attention ! dis-tu à la fille de Treize : c'est aussi pour ça que vous étiez si téméraires, si passionnément sûrs que le monde, un jour peut-être pas proche mais pas si lointain non plus, serait comme créé de nouveau, délié de toutes les fatalités, des vieux sceaux infâmes de l'inégalité et du mépris, et qu'il n'y fallait, comme du temps des grands ancêtres, que de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace. Ne laisse pas les cyniques, meute gavée à la pub et aux sondages, ne les laisse pas nous insulter, plus tard : nous étions ignorants mais audacieux, dis-tu à la fille de Treize.

« Cette méfiance vis-a-vis de la beauté était une espèce de lèpre morale dont nos esprits étaient infectés » (p.54-55)

[54] Victoire et Laurent, le plus beau couple de La Cause, soit dit en passant. C'est elle, là-bas, tu vois, avec cet air Fanny Ardant ? Ils avaient fait la une des journaux quand ils avaient été arrêtés, enfin peut-être pas la une, mais de grandes photos tout de même dans les pages intérieures de Nord-Eclair et de La Voix du Nord, aujourd'hui à leur sortie de taule on leur proposerait des contrats dans la mode, la pub, la télé... Leur beauté avait quelque chose qui gênait certains de nos camarades. Tu trouves cela étrange ? Tu as raison, Marie, c'est étrange, et même assez monstrueux, mais cette méfiance vis-a-vis de la beauté, prélude à la haine de la beauté, était une espèce de lèpre morale dont nos esprits étaient infectés. Et pourquoi ? Eh bien même maintenant, tant d'années après, je ne sais pas bien l'expliquer. Peut-être tout simplement parce qu'elle résiste, la beauté, à cette terrible volonté de nivellement que nous avions ? Parce qu'elle est le contraire, ce qui distingue, ce qui est injustement donné aux uns, et refusé à la plupart ? Mais là, il s'agit de la beauté humaine, tandis que nous méprisions aussi [55] beauté d'une église de campagne, qui n'est donnée ni refusée à personne en particulier, celle d'un ciel de nuages, celle des toits d'une ville – nous n'étions pas comme Victor Serge, nous, on n'aurait pas été émus par le spectacle de Petrograd dans la nuit verte (j'ai vu ça depuis, cette nuit d'opaline sur la Neva, les canaux, les aigrettes d'or) : et c'est ça qui ne va pas. Qui n'allait pas. Et la beauté de l'art, n'en parlons pas. Nous la détestions sans la connaitre. La beauté fait dérailler, divaguer, et nous ce que nous aimions c'était « les masses », comme on disait. Pas l'exception. Et puis, il y avait une sorte d'assez dégoutante sacralisation du malheur. Pendant les quelques mois où tu as vécu avec Chloé, te souviens-tu (quelques mois, le temps qu'elle ne supporte plus tes conneries), tu étais gêné par quelque chose d'éclatant en elle qui te paraissait contraire à... à quoi, tartufe ? A la bienséance, c'est à la bienséante modestie. Un militant ne pouvait avoir pour amie une fille sur qui les autres se retournaient. Tu n'étais pas loin de penser que sa séduction était satanique, hein ? Hein, taliban ? Elle débutait une carrière de mannequin que la politique d'abord, et surtout la drogue et l'alcool, plus tard, briseraient net : cette profession aussi te gênait (maintenant tu aimerais bien, hein, vieux tripoteur ?). Tu craignais, pauvre type, que Gédéon n'y trouve à redire. Pendant le peu de temps que vous avez vécu ensemble, tu tenais tellement à ce que votre liaison, comme une faute, reste secrète, que par exemple tu ne sortais pas en sa compagnie d'une « réu », non, tu lui chuchotais un rendez-vous à l'angle d'une rue, deux cents mètres plus loin. Quel rat ! Ce souvenir te fait honte, comme te ferait honte le symétrique, si tu avais cherché à l'exhiber partout avec la ridicule vanité d'un petit mâle.

