Michael Walzer, Pluralisme et démocratie

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Michael Walzer
Première publication : 1997
Publié ici : court extrait

Pluralisme et démocratie

[80] On affirme généralement que le libéralisme repose sur l'idée d'un soi présocial, un individu solitaire et parfois héroïque qui affronte la société, qui est entièrement formé dès avant cette confrontation. Les critiques communautariens maintiennent, premièrement, que l'instabilité et la dissociation sont les véritables produits décourageants d'individus de ce genre, et, deuxièmement, qu'il ne peut réellement exister de tels individus. Mais ces critiques sont souvent accusés de croire en un soi radicalement socialisé qui, étant depuis toujours impliqué dans la société (elle-même incarnation des valeurs sociales), ne pourrait jamais « affronter » celle-ci. Cette différence d'opinion semble relativement marquée, mais dans les faits, en pratique, elle ne l'est pas du tout. Car aucune de ces vues ne pourrait être soutenue longtemps par quelqu'un qui irait au-delà d'une simple prises de position et essayerait de développer une argumentation[1]. D'ailleurs, ni la théorie libérale ni la théorie communautarienne ne nécessitent pareilles prise de position. Les libéraux d'aujourd'hui ne croient pas en un soi présocial, mais en un soi capable de réfléchir de façon critique aux valeurs qui ont gouverné sa socialisation ; quant aux critiques communautariens, qui justement adoptent une telle démarche, ils ne peuvent guère continuer de dire que tout est question de socialisation. Dans ce contexte, les questions philosophiques et psychologiques ont une grande portée, mais en ce qui concerne la politique, il n'y a pas grand-chose à gagner sur ce terrain-là ; les concessions des opposants sont trop facilement comptées comme des victoires.

En théorie politique, la question centrale n'est pas d'étudier la constitution du soi, mais bien de découvrir les liens [81] entre sujets constitués, la structure des relations sociales. La meilleure façon de comprendre le libéralisme est de le voir comme une théorie des liens entre personnes, qui a pour centre l'association volontaire et qui interprète « volontaire » comme étant le droit de rompre ou de se retirer. Ce qui rend un mariage volontaire, c'est la possibilité permanente de divorcer. Ce qui rend toute identité ou affiliation volontaire, c'est l'accès aisé à des identités et des affiliations alternatives. Mais plus cet accès est aisé, plus nos relations risquent de devenir instables. Les quatre mobilités[e 1] font sentir leur emprise et la société semble être en perpétuel mouvement, si bien que l'on pourrait dire que le véritable sujet de la pratique libérale, ce n'est pas le soi présocial mais le soi postsocial, enfin libéré de tout ce qui n'est pas alliance temporaire et limitée. Or, le soi libéral reflète la fragmentation de la société libérale : il est radicalement sous- déterminé et divisé, contraint à se réinventer à chaque nouvelle occasion publique. Certains libéraux se réjouissent de cette liberté et de cette auto-invention ; les communautariens, tout en soutenant que ce n'est pas là une condition humaine tenable, regrettent son apparition.

Note de Michael Walzer

  1. Xf. W. Kymlicka, "Liberalism and Communautarianism", Canadian Journal of Philosophy, 1988, 18, p.181-204.

Notes des éditeurs

  1. Les quatre mobilités : géographique, sociale, matrimoniale et politique