Max Weber
Titre original : Die protestantische Ethik und der "Geist" des Kapitalismus
Première publication : Publié en deux parties datées de 1904 et 1905 dans les Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik
Edition utilisée : Pocket/Agora, 2ème éd. corr. 1967
Traduit par Jacques Chavy en 1964, trad. révisée par Louis Dumont et Eric de Dampierre
Publié ici : extrait du chapitre premier (sans les notes de l'auteur portant sur des points de détails)
Sommaire |
Chapitre II - L'éthique de la besogne dans le protestantisme ascétique
[43] Pour titre de cette étude nous avons choisi l'expression, quelque peu prétentieuse, d'« esprit du capitalisme ». Que faut-il entendre par là ? En essayant d'en donner quelque chose comme une définition, on se heurte à certaines difficultés qui appartiennent à la nature de ce genre de recherches.
[44] Si tant est qu'il existe un objet auquel cette expression puisse s'appliquer de façon sensée, il ne s'agira que d'un « individu historique », c'est-à-dire d'un complexe de relations présentes dans la réalité historique, que nous réunissons, en vertu de leur signification culturelle, en un tout conceptuel. [...] Si nous réussissons à déterminer l'objet que nous essayons d'analyser et d'expliquer historiquement, il ne s'agira pas d'une définition conceptuelle mais, au début tout au moins, d'un signalement provisoire de ce que nous entendons par esprit du capitalisme. En effet un tel signalement est indispensable pour nous entendre clairement sur l'objet de notre étude. C'est pourquoi nous allons nous référer à un document de cet « esprit », dans sa pureté presque classique, qui contient ce que nous cherchons ici. Il offre en même temps l'avantage d'être dépourvu de toute relation directe avec la religion, donc, en ce qui concerne notre thème, dépourvu d'idées préconçues :
C'est Benjamin Franklin qui nous fait ce sermon [47] - avec les paroles mêmes que Ferdinand Kürnberger dans son « image de la civilisation américaine » , débordante d'esprit et de fiel, raille en tant que profession de foi supposée du Yankee. Qui doutera que c'est l'« esprit du capitalisme » qui parle ici de façon si caractéristique, mais qui osera prétendre que tout ce qu'on peut comprendre sous ce concept y soit contenu ? Arrêtons-nous encore un instant sur ce texte dont Kürnberger résume ainsi la philosophie : « Ils font du suif avec le bétail, de l'argent avec les hommes. » Le propre de cette philosophie de l'avarice semble être l'idéal de l'homme d'honneur dont le crédit est reconnu et, par-dessus tout, l'idée que le devoir de chacun est d'augmenter son capital, ceci étant supposé une fin en soi. En fait, ce n'est pas simplement une manière de faire son chemin dans le monde qui est ainsi prêchée, mais une éthique particulière. En violer les règles est non seulement insensé, mais doit être traité comme une sorte d'oubli du devoir. Là réside l'essence de la chose. Ce qui est enseigné ici, ce n'est pas simplement le « sens des affaires » - de semblables préceptes sont fort répandus - c'est un éthos. Voilà le point qui précisément nous intéresse.
Lorsqu'un de ses associés, s'étant retiré des affaires, proposa à Jacob Fugger d'en faire autant - il avait gagné assez d'argent et devait désormais en laisser gagner aux autres -, celui-ci, après avoir taxé le premier de pusillanimité, lui rétorqua qu'« il était d'un tout autre avis et qu'il voulait gagner de l'argent aussi longtemps qu'il le pourrait ». De toute évidence, l'esprit de cette déclaration est fort éloigné de celui de Franklin. Ce qui, dans le cas de Fugger, exprime l'audace commerciale et certaine disposition personnelle moralement indifférente revêt chez Franklin le caractère d'une maxime [48] éthique pour se bien conduire dans la vie. C'est dans ce sens spécifique que le concept d'« esprit du capitalisme » est employé ici - l'esprit du capitalisme moderne s'entend. Étant donné la manière dont nous avons posé le problème, il va de soi que nous ne nous occuperons ici que du capitalisme de l'Europe occidentale et de l'Amérique. Car si le capitalisme a existé en Chine, aux Indes, à Babylone, dans l'Antiquité et au Moyen Age, comme nous le verrons, c'est précisément cet éthos qui lui faisait défaut.
Toutes les admonitions morales de Franklin sont teintées d'utilitarisme. L'honnêteté est utile puisqu'elle nous assure le crédit. De même, la ponctualité, l'application au travail, la frugalité ; c'est pourquoi ce sont là des vertus. On pourrait en déduire logiquement que, par exemple, l' apparence de l'honnêteté peut rendre le même service ; que cette apparence suffirait et qu'un surplus inutile de cette vertu apparaîtrait aux yeux de Franklin comme étant une prodigalité improductive. En effet, son autobiographie confirme cette impression, par exemple le récit de sa « conversion » à ces vertus ou la discussion de l'utilité du strict maintien de [49] l'apparence de la modestie, l'application à abaisser son propre mérite afin d'obtenir l'approbation de tous. D'après Franklin, ces vertus, comme toutes les autres, ne seraient des vertus que dans la mesure où elles seraient réellement utiles à l'individu ; et la simple apparence suffirait si elle pouvait assurer le même service. Cette conclusion est inévitable pour le strict utilitarisme. L'impression qu'ont les Allemands que les vertus, telles qu'elles sont professées en Amérique, ne sont qu'« hypocrisie » semble ici confirmée de façon flagrante. Mais, en vérité, les choses ne sont pas si simples. Ce soupçon est démenti par le caractère de Benjamin Franklin tel qu'il nous apparaît dans son autobiographie, d'une si rare franchise. Le fait que l'utilité des vertus lui ait été révélée par Dieu, qui voulait ainsi le vouer au bien, montre clairement qu'il existe ici tout autre chose que des maximes égocentriques agrémentées de morale.
Mais, surtout, cette éthique est entièrement dépouillée de tout caractère eudémoniste, voire hédoniste. Ici, le summum bonum peut s'exprimer ainsi : [50] gagner de l'argent, toujours plus d'argent, tout en se gardant strictement des jouissances spontanées de la vie. L'argent est à ce point considéré comme une fin en soi qu'il apparaît entièrement transcendant et absolument irrationnel sous le rapport du « bonheur » de l'individu ou de l'« avantage » que celui-ci peut éprouver à en posséder. Le gain est devenu la fin que l'homme se propose ; il ne lui est plus subordonné comme moyen de satisfaire ses besoins matériels. Ce renversement de ce que nous appellerions l'état de choses naturel, si absurde d'un point de vue naïf, est manifestement l'un des leitmotive caractéristiques du capitalisme et il reste entièrement étranger à tous les peuples qui n'ont pas respiré de son souffle. Mais il exprime également une série de sentiments intimement liés à certaines représentations religieuses. Si nous nous demandons, en particulier, pourquoi on doit « des hommes faire de l'argent », Benjamin Franklin, bien qu'il n'ait été lui-même qu'un assez pâle déiste, répondra (cf. son autobiographie par une citation de la Bible, que son père, en strict calviniste, lui a rabâchée dans son enfance :
Vois-tu un homme preste à la besogne ?