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« Nous méprisions les prolos » / « Il n'est pires gogos au pouvoir que certains anciens révolutionnaires » (p.160)

Mao par Andy Warhol

[160] Les essais prétendument philosophiques de Mao (qui d'ailleurs, à titre personnel, pratiquait, lui, la philosophie dans le boudoir, se faisant livrer, le vieux verruqueux, de jeunes Gardes Rouges : si quelqu'un vous avait soutenu cela à l'époque, vous auriez pu le tuer), les essais prétendument philosophiques et toute cette tisane chinoise, c'est au nom de ça, en rabâchant ça, en vous abrutissant, vous droguant avec ça que vous en êtes venus à respecter des prolos qui étaient des psychopathes, des maquereaux, des balances, ou simplement des mythomanes. TEE, Juju, ou Gustave, par exemple. Faussement, bien sûr : on les respectait faussement. N'oublie pas ce que je t'ai dit, dis-tu à la fille de [161] Treize : la pensée en spires. On les respectait, au fond, parce qu'on les méprisait, parce qu'on les méprisait de nous respecter, parce qu'on se méprisait de les mépriser, et ainsi de suite. Ce Gustave était un vieux dégueulasse, un ancien mineur aussi, comme André, mais alors pas du tout la même trempe. Ce qui l'intéressait, lui, c'étaient les caleçonnades. Les flics le tenaient comme ça, avec des histoires de mœurs d'ailleurs assez minables, quelques flagrants délits d'exhibitionnisme. On l'ignorait, bien sûr, on a appris ça des années plus tard, quand tout a été fini et que Foster a eu accès a des dossiers du ministère de l'Intérieur. Le vieux saligaud nous avait allègrement balancés, c'était à lui par exemple que Foster devait son séjour à la Santé. Personnellement, dis-tu a la fille de Treize, ce n'est pas ce que je lui reprocherais le plus, mais Foster, évidemment, ça lui déplaisait. Ce gros Foster, il était tout fier de nous montrer qu'il avait accès désormais à quelques secrets d'Etat de quatrième catégorie, quelques flicailleries. Il nous avait convoqués – Gédéon[c 1], Amédée[c 2], Danton et moi, Treize. (...) Il jabotait, ce couinant Foster, avec ses petites révélations. Il était passé de l'autre côté de la barrière, il était au pouvoir. Quelque part dans les chambres de bonne du pouvoir, mais quand même. C'était comme s'il l'avait pris, le pouvoir. Il s'en cajolait la barbe de satisfaction. Il avait des dossiers, les concierges de l'immense immeuble du pouvoir, dans lequel il occupait une mansarde, lui faisaient rapport. Attention ! dis-tu à la fille de Treize : ce que je vais te dire est encore une idée juste, issue de la pratique sociale : il n'est pires gogos au pouvoir que certains anciens révolutionnaires. Tu te souviens de cette phrase de Victor Serge que je t'ai citée tout à l'heure – il y a une éternité : « Comme ils sont contents de voir enfin des revues depuis les tribunes officielles. »

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L'école du prolétariat / le Dirigeant de la Cause (p.164-165 ; p.178-179)