Au service des rois il entrera,
Au service des gens obscurs il ne restera pas.
Prov., XII, 29
Gagner de l'argent - dans la mesure où on le fait de façon licite - est, dans l'ordre économique moderne, le résultat, l'expression de l'application et de la compétence au sein d'une profession ; et il est facile de voir que cette activité, cette application sont l'alpha et l'oméga de la morale de Franklin, telle que celle-ci nous est apparue dans les citations précédentes et telle qu'elle s'exprime dans tous ses écrits sans exception.
[51] En effet, cette idée particulière - si familière pour nous aujourd'hui, mais en réalité si peu évidente - que le devoir s'accomplit dans l'exercice d'un métier, d'une profession[t 1], c'est l'idée caractéristique de l'« éthique sociale » de la civilisation capitaliste ; en un certain sens, elle en est le fondement. C'est une obligation que l'individu est supposé ressentir et qu'il ressent à l'égard de son activité « professionnelle », peu importe celle-ci ; en particulier, peu importe qu'elle apparaisse au sentiment naïf [t 2] comme l'utilisation par l'individu de sa force de travail personnelle, ou seulement comme l'utilisation de ses biens matériels (en tant que « capital »).
Certes, cette conception n'est pas particulière au domaine du capitalisme ; nous tenterons plus loin, en suivant sa trace dans le passé, de remonter jusqu'à son origine. Naturellement, il est encore moins question de soutenir qu'il est actuellement nécessaire à la perpétuation du capitalisme moderne que chacun, patron ou ouvrier, fasse siennes ces maximes éthiques. Chacun trouve aujourd'hui en naissant l'économie capitaliste établie comme un immense cosmos, un habitacle dans lequel il doit vivre et auquel il ne peut rien changer - du moins en tant qu'individu. Dans la mesure où l'individu est impliqué dans les rapports de l'économie de marché, il est contraint à se conformer aux règles d'action capitalistes. Le fabricant qui agirait continuellement à l'encontre de ces règles serait éliminé de la scène économique tout aussi infailliblement que serait jeté à la rue l'ouvrier qui ne pourrait, ou ne voudrait, s'y adapter.
Ainsi le capitalisme, parvenu de nos jours à dominer toute la vie économique, éduque et choisit, [52] par un processus de sélection économique, les sujets - entrepreneurs et ouvriers - les mieux adaptés et qui lui sont nécessaires. Mais on touche ici du doigt les limites de cette notion de sélection en tant que moyen d'explication historique. Pour que ce mode de vie, cette façon d'envisager sa besogne, si bien adaptés aux particularités du capitalisme, puissent être « sélectionnés », puissent dominer les autres, il leur faut évidemment tout d'abord prendre naissance, mais ce ne sera pas chez des individus isolés : ils devront exprimer une conception commune à des groupes humains dans leur totalité. C'est cette origine qu'il est nécessaire d'expliquer. Nous parlerons ci-après en détail de la doctrine simpliste du matérialisme historique, suivant laquelle de telles idées sont le reflet, ou la superstructure, de situations économiques données. Pour notre propos, il suffit de faire remarquer que l'« esprit du capitalisme » (au sens où nous l'entendons ici) existait sans nul doute dans le pays qui a vu naître Benjamin Franklin, le Massachusetts, avant que ne se développe l'ordre capitaliste. Dès 1632, des doléances s'étaient élevées contre l'excès du calcul dans la poursuite du profit, propre à la Nouvelle-Angleterre qui se distinguait ainsi des autres contrées de l'Amérique. De plus, il est certain que le capitalisme s'était moins bien implanté dans les colonies voisines (devenues depuis les États du Sud de l'Union), qui avaient été fondées par de grands capitalistes dans le dessein de faire des affaires, tandis que les colonies de la Nouvelle-Angleterre avaient été fondées, pour des raisons religieuses, par des prédicateurs et des intellectuels avec l'aide de petits bourgeois, d'artisans et de yeomen. Dans le cas présent, la relation causale est donc l'inverse de celle que proposerait le matérialisme historique.
[53] Mais les premiers cheminements de telles idées sont semés d'épines, bien plus que ne le supposent les théoriciens de la « superstructure ». Les idées ne s'épanouissent pas comme des fleurs. L'esprit du capitalisme, dans le sens que nous lui avons donné jusqu'ici, a dû, pour s'imposer, lutter contre un monde de forces hostiles. Un état d'esprit semblable à celui qui s'exprime dans les passages cités de Benjamin Franklin a rencontré l'approbation de tout un peuple. Il aurait été tout bonnement proscrit dans l'Antiquité aussi bien qu'au Moyen Age en [57] tant qu'attitude sans dignité et manifestation d'une avarice sordide. Il en va de même, de nos jours encore, pour tous les groupes sociaux qui se trouvent moins directement sous la coupe du capitalisme moderne, ou qui lui sont le moins adaptés. Non pas peut-être - comme on l'a déjà souvent dit - parce qu'aux époques précapitalistes la soif de profit aurait été encore inconnue ou moins vive. Ni parce que l'auri sacra fames, l'avidité pour l'or, aurait été moindre jadis - ou le serait maintenant - hors des milieux du capitalisme bourgeois qu'à l'intérieur de sa sphère particulière, ainsi que sont [58] disposés à le croire de modernes romantiques pleins d'illusions. Non, ce n'est pas là que réside la différence entre l'esprit capitaliste et l'esprit précapitaliste. L'avidité du mandarin chinois, celle de l'aristocrate de l'ancienne Rome, celle du paysan moderne, peuvent soutenir toutes les comparaisons. Et l'auri sacra fames du cocher napolitain, du barcaiuolo, celle de représentants asiatiques de métiers analogues, tout comme celle de l'artisan de l'Europe du Sud ou de l'Asie, se révélera - chacun a pu le constater - extraordinairement plus intense, et en particulier bien moins scrupuleuse que, disons, celle d'un Anglais placé dans des circonstances identiques .
Le manque absolu de scrupules, l'égoïsme intéressé, la cupidité et l'âpreté au gain Ont été précisément les traits marquants des pays dont le développement capitaliste bourgeois - mesuré à l'échelle occidentale - était resté en retard. Tout employeur le dira : le manque de coscienziosità des ouvriers de ces pays - l'Italie par exemple, comparée à l'Allemagne - a été, et dans une certaine mesure demeure, l'un des principaux obstacles à leur développement capitaliste. Le capitalisme ne peut pas utiliser le travail de ceux qui pratiquent la doctrine du liberum arbitrium indiscipliné, pas plus qu'il ne peut employer -Franklin nous l'a montré - un homme d'affaires absolument sans scrupules. La différence n'est donc pas une question de degré dans la soif du gain pécunaire. L'auri sacra fames est aussi vieille que l'histoire de l'homme. Mais nous verrons que ceux qui s'y soumettent sans retenue - tel le capitaine hollandais qui « irait en Enfer pour gagner de l'argent, dût-il y roussir ses voiles » - ne pour-raient à aucun titre passer pour des témoins de l'« esprit » spécifiquement [59] moderne du capitalisme considéré comme phénomène de masse ; et cela seul importe. À toutes les époques de l'histoire, cette fièvre d'acquisition sans merci, sans rapport avec aucune norme morale, s'est donné libre cours chaque fois qu'elle l'a pu. Semblable en cela à la guerre et à la piraterie, le commerce libre s'est souvent révélé dépourvu de frein moral dans ses rapports avec les étrangers ou avec ceux qui n'appartenaient pas au même groupe. Cette « morale pour l'extérieur » [t 3] permettait en ce cas ce qui était interdit avec des frères. En tant qu'« aventure », l'acquisition capitaliste a été un phénomène familier dans toutes les écono-mies monétaires, pour ceux qui faisaient fructifier l'argent, que ce soit par les commenda, la ferme des impôts, les avances de l'État, le financement des guerres, les cours princières ou les fonctionnaires. L'état d'esprit de l'aventurier qui se rit de toute limitation éthique a donc été universel. La brutalité consciente et absolue de l'acquisition s'est souvent trouvée dans un rapport extrêmement étroit avec le conformisme le plus strict et le respect de la tradition. Toutefois, avec l'effritement de celle-ci et l'insertion plus ou moins complète de la libre entreprise dans la société, cette nouveauté n'a été ni justifiée moralement ni encouragée, mais seulement tolérée comme un fait. Fait tenu pour éthiquement indifférent, voire répréhensible, mais malheureusement inévitable. Ce fut là non seulement l'attitude normale de tout enseignement éthique, mais aussi - chose importante - le comportement pratique de l'homme moyen à l'époque « précapitaliste », en ce sens que l'utilisation rationnelle du capital dans une entreprise permanente et l'organisation rationnelle capitaliste du travail n'étaient pas encore devenues la force dominante qui détermine l'activité économique. Cette attitude fut justement l'un des obstacles [60] majeurs auxquels s'est partout heurtée l'adaptation des hommes aux conditions d'une économie selon l'ordre capitaliste bourgeois.
En tant que style de vie détermine, surgissant drapé dans une « éthique », l'« esprit du capitalisme » eut à lutter tout d'abord contre cette façon de sentir, de se comporter et de réagir aux situations nouvelles que l'on appelle la tradition. Ici aussi il nous faut remettre à plus tard toute tentative de procéder, une fois pour toutes, à une définition. Mais nous essaierons - tout au moins à titre provisoire - de clarifier notre pensée à l'aide de quelques cas particuliers. Commençons par en bas, avec les ouvriers.
Le travail aux pièces est l'un des moyens techniques que l'entrepreneur moderne a accoutumé d'utiliser pour obtenir de « ses » ouvriers un rendement maximum. Considérons l'agriculture : la rentrée des récoltes est l'un de ces cas où l'intensification du travail est absolument nécessaire. Étant donné l'incertitude des conditions atmosphériques, de grands profits ou de lourdes pertes dépendent en effet du rythme auquel ces activités sont menées. C'est pourquoi on a alors très généralement recours au travail à la tâche. Et comme l'intérêt de l'entrepreneur s'accroît avec l'augmentation du rendement, on a le plus souvent cherché à accélérer l'engrangement de la récolte en élevant le taux de rémunération du travail aux pièces. On s'est ainsi efforcé d'intéresser les ouvriers en leur donnant l'occasion de gagner en un temps très court un salaire inhabituellement élevé. Cependant, des difficultés particulières sont apparues. L'augmentation du taux de rémunération du travail aux pièces a souvent eu pour résultat non pas d'élever, mais de réduire le rendement du travail pour une période [61] donnée, les ouvriers réagissant à l'augmentation de salaire par une réduction de la production journalière. L'homme qui recevait par exemple 1 mark pour faucher 1 arpent fauchait 2 1/2 arpents et gagnait 2,5 marks. Lorsque l'arpent passait à 1,25 mark, il ne fauchait pas 3 arpents, comme on l'avait escompté et comme il aurait pu le faire aisément, pour gagner 3,75 marks, mais 2 arpents seulement, ce qui lui permettait de continuer ainsi à gagner les 2,5 marks habituels. Le gain supplémentaire l'attirait moins que la réduction de son travail. Il ne se demandait pas : combien puis-je gagner par jour si je fournis le plus de travail possible ? mais : combien dois-je travailler pour gagner les 2,5 marks que j'ai reçus jusqu'à présent et qui couvrent mes besoins courants? Voilà un des exemples de ce que nous entendons par traditionalisme. L'homme ne désire pas « par nature » gagner de plus en plus d'argent, mais il désire, tout simplement, vivre selon son habitude et gagner autant d'argent qu'il lui en faut pour cela. Partout où le capitalisme a entrepris son œuvre d'augmentation de la productivité du travail humain par l'accroissement de son intensité, il s'est heurté à la résistance obstinée de ce leitmotiv du travail de l'économie précapitaliste. Il s'y heurte d'autant plus aujourd'hui que la main-d'œuvre à laquelle il a affaire est plus « arriérée » (du point de vue capitaliste).
Revenons à notre exemple. Après l'échec d'un appel au « sens du profit » par le moyen de hauts salaires, il ne restait plus qu'a recourir au procédé inverse : par un abaissement du salaire contraindre l'ouvrier à un travail accru afin de conserver le même gain. De nos jours encore, pour l'observateur superficiel, bas salaires et hauts profits semblent être en corrélation, tout ce qui est déboursé comme [62] salaire paraissant correspondre à une réduction du profit. Sans désemparer, le capitalisme a suivi cette voie depuis le début. Des siècles durant, ce fut un article de foi que les bas salaires sont productifs, en ce sens qu'ils augmentent le produit du travail. Selon un Pieter de la Court - dont l'esprit est sur ce point, nous le verrons, tout à fait semblable à celui du vieux calvinisme - le peuple ne travaille-t-il pas que parce qu'il est pauvre, et aussi longtemps qu'il le reste ?