[164] Gustave, ce qui le fascinait dans la bourgeoisie, c'étaient ses supposées turpitudes. TEE croyait que les bourgeois ressemblaient tous au baron de Rothschild, lui les voyait plutôt adonnés à une débauche, une fouterie permanentes. La bourgeoisie enflammait terriblement son imagination, la lutte des classes pour lui était un immense classé X. Alors quand une fille de mineurs avait été retrouvée tuée et violée dans un terrain vague, et qu'un juge un peu toqué, excité par la presse de caniveau, eut inculpé le plus gros pharmacien de l'endroit, Gustave avait senti son heure venue. Le sordide fait divers allait devenir un symbole de la lutte entre les opprimés et leurs oppresseurs. L'affaire avait multiplié en lui les ressources de cette « intelligence prolétarienne » à l'école de quoi il [165] fallait se mettre. Il crépitait d'idées, ses yeux lançaient des éclairs, la salive lui barbotait entre les chicots pendant qu'il vous faisait part, au bureau politique, de ses spéculations. Le pharmacien vivait maritalement sans être marié, c'était bien une preuve, ça. Sa grue était une gouine, il l'avait entendu dire au bistro, de là à penser... Il avait entendu dire au bistro qu'elle portait des culottes de soie rouge et parfois, on n'allait pas croire... parfois pas de culotte du tout. Il avait appris par le garçon boucher qu'il arrivait au pharmacien de commander des steaks de 800 grammes. 800 grammes ! Il fallait nous faire un dessin, ou quoi ? Gédéon qui avait été le plus brillant des jeunes philosophes de l'Ecole, le disciple de ce vieux maitre dont le grand public n'apprendrait le nom que le jour où il étranglerait sa femme[c 3], Gédéon hochait gravement du chef. Parfois il demandait à Gustave de répéter, comme si sa pensée était trop complexe pour lui : pas de culotte du tout ? 800 grammes, vraiment ? Gédéon, caressant sa barbiche, observait un long silence afin de nous laisser méditer l'enseignement qui venait de nous être balancé, tel un steak sur le comptoir. Se mettre à l'école du prolétariat c'était comprendre concrètement, comme Gustave, ce qu'était l'ennemi de classe. La théorie, l'extorsion de la plus-value, tout ça c'était bien beau, mais ce qui comptait c'était la vie, et la vie c'était que la bourgeoisie ne portait pas de culotte et s'envoyait un petit kilo de viande à diner. Il se tournait vers Danton, qui n'osait trop manifester sa consternation : il faudrait faire un article la-dessus dans le journal, OK ? Dans le langage des larges masses françaises (c'était comme pour le Vietnam et pour tout). Danton bredouillait que oui, bien sûr, que ça serait fait. Tout ça dans un langage vivant, bien sûr. Cette mort. [...] [178] Qu'est-ce que je te disais ? Ah oui, j'y suis : l'école du prolétariat. On voulait bien s'y mettre, mais quand même il y avait des limites. Des fois où c'était difficile. La bande d'Issy, par exemple, quand ils étaient bien charges au Kiravi (ou bien au Préfontaines), il leur arrivait d'aller faire la chasse aux pédés dans les pissotières de la porte de Versailles. Parce qu'il y avait ça aussi, à l'époque : des pissotières. Des tasses. Des vespasiennes, le mot me revient, je l'avais oublié. Espèces de petits donjons de tôle ajourée, couleur wagon, à l'intérieur de quoi l'eau coulait sur des lames d'ardoise. Curieusement c'est la libéralisation des mœurs, ou libération, je ne sais plus comment on dit, qui a sonné le glas de ces utiles édicules. Encore une chose qui a disparu, comme les lames Gillette et les clous des passages cloutés, et l'Histoire. Et pas les B-52. En tout cas Reureu l'Hirsute, Pompabière, Mange-serrures et La Chiasse partaient de temps en temps en expédition, bien kiravisés, ou gévéorisés, ou kronenbourisés, ça dépendait, vers les tasses de la porte de Versailles. Les pédés, les pédros, comme on disait, on ne peut pas dire que notre tolérance à leur égard s'élevait bien au-dessus de l'intelligence moyenne de l'époque, mais de là à organiser contre eux des embuscades... On ne voyait pas, Treize et moi, pourquoi il aurait fallu se mettre à l'école de ça... Encore, nous, on voulait bien faire des efforts, essayer, mais ce qu'on avait du mal à admettre c'était que Gédéon lui aussi s'écrase devant ces rustiques. Fasse mine d'apprendre d'eux. Notre humilité volontaire, elle devait au moins être rachetée par la gloire de Gédéon. C'était en quelque sorte notre délégué dans l'incontestable. Nous, c'était une affaire [179] entendue, on était des intellectuels bourgeois ou petits bourgeois (quoique... à vrai dire, dis-tu à la fille de Treize, cela me semblait un peu prétentieux de me prendre pour un intellectuel, quant à être un bourgeois... Nessim, d'accord, mais moi ?). Mais Gédéon s'était élevé de cette condition misérable jusqu'à celle de dirigeant. Or un dirigeant, aussi longtemps du moins qu'il restait dirigeant, échappait aux déterminations de classe. Lénine, Mao n'étaient pas des petits nobles, des paysans moyens de la couche supérieure : ils étaient des dirigeants, des « Grands Dirigeants », même, avec des majuscules. L'incarnation miraculeuse de l'Homme nouveau. La perfection des dirigeants était, pour l'homme ancien et corrompu, une raison d'espérer. Nous qui étions prêts à risquer notre peau en attaquant des convois de CRS, en cravatant des patrons, Gédéon nous rabrouait comme des cancres : mais ça c'était dans l'ordre, cette règle du désamour-propre, nous l'avions choisie. Ce qui n'était pas dans l'ordre c'était que lui, dont l'infaillibilité était comme la transmutation de notre imbécillité, s'abaisse à réfléchir aux 800 grammes de barbaque... aux sous-vêtements de soie rouge...