Toutefois, l'efficacité de ce moyen, pour apparente qu'elle soit, a ses limites. Certes, pour pouvoir se développer, le capitalisme requiert l'existence, sur le marché du travail, d'un surplus de population afin d'en louer les services à bas prix. Mais s'il est vrai qu'une « armée de réserve » très nombreuse favorise dans certains cas son expansion quantitative, elle fait aussi obstacle à son développement qualitatif et en particulier à la transition vers des formes d'entreprise qui recourent à un travail intensif. De bas salaires ne sont nullement synonymes de travail à bon marché. D'un point de vue purement quantitatif, l'efficacité du travail baisse avec un salaire physiologiquement insuffisant, ce dernier pouvant même signifier, à la longue, une sélection des bons à rien. De nos jours, le Silésien moyen qui déploie son effort maximum fauche dans le même temps moins des deux tiers de la surface fauchée par le Poméranien ou le Mecklembourgeois, mieux payés et mieux nourris, et le Polonais produit d'autant moins qu'il vit plus à l'Est. Pour s'en tenir au plan des affaires, les bas salaires font long feu chaque fois qu'il s'agit de produits dont la fabrication exige un travail qualifié quelconque, l'emploi de machines coûteuses et fragiles, ou en général une attention soutenue et de l'initiative. Ici, les bas salaires [63] ne sont pas rentables, leur effet est inverse de celui qui était escompté. Car non seulement un sens élevé des responsabilités y est indispensable, mais de plus il y faut un état d'esprit qui soit libéré, au moins pendant les heures de travail, de la sempiternelle question : comment gagner un salaire donné avec le maximum de commodité et le minimum d'efforts ? Le travail, au contraire, doit s'accomplir comme s'il était un but en soi - une « vocation » [t 4]. Or un tel état d'esprit n'est pas un produit de la nature. Il ne peut être suscité uniquement par de hauts ou de bas salaires. C'est le résultat d'un long, d'un persévérant processus d'éducation. Aujourd'hui que le capitalisme est bien en selle, le recrutement de la main-d'œuvre est relativement aisé dans tous les pays industriels. Dans le passé, c'était dans chaque cas un problème des plus difficiles. Et, même de nos jours, le capitalisme n'aurait pu arriver au but sans le secours d'un puissant allié qui, nous le verrons plus tard, l'a secondé dans son développement.
[64] Pour préciser, prenons un exemple. Les ouvrières aujourd'hui offrent souvent l'image d'une attitude au travail traditionaliste et rétrograde, surtout celles qui sont célibataires. En particulier, elles font preuve d'un manque absolu de bonne volonté et se révèlent totalement incapables de renoncer à des méthodes héritées ou apprises au profit d'autres plus efficaces. Les employeurs se plaignent presque tous que les femmes - disons les femmes allemandes - soient incapables d'assimiler de nouvelles formes de travail, d'y concentrer leur intelligence, voire, plus simplement, de l'utiliser. Les explications qu'on leur donnera sur la possibilité de se rendre le travail plus facile, plus lucratif surtout, se heurteront généralement chez elles à un manque total de compréhension. Augmenter le tarif du travail aux pièces n'éveille en elles aucun écho. Cependant, il en va autrement - ce qui de notre point de vue n'est pas sans importance - avec les femmes qui ont reçu une éducation spécifiquement religieuse, piétiste notamment. On entend dire souvent - et les statistiques le confirment - que c'est dans ce groupe que l'on rencontre, de beaucoup, les meilleures chances d'éducation économique. La capacité de concentrer sa pensée aussi bien que le fait de considérer son travail comme une « obligation morale » se trouvent ici couramment associés avec un esprit de stricte économie, sachant calculer la possibilité de gains plus élevés, et avec une maîtrise de soi, une sobriété qui augmentent considérablement le rendement. Terrain des plus favorables à cette conception du travail en tant que fin en soi, vocation [t 5], qu'exige le capitalisme. L'éducation religieuse accroît les chances de surmonter la routine traditionnelle. Cette observation à propos [65] de l'état présent du capitalisme montre ainsi qu'une question mérite d'être posée : comment cette connexion entre l'adaptation au capitalisme et les facteurs religieux a-t-elle été possible dès l'origine ? Car, de nombreux faits on peut déduire qu'elle existait déjà à cette époque, et sous une forme analogue. L'aversion et la persécution dont les méthodistes furent victimes au XVIIIe siècle, de la part de leurs compagnons de travail, ne résultaient pas uniquement, ou principalement, de leurs excentricités religieuses - l'Angleterre en a vu beaucoup d'autres, et de plus frappantes. Comme le suggère la destruction de leurs outils [par leurs compagnons de travail], thème qui revient si fréquemment dans les témoignages contemporains, il faut en chercher la cause dans leur trop grande bonne volonté au travail, ainsi que nous dirions aujourd'hui.
Mais revenons au présent, et tournons-nous maintenant vers l'entrepreneur pour tenter de préciser le sens que prend à nos yeux la notion de « tradition ».
Dans ses thèses sur la genèse du capitalisme, Sombart distingue les deux grands principes directeurs de l'histoire économique : la « satisfaction des [66] besoins » et l'acquisition. La forme et la direction de l'activité économique sont déterminées, dans le premier cas par la mesure des besoins personnels, dans le second par la poursuite du profit au-delà de la limite fixée par la satisfaction des besoins. Ce que Sombart appelle économie des besoins semble, de prime abord, identique à ce que nous désignons ici par traditionalisme économique. De fait, il en serait ainsi si le concept de besoin se limitait aux besoins traditionnels. Dans le cas contraire, un grand nombre de types économiques, nécessairement considérés comme capitalistes selon une définition que Sombart donne en un autre endroit, sortiraient de la catégorie de l'économie d'acquisition pour être rattachés à celle des besoins. Certaines entreprises privées tirent un profit de leur capital (argent ou marchandises évaluées en argent) en achetant des moyens de production et en vendant des produits fabriqués - méritant à ce titre sans aucun doute l'étiquette de capitalistes - et peuvent en même temps conserver un caractère traditionnel. Ce ne fut nullement l'exception, mais bien plutôt la règle, au cours de l'histoire économique récente, en dépit des fréquentes entorses représentées par les irruptions puissantes, répétées, de l'esprit du capitalisme. Certes, la forme capitaliste d'une entreprise et l'esprit dont elle est animée se trouvent généralement dans une sorte de rapport d'« adéquation », mais la relation d'interdépendance « nécessaire » fait défaut. Néanmoins, nous emploierons provisoirement le terme d'« esprit du capitalisme (moderne) » pour caractériser la recherche rationnelle et systématique du profit par l'exercice d'une profession [t 6], attitude qu'illustre l'exemple de Benjamin Franklin. Ce qui est justifié, d'une part, parce que cette attitude a trouvé sa forme la plus adéquate dans [67] l'entreprise capitaliste moderne, et d'autre part, parce qu'elle a trouvé dans cet « esprit » son moteur le plus adéquat.
Mais les deux phénomènes peuvent très bien s'observer séparément. Benjamin Franklin était pénétré de l'esprit du capitalisme à une époque où son imprimerie ne se distinguait en rien, par la forme, d'une entreprise artisanale quelconque. Et nous verrons qu'au début des temps modernes les entrepreneurs capitalistes du patriciat commercial ne furent nullement les seuls porteurs, ou les principaux apôtres, de ce que nous appelons ici esprit du capitalisme, mais que ce rôle revient plutôt aux couches de la classe moyenne industrielle, qui cherchaient à s'élever. De même, au XIXe siècle, ses représentants classiques ne furent point les élégants gentlemen de Liverpool et de Hambourg qui se transmettaient leurs fortunes commerciales de génération en génération, mais au contraire les parvenus de Manchester et de Rhénanie-Westphalie, de [68] condition souvent fort modeste à l'origine. Au XVIe siècle déjà, on rencontre une situation analogue : les industries naissantes furent, pour la plupart, l'œuvre de parvenus.
L'exploitation d'une banque, par exemple, celle d'une maison d'exportation de gros, celle d'un important commerce de détail, ou encore celle d'une grande entreprise industrielle de produits fabriqués à domicile, ne sont certainement possibles que sous la forme d'une entreprise capitaliste. Néanmoins, ces diverses entreprises peuvent être dirigées dans un esprit strictement traditionnel. En fait, les affaires d'une grande banque d'émission ne peuvent absolument pas être conduites d'une autre manière. Durant des époques entières, le commerce maritime a reposé sur des monopoles et des privilèges légaux de caractère strictement traditionnel. Dans le commerce de détail - et je ne parle pas ici de ces vulgaires fainéants sans capital qui réclament aujourd'hui le soutien de l'État - la révolution est en cours qui mettra un terme au vieux traditionalisme. Le même bouleversement a fait éclater les structures anciennes du travail à domicile, auquel le travail à domicile moderne n'est apparenté que par la forme. Le cours suivi par cette révolution, et la signification qu'elle peut avoir - bien que ces choses soient connues - doivent être mis en évidence par un exemple concret.
Jusqu'à la fin du siècle dernier environ - tout au moins dans bien des branches de l'industrie textile de notre continent - la vie de l'industriel qui employait des travailleurs à domicile était, selon nos conceptions actuelles, assez agréable. On peut l'imaginer à peu près ainsi : les paysans venaient à la ville où habitait l'entrepreneur et lui apportaient les pièces tissées - dans le cas du lin la matière [69] première avait été produite, principalement ou entièrement, par le paysan lui-même. Après une vérification minutieuse, et souvent officielle, de la qualité, on leur en payait le prix convenu. Pour les marchés relativement éloignés les clients de l'entrepreneur étaient des revendeurs qui s'adressaient à lui (sans que, généralement, ce fût déjà sur échantillons) pour trouver une qualité à laquelle ils étaient attachés ; ils achetaient ce qu'ils trouvaient dans son entrepôt à moins que, longtemps avant, ils n'aient passé commande - et dans ce dernier cas les commandes avaient été transmises aux paysans. Ces clients ne se déplaçaient personnellement, si tant est qu'ils le fissent, qu'à d'assez longs intervalles. Autrement, il suffisait de correspondre : c'est ainsi que, lentement, s'accrut le système des échantillons. Le nombre d'heures de travail était très modéré, cinq à six par jour, parfois beaucoup moins, davantage le cas échéant, dans les moments de presse. Les gains étaient modestes ; suffisants pour mener une vie décente et mettre de l'argent de côté dans les bonnes années. Dans l'ensemble, les concurrents entretenaient entre eux de bonnes relations, étant d'accord sur les principes essentiels des opérations. Une visite prolongée au café, chaque jour, un petit cercle d'amis - la vie agréable et tranquille.
À tous égards, c'était là une forme d'organisation « capitaliste » : l'entrepreneur exerçait une activité purement commerciale ; l'emploi de capitaux était indispensable ; enfin, l'aspect objectif du processus économique, la comptabilité, était rationnel. Mais en fait il s'agissait d'une activité économique traditionnelle, si l'on considère l' esprit qui animait l'entrepreneur ; traditionnel, le mode de vie ; traditionnels, le taux du profit, la quantité de travail fourni, [70] la façon de mener l'entreprise et les rapports entretenus avec les ouvriers ; essentiellement traditionnels enfin, le cercle de la clientèle, la manière de rechercher de nouveaux clients et d'écouler la marchandise. Tout cela dominait la conduite de l'affaire, était sous-jacent - si l'on peut dire - à l' éthos de cette catégorie d'entrepreneurs.
Soudain, à un moment donné, cette vie tranquille prit fin ; le plus souvent aucune transformation essentielle dans la forme de l'organisation, telle que le passage à l'entreprise fermée [t 7], l'utilisation du métier mécanique, etc., n'était survenue. Il s'était produit tout simplement ceci : un jeune homme d'une famille d'entrepreneurs s'était rendu à la campagne ; il y sélectionne avec soin les tisserands qu'il voulait employer ; il aggrave leur dépendance et augmente la rigueur du contrôle de leurs produits, les transformant ainsi de paysans en ouvriers. D'autre part, il change les méthodes de vente en entrant le plus possible en contact direct avec les consommateurs. Il prend entièrement en main le commerce de détail et sollicite lui-même les clients ; il les visite régulièrement chaque année, et surtout il adapte la qualité des produits aux goûts et aux besoins de la clientèle. En même temps, il agit selon le principe : réduire les prix, augmenter le chiffre d'affaires. La conséquence habituelle d'un tel processus de rationalisation n'a pas tardé à se manifester : ceux qui n'emboîtaient pas le pas étaient éliminés. L'idylle s'effondrait sous les premiers coups de la concurrence ; des fortunes considérables s'édifiaient qui n'étaient pas placées à intérêt, mais réinvesties dans l'entreprise. L'ancien mode de vie, confortable et sans façons, lâchait pied devant la dure sobriété de quelques-uns. Ceux-ci s'élevaient aux premières places parce qu'ils ne voulaient pas [71] consommer, mais gagner, tandis que ceux-là, qui désiraient perpétuer les anciennes mœurs, étaient obligés de réduire leurs dépenses.