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De l'héroïsme à l'ère du principe de précaution (p.166)

[166] Ecoute, dis-tu à la fille de Treize : tu vas voir à quel point je suis ringard. Ce que je crois, c'est qu'on a été la dernière génération à rêver d'héroïsme. Maintenant ça parait ridicule, ça vous parait bon pour des cloches, et a vrai dire vous ne voyez même plus ce que ça veut dire, je sais. Mais le monde n'a pas toujours été si ennemi du romantique. Le monde n'a pas toujours été si cynique, si malin. Si averti, ricaneur, « on ne me la fait pas »... Auparavant, les jeunes gens avaient volontiers ce genre d'imagination. Il fallait que la vie soit épique, sinon à quoi bon ? Il fallait côtoyer les gouffres, affronter le mystère. C'est un vieux désir humain, il y a tout un tas de mythes et de poèmes qui racontent ça. Se mesurer aux dieux, aux monstres, découvrir des terres insoupçonnées, explorer cette région inconnue qu'on est soi-même devant la mort. L' Iliade et L' Odyssée, quoi. Depuis deux mille ans, pas mal de jeunes gens ont rêvé d'être Achille, ou Hector, ou Ulysse. Et contrairement à ce qu'on croit à présent ce désir pouvait très bien se conjuguer avec celui d'écrire, de penser. Même, il arrivait que l'un aille difficilement sans l'autre. Il y avait une commune racine de rejet de la monotonie. Il y a eu des poètes, des romanciers, des philosophes soldats, agents secrets, et ça n'était pas les plus minables, tu sais. Sans remonter jusqu'à Cervantes et Camões, Faulkner qui n'était quand même pas, parmi les écrivains du siècle, le plus ballot, le moins profond, Faulkner a été terriblement déçu que l'armistice de novembre 1918 l'empêche d'aller faire le moderne chevalier dans les ciels d'Europe. C'est comme ça. Et Hemingway, plus rapide, avait filé sans hésiter vers les champs de bataille. Cendrars n'est plus très à la mode, ça n'empêche qu'il a inventé la poésie française moderne avec Apollinaire, et était légionnaire, engagé volontaire. Et Apollinaire, on pourrait en parler aussi... Je sais que vous êtes tous pacifistes, à présent. Et moi aussi, si tu veux que je te dise que c'est plus agréable de vivre en paix. Et eux aussi, ceux qui ont connu la guerre et qui y ont sur vécu, ils le disent. Mais voilà, on n'écrit pas avec ce qui est agréable, on ne pense pas avec ça. On écrit, on pense avec ce qui blesse, ce qui tue. Et même c'est avec ça qu'on vit vraiment. Pas avec le « principe de précaution ». Ecrire (ou peindre, etc.) n'est pas intrinsèquement philanthropique. Progressiste, encore moins. Un grand écrivain vert, tiens, j'aimerais voir ça. Et même un grand peintre. Bon, alors la Révolution ça a été la dernière épopée occidentale, après quoi tout le monde est allé se coucher. La Révolution, à présent, c'est devenu un gadget, une pacotille bourgeoise.

Une réu (p.180)

[180] Quand la bande d'Issy y était allé un peu fort sur le litre, elle apostrophait grossièrement l'orateur. Gédéon s'employait à découvrir dans ces invectives quelque élément sensé à partir de quoi il tentait de bricoler une réconciliation : c'était ce qu'on appelait, en franco-maoïste, « résoudre les contradictions au sein du peuple ». Tom, le greffier des débats, un élève de l'Ecole lui aussi, était d'un naturel mesuré et courtois qui était loin de lui valoir la considération générale. Lorsque la pensée de l'un ou de l'autre devenait difficile à suivre, il toussotait, levait timidement la main et priait qu'on précisât un peu : camarade qu'est-ce que tu veux dire, concrètement ? Dans une pétaudière qui évoquait souvent le Club des cordeliers tel que le décrit Chateaubriand dans les Mémoires, on l'aurait cru à la Chambre des lords. (...) On parlait, on s'insultait, on « échangeait des expériences », on « systématisait », on « tirait des leçons ». C'est fou ce qu'on pouvait tirer de leçons, de tout.

« Le conformisme progressiste n'est pas moins idiot, pas moins aveugle que le réac » (p.193)

[193] Tu es raciste, ou quoi? te demande- t-elle. Si tu répètes ça je te dépose ici, sur le périph, séance tenante, réponds-tu gracieusement. Excuse-moi, ajoutes-tu quand même. Je hais les racistes, figure-toi. Mais les bons sentiments obligatoires m'horripilent, le conformisme progressiste n'est pas moins idiot, pas moins aveugle que le réac, comme il est culturellement dominant il est plus énervant, et il peut être tout aussi malfaisant : tu sais de quoi est pavé l'Enfer. Bon. Je continue.