En général, cette révolution ne dépend pas d'un afflux d'argent frais - je connais des cas où il a suffi de quelques milliers de marks empruntés à des parents - mais d'un esprit nouveau : l'« esprit du capitalisme » est entré en action. Le problème majeur de l'expansion du capitalisme moderne n'est pas celui de l'origine du capital, c'est celui du développement de l'esprit du capitalisme. Partout où il s'épanouit, partout où il est capable d'agir de lui-même, il crée son propre capital et ses réserves monétaires - ses moyens d'action - mais l'inverse n'est pas vrai. Son entrée en scène, cependant, fut rarement pacifique. Le premier novateur s'est très régulièrement heurté à la méfiance, parfois à la haine, surtout à l'indignation morale - j'en connais des cas précis. Une véritable légende s'est formée sur sa vie passée, que recouvraient des ombres mystérieuses. Comment ne pas reconnaître que seul un caractère d'une force peu commune peut garantir son sang-froid à un entrepreneur de ce « style nouveau » et le mettre à l'abri du naufrage moral et économique? De plus, indépendamment de la sûreté du coup d’œil et de l'activité réalisatrice, ce n'est qu'en vertu de qualités éthiques bien déterminées et fortement développées qu'il s'est trouvé à même d'inspirer à ses clients et à ses ouvriers une confiance absolue en ses innovations. Rien d'autre ne lui eût donné la force de surmonter des obstacles sans nombre et, par-dessus tout, d'assumer le travail infiniment plus intense qui est exigé de l'entrepreneur moderne. Mais ces qualités éthiques sont très différentes de celles qui, naguère, étaient requises par la tradition.
[72] Sauf exception, ceux que l'on trouve à l'origine de ce tournant décisif, si insignifiant en apparence, mais qui insuffla un nouvel esprit à la vie économique, n'étaient pas des spéculateurs, des risque-tout sans scrupules, des aventuriers tels qu'il s'en rencontre à toutes les époques de l'histoire économique, ni même simplement de grands financiers. Au contraire, ces novateurs furent élevés à la dure école de la vie, calculateurs et audacieux à la fois, des hommes avant tout sobres et sûrs, perspicaces, entièrement dévoués à leur tâche, professant des opinions sévères et de stricts « principes » bourgeois.
On serait tenté de croire que ces qualités morales personnelles n'auraient rien à voir avec une quelconque maxime éthique ou même une idée religieuse, ou même que la corrélation serait essentiellement négative. Bien plutôt, la capacité de se soustraire à la tradition reçue - une sorte d' Aufklärung libérale - permettrait seule de mener une vie d'affaires ainsi conçue. En fait, c'est précisément le cas aujourd'hui. De nos jours, il n'y a guère de relation entre les croyances religieuses et la conduite de la vie, et, dans la mesure où cette relation existe, elle est d'ordinaire négative, du moins en Allemagne. Les gens présentement animés par l'esprit du capitalisme sont d'habitude indifférents, sinon hostiles à l'Église. Le pieux ennui du paradis a peu d'attraits pour ces natures actives ; la religion leur semble un moyen d'arracher les hommes aux travaux d'ici-bas. Les interroge-t-on sur le « sens » d'une activité sans relâche, leur demande-t-on pourquoi ils ne sont jamais satisfaits de ce qu'ils possèdent - ce qui les fait paraître si insensés à ceux qui s'orientent purement et simplement vers la vie d'ici-bas - ils répondront peut-être, en [73] admettant qu'ils sachent quoi dire : « je travaille pour mes enfants et mes petits-enfants. » Mais le plus souvent - car ce motif ne leur est pas particulier : il anime aussi le traditionaliste - ils répondront, avec plus d'exactitude, que leur affaire, avec son activité sans trêve, est tout simplement devenue indispensable à leur existence. De fait, c'est là l'unique motivation possible ; cependant, considérée du point de vue du bonheur personnel, elle exprime combien irrationnelle est cette conduite où l'homme existe en fonction de son entreprise et non l'inverse.
De toute évidence, le sentiment de puissance, la considération sociale que confère le simple fait de la richesse, jouent aussi leur rôle. Lorsque l'imagination d'un peuple entier a été dirigée sur les grandeurs purement quantitatives, comme aux États-Unis, le romantisme des chiffres exerce sa magie irrésistible sur ceux des hommes d'affaires qui sont aussi des « poètes ». Encore convient-il de noter que se laisser ainsi séduire n'est guère le fait des dirigeants véritables, de ceux notamment dont le succès est durable. De plus, dans les milieux de parvenus, en Allemagne, le recours aux propriétés de famille, aux titres de noblesse qui font oublier les origines sociales, de même que le comportement des fils dans les universités ou dans le corps des officiers sont des produits caractéristiques de la décadence, des manifestations d'épigones. Tel qu'il a été représenté, en Allemagne même, par des exemples brillants et isolés, le « type idéal » de l'entrepreneur capitaliste n'a rien de commun avec ces arrivistes plus ou moins raffinés. Il redoute l'ostentation et la dépense inutile tout autant que la jouissance consciente de sa puissance ; il se sent gêné des signes extérieurs de considération sociale [74] dont il est l'objet. En d'autres termes - et nous allons examiner la signification historique de ce fait important - sa vie emprunte souvent un visage ascétique, ce qui apparaissait nettement dans le « sermon » de Benjamin Franklin que nous avons cité. Par exemple, il n'est nullement exceptionnel - ce serait plutôt la règle - de trouver chez notre entrepreneur une sorte de modestie, essentiellement plus franche d'ailleurs que cette réserve si judicieusement recommandée par Franklin. Il ne « tire rien » de sa richesse pour lui-même, en dehors du sentiment irrationnel d'avoir bien fait sa besogne [t 8].
Voilà précisément ce qui semble à l'homme précapitaliste le comble de l'inconcevable, de l'énigmatique, du sordide et du méprisable. Qu'un être humain puisse choisir pour tâche, pour but unique d'une vie, l'idée de descendre dans la tombe chargé d'or et de richesse, ne s'explique pour lui que par l'intervention d'un instinct pervers, l' auri sacra fames .
De nos jours, avec nos institutions politiques, légales et économiques, avec la structure et les formes d'organisation générales propres à notre ordre économique, cet esprit du capitalisme, nous l'avons dit, pourrait être purement et simplement intelligible en tant que résultat d'une adaptation. Le système capitaliste a besoin de ce dévouement à la vocation [t 9] de gagner de l'argent. Cette attitude à l'égard des biens matériels est à ce point adaptée au système, si intimement liée aux conditions de survie dans la lutte économique pour l'existence, qu'il ne saurait plus être question, aujourd'hui, d'une relation nécessaire de cette façon de vivre avec une quelconque Weltanschauung moniste. En fait, ceux qui adoptent cette attitude n'ont [75] plus besoin du soutien d'aucune force religieuse, et ils ressentent les tentatives de la religion pour influer sur la vie économique - dans la mesure où ces tentatives sont encore sensibles - comme des entraves analogues à la réglementation de l'économie par l'État. Ce sont alors les intérêts commerciaux, sociaux et politiques qui tendent à déterminer opinions et comportements. Quiconque n'adapte pas sa conduite aux conditions du succès capitaliste va à sa perte ou, à tout le moins, ne peut s'élever bien haut. Ces phénomènes sont ceux d'une époque où le capital moderne, ayant remporté la victoire, s'est émancipé de ses anciens tuteurs. Mais étant donné qu'il s'est révélé capable, en son temps, de détruire les formes médiévales de régulation de la vie économique par sa seule alliance avec le pouvoir grandissant de l'État moderne, nous pouvons dire provisoirement qu'il aurait pu en aller ainsi de ses relations avec les forces religieuses. Notre tâche consiste précisément à rechercher si tel a bien été le cas et quelle en est la signification.
Car il est à peine besoin de démontrer que cette façon de concevoir l'enrichissement en tant que fin en soi à laquelle les hommes se trouvent astreints, en tant que vocation [t 10], se heurtait aux sentiments moraux d'époques entières.
Le principe Deo placere vix potest, intégré au droit canon et qui s'appliquait à l'activité des marchands, était considéré à cette époque comme ayant force de loi (au même titre que le passage de l'Évangile sur l'intérêt). Il en allait pareillement pour les paroles de saint Thomas qualifiant de turpitudo la recherche du profit (ce terme incluant même le profit inévitable et par conséquent éthiquement justifié). Par rapport aux vues plus radicalement antichrématistiques de groupes assez étendus, cela n'en constituait [76] pas moins de sérieuses concessions de la part de l'Église catholique envers les puissances financières des cités italiennes avec lesquelles l'Église entretenait des relations si intimes. Et même là où la doctrine était encore mieux accordée aux faits, chez saint Antonin de Florence par exemple, le sentiment n'était jamais entièrement absent que l'acquisition pour elle-même était, au fond, un pudendum qui ne pouvait être toléré qu'en raison des nécessités de la vie en ce monde.
Quelques moralistes de cette époque, des nominalistes en particulier, acceptaient comme inéluctable l'apparition de formes capitalistes dans les affaires, et ils tentaient de les justifier - surtout dans le commerce - parce que nécessaires. Non sans contradiction, ils voyaient en l' industria qui s'y développait la source légitime, et par cela même éthiquement inattaquable, du profit. Mais la doctrine dominante rejetait l'« esprit » de l'acquisition capitaliste comme turpitudo ou, à tout le moins, se refusait à lui accorder une valeur éthique positive. Une conception « morale » comme celle de Benjamin Franklin eût été purement inconcevable. Elle n'était que la conception des cercles capitalistes eux-mêmes. Aussi longtemps qu'ils restaient attachés à la tradition de l'Église, leur travail [t 11] était, au mieux, quelque chose de moralement indifférent, de toléré, mais, en raison du danger continuel de conflit avec l'interdiction de l'usure par l'Église, il n'en était pas moins dangereux pour le salut de l'âme. Comme le montrent les sources, à la mort de riches personnes des sommes considérables revenaient à des institutions religieuses en tant qu'« argent de la conscience » [t 12] ; parfois même des sommes d'argent étaient restituées à d'anciens débiteurs, dans la pensée [77] qu'elles leur avaient été prises injustement par usura. Tendances presque hérétiques ou considérées comme scabreuses mises à part, il n'en allait autrement que dans les cercles patriciens déjà émancipés de la tradition. Mais les sceptiques et les indifférents eux-mêmes se réconciliaient avec l'Église par des dons : en tout état de cause, il valait mieux s'assurer contre l'incertitude de ce qui pouvait se passer après la mort, et (du moins selon une conception assez relâchée bien qu'extrêmement répandue) une soumission extérieure aux commandements de l’Église suffisait à assurer le salut. Ici apparaît le caractère extérieur à la morale, voire tout simplement immoral, que les intéressés eux-mêmes attachaient à leur propre comportement.
Comment cette activité, tolérée par la morale dans le meilleur des cas, a-t-elle pu se transformer en profession au sens de Benjamin Franklin ? Comment expliquer historiquement que, dans le plus grand centre capitaliste du temps, dans la Florence des XIVe et XVe siècles, marché de l'argent et du capital de toutes les grandes puissances politiques, cette attitude fût considérée comme éthiquement injustifiable, ou, au mieux, tolérée ? Alors qu'au XVIIIe siècle, dans des conditions petites-bourgeoises, au milieu des forêts de Pennsylvanie, où les affaires menaçaient de dégénérer en troc par simple manque d'argent, où l'on trouvait à peine trace de grandes entreprises industrielles, où les banques n'en étaient qu'à leurs tout premiers pas, le même fait ait pu être considéré comme l'essence de la conduite morale, qu'il ait même été recommandé au nom du devoir. Parler ici de « reflet » des conditions « matérielles » sur la « superstructure idéelle » serait pur non-sens. Quel est donc l'arrière-plan d'idées qui a conduit à considérer cette [78] sorte d'activité, dirigée en apparence vers le seul profit, comme une vocation [t 13] envers laquelle l'individu se sent une obligation morale ? Car ce sont ces idées qui ont conféré à la conduite de l'entrepreneur « nouveau style » son fondement éthique et sa justification.
En règle générale, on a défini le rationalisme économique comme le fondement de l'économie moderne - voyez en particulier les exposés souvent heureux et efficaces de Sombart. À bon droit, sans aucun doute, si l'on entend par là l'accroissement de la productivité du travail, qui a soustrait celui-ci à la sujétion des limitations organiques naturelles de l'homme en soumettant les processus de production aux données de la science. Or ce processus de rationalisation de la technique et de l'économie détermine aussi, cela va de soi, une part importante des idéaux [t 14] de la société bourgeoise. Mettre le travail au service d'une organisation rationnelle qui fournisse à l'humanité ses biens matériels est toujours apparu, incontestablement, aux représentants de l'esprit du capitalisme comme un des buts de leur tâche [t 15]. Pour toucher du doigt cette vérité évidente, il suffira de lire, par exemple, le compte rendu des efforts de Franklin pour apporter à Philadelphie des améliorations édilitaires. La satisfaction et la fierté d'avoir « procuré du travail » à de nombreux hommes, d'avoir participé à l'« épanouissement » économique de sa ville natale - aux sens démographique et commercial que le capitalisme associe à ce mot - tout cela évidemment fait partie de la joie de vivre spécifique, indubitablement « idéaliste », de l'homme d'affaires moderne. De même, la rationalisation sur la base d'un calcul rigoureux est l'une des caractéristiques fondamentales de l'économie capitaliste [79] individuelle, dirigée avec prévoyance et circonspection vers le résultat escompté. Quel contraste avec la vie au jour le jour du paysan, avec la routine de l'artisan des anciennes corporations et de ses privilèges, ou encore avec le capitaliste aventurier attiré par l'exploitation des circonstances politiques et les spéculations irrationnelles...