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« On est en train de devenir idiots et féroces » (p.202-203)

[202] [Le bord de mer], ça étincelle, ça éblouit, il y a des ombres qui naviguent là-dessus, sous les nuages... C'est couleur d'huître et puis d'un seul coup couleur de papier d'alu. Comment est-ce qu'on a pu se passer de ça ? Ça me donne envie de chanter, dit-il. Là, je suis sidéré. Je ne reconnais pas dans ses propos le langage des « larges masses ». Les larges masses n'en ont rien branler (croit-on), de la beauté de la mer. N'oublie pas de nous ramener des photos, lui dis-je, sarcastique. Envoie des cartes postales à Gédéon, ça lui fera plaisir. Mais il continue, sur son ton d'illuminé. Ça l'apaise, soi-disant. Il aime regarder les nuages, les oiseaux de mer, si élégants, si gracieux. Des conneries comme ça. Élégance ! Grâce ! Je rêve. Ce sont des mots qu'on à oubliés, si on les a jamais connus. Est-ce que les grévistes de l'usine Atofram se souciaient d'élégance ? L'élégance est une notion bourgeoise décadente, typiquement. Ecoute, lui dis-je : la mer est un outil de travail pour les pêcheurs et les marins, et un champ de rivalité stratégique pour les impérialistes. Point. Redescends sur terre. J'y suis, sur Terre, me répond-il. (...) C'est toi qui n'es pas sur Terre. On ne sait plus rien sentir. On est en train de devenir idiots et féroces. On n'aime plus. On n'aime plus... là, une chose si énorme, je pense qu'on l'a drogué. Ou qu'il s'est lui-même drogué, à vrai dire. Qu'est-ce que tu as pris ? je lui demande. Deux bouteilles de sancerre et pas mal de pétards, avec Béatrice. Parce que je suis avec elle, vous l'aviez compris ? Elle est belle aussi. Elle m'apaise aussi. Enfin, m'apaiser, ce n'est peut-être pas le mot, mais... Ecoute, je ne te demande pas de me dire ce qu'elle te fait. Je te demande de revenir. Et ils sont revenus. J'en avais référé à Gédéon. C'était la règle, mais [203] c'était quand même moche. Je m'en suis longtemps voulu d'avoir fait ça. Gédéon l'avait mal pris. Il fallait lutter contre le style de vie relâché, etc. L'ingéniosité de n'importe quel crétin suffit à l'instruction d'un procès politique, et Gédéon était tout sauf ça, crétin. Les chefs d'accusation, c'est ce qui manque le moins. Là où la barbe est obligatoire, les têtes glabres passent sous la hache. On n'avait qu'à se baisser pour trouver des cailloux pour la lapidation. On leur a fait un procès, on les a séparés. C'était l'histoire [du couple de lycéens] qui recommençait. Elle, prétendument, nous défendant tous, ne pouvait être liée à personne en particulier. La vérité bien sûr c'est qu'on voulait tous se la garder comme objet imaginaire de notre désir. Il fallait qu'elle reste dans l'indivision. Reine des abeilles. Et puis, ils donnaient le mauvais exemple d'une liberté joyeuse, insouciante — insouciante des autres, dirait-on. J'ai collaboré à cette saloperie. On est tous un jour ou l'autre Judas.

« Nos croyances étaient en ruines » (p.251)

[251] A cette époque-là, il y a vingt ans, [bien après la Cause], on ne faisait plus grand-chose d'autre. Les Grands Timoniers, les soleils rouges éclairant l'avenir radieux, on en avait soupé, on n'en reprendrait plus, et en même temps on n'avait pas envie de devenir des bourgeois, comme si on ne s'était pas révoltés, dix ans, quinze ans avant, contre cet avenir préfabriqué, comme s'il n'y avait pas toute cette colère et toute cette espérance. Nos croyances étaient en ruines, mais c'était des ruines très encombrantes, sur lesquelles rien n'avait repoussé, rien n'avait été reconstruit.

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Notes de Catallaxia.net

  1. Gédéon n'est autre que Benny Lévy
  2. Ou Serge July
  3. Il s'agit bien sûr de Louis Althusser