Peut-être semblerait-il que l'essor de l'esprit du capitalisme serait plus facilement compris si on le considérait en tant que partie du développement de la rationalité dans son ensemble ; il pourrait être déduit de positions de principe sur les problèmes fondamentaux de l'existence. L'on devrait alors considérer historiquement le protestantisme comme une simple « étape antérieure » d'une philosophie purement rationaliste. Que l'on tente sérieusement de soutenir cette thèse, et l'on conviendra qu'il n'est pas possible de poser ainsi le problème, l'histoire du rationalisme, tout simplement, ne progressant pas également dans tous les domaines. Par exemple, si on la conçoit comme une simplification et une remise en ordre [t 16] du contenu de la loi [t 17], la rationalisation du droit privé avait atteint son degré le plus élevé dans le droit romain à la fin de l'Antiquité. Mais elle demeurait des plus retardataires dans certains pays ayant atteint un très haut degré de rationalisation économique, tels que l'Angleterre, où la renaissance du droit romain s'est brisée contre la puissance des grandes corporations de juristes, tandis que le même droit romain conservait sa supré-matie dans les pays catholiques du sud de l'Europe. La philosophie rationnelle, purement séculière [t 18], du XVIIIe siècle, n'a pas trouvé son seul ni même son principal terrain de prédilection dans les pays où le capitalisme était le plus développé. Dans les pays de catholicisme romain, le [80] voltairianisme reste, de nos jours encore, le bien commun de larges couches parmi les classes supérieures et - ce qui dans la pratique est plus important - des classes moyennes. En outre, si l'on entend par « rationalisme pratique » cette manière de vivre qui rapporte consciemment le monde aux intérêts séculiers [t 19] du moi et le juge selon ceux-ci, ce style de vie était, et est encore, caractéristique des peuples du liberum arbitrium, lequel est si profondément ancré chez les Italiens et les Français. Mais nous sommes déjà convaincus que ce n'est pas là le terrain sur lequel a prospéré cette relation de l'homme à sa besogne [t 20], relation si nécessaire au capitalisme. A vrai dire, il faudrait placer en épigraphe à toute étude sur la rationalité ce principe très simple mais souvent oublié : la vie peut être rationalisée conformément à des points de vue finaux [t 21] extrêmement divers et suivant des directions extrêmement différentes. La rationalité est un concept historique qui renferme tout un monde d'oppositions. Nous aurons à rechercher de quel esprit est née cette forme concrète de pensée et de vie rationnelles ; à partir de quoi s'est développée cette idée de besogne [t 22] et de dévouement au travail professionnel [t 23] - si irrationnelle, nous l'avons vu, du point de vue purement eudémoniste de l'intérêt personnel -, qui fut pourtant et qui demeure l'un des éléments caractéristiques de notre culture capitaliste.
Souviens-toi que le temps, c'est de l'argent. Celui qui, pouvant gagner dix shillings par jour en travaillant, se promène ou reste dans sa chambre à paresser la moitié du temps, bien que ses plaisirs, que sa [45] paresse, ne lui coûtent que six pence, celui-là ne doit pas se borner à compter cette seule dépense. Il a dépensé en outre, jeté plutôt, cinq autres shillings.
Souviens-toi que le crédit, c'est de l'argent. Si quelqu'un laisse son argent entre mes mains alors qu'il lui est dû, il me fait présent de l'intérêt ou encore de tout ce que je puis faire de son argent pendant ce temps. Ce qui peut s'élever à un montant considérable si je jouis de beaucoup de crédit et que j'en fasse bon usage.
Souviens-toi que l'argent est, par nature, générateur et prolifique. L'argent engendre l'argent, ses rejetons peuvent en engendrer davantage, et ainsi de suite. Cinq shillings qui travaillent en font six, puis se transforment en sept shillings trois pence, etc., jusqu'à devenir cent livres sterling. Plus il y a de shillings, plus grand est le produit chaque fois, si bien que le profit croît de plus en plus vite. Celui qui tue une truie, en anéantit la descendance jusqu'à la millième génération. Celui qui assassine (sic) une pièce de cinq shillings, détruit tout ce qu'elle aurait pu produire : des monceaux de livres sterling.
Souviens-toi du dicton : le bon payeur est le maître de la bourse d'autrui. Celui qui est connu pour payer ponctuellement et exactement à la date promise, peut à tout moment et en toutes circonstances se procurer l'argent que ses amis ont épargné. Ce qui est parfois d'une grande utilité. Après l'assiduité au travail et la frugalité, rien ne contribue autant à la progression d'un jeune homme dans le monde que la ponctualité et l'équité dans ses affaires. Par conséquent, il ne faut pas conserver de l'argent emprunté une heure de plus que le temps convenu ; à la moindre déception, la bourse de ton ami te sera fermée pour toujours.
Il faut prendre garde que les actions les plus insignifiantes peuvent influer sur le crédit d'une personne. Le bruit de ton marteau à 5 heures du matin ou à 8 heures du soir, s'il parvient à ses oreilles, rendra ton créancier accommodant six mois de plus ; mais s'il te voit jouer au billard, ou bien s'il entend ta voix dans une taverne alors que tu devrais être au travail, cela l'incitera à te réclamer son argent [46] dès le lendemain ; il l'exigera d'un coup, avant même que tu l'aies à ta disposition pour le lui rendre.
Cela prouvera, en outre, que tu te souviens de tes dettes ; tu apparaîtras comme un homme scrupuleux et honnête, ce qui augmentera encore ton crédit.
Garde-toi de penser que tout ce que tu possèdes t'appartient et de vivre selon cette pensée. C'est une erreur où tombent beaucoup de gens qui ont du crédit. Pour t'en préserver tiens un compte exact de tes dépenses et de tes revenus. Si tu te donnes la peine de tout noter en détail, cela aura un bon résultat : tu découvriras combien des dépenses merveilleusement petites et insignifiantes s'enflent jusqu'à faire de grosses sommes, tu t'apercevras alors de ce qui aurait pu être épargné, de ce qui pourra l'être sans grand inconvénient à l'avenir [...].
Pour six livres sterling par an, tu pourras avoir l'usage de cent livres, pourvu que tu sois un homme dont la sagesse et l'honnêteté sont connues.
Celui qui dépense inutilement chaque jour une pièce de quatre pence, dépense inutilement plus de six livres sterling par an, soit le prix auquel revient l'utilisation de cent livres.
Celui qui gaspille inutilement chaque jour la valeur de quatre pence de son temps, gaspille jour après jour le privilège d'utiliser cent livres sterling.
Celui qui perd inutilement pour cinq shillings de son temps, perd cinq shillings ; il pourrait tout aussi bien jeter cinq shillings dans la mer.
Celui qui perd cinq shillings, perd non seulement cette somme, mais aussi tout ce qu'il aurait pu gagner en l'utilisant dans les affaires, ce qui constituera une somme d'argent considérable, au fur et à mesure que l'homme jeune prendra de l'âge.