Friedrich Hayek
Titre original : Law, Legislation and Liberty
Première publication : 1973, 1976, 1979
Edition de référence : The Collected Works of F.A. Hayek, vol. XIX [pas encore édité]
Edition utilisée : PUF/Quadrige en un volume, 2007, 947 p.
Traduit par Raoul Audoin, revue par Philippe Nemo
Publié ici : Deux premiers § du chap. 10 (2ème part.) ; dernier § du chap. 18 (2ème part.)
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Droit, législation et liberté est le magnum opus du « Prix Nobel » d'économie et philosophe libéral Friedrich Hayek. Dans cet ouvrage de philosophie sociale, Hayek y développe sa philosophie de la vie en société (la catallaxie), approfondissant les principes qu'il avait déjà abordé dans La constitution de la liberté et La route de la servitude, en . Il s'agit du « véritable aboutissement » de sa pensée.
Sommaire |
Dans Droit, législation et liberté, Friedrich Hayek présente deux visions de la société, l'une fondée sur l'« ordre fabriqué », l'autre sur l'« ordre mûri »[1]. A ces deux visions de la société correspondent deux visions de la loi : respectivement la législation ou le droit. Défendant la société de droit, il s'oppose aux tenants du « contrat social ». Pour Hayek, le droit précède et surpasse la législation.
En se fondant sur une épistémologie qui insiste sur les limitations des connaissances humaines, Hayek explique que le niveau de complexité atteint par nos sociétés n'a pas été permis par des législateurs éclairés mais est au contraire le produit de forces spontanées. Il défend donc l'ordre spontané et ce qu'il appelle la catallaxie. L'échange libre entre individus par le marché, seul moyen de coordonner sans contrainte les actions de personnes qui ne se connaissent pas et partagent des objectifs différents, est le meilleur fondement d'une société libre : « chacun est conduit, par le gain qui lui est visible, à servir des besoins qui lui sont invisibles »[2]. Cet ordre est nécessairement fondé sur des règles de droit abstraites par opposition aux règles des sociétés étroites et primitives qui défendent des règles concrètes imprimant une fin collective au groupe.
Pour répondre aux dérives possibles de la démocratie comme « tyrannie de la majorité » au nom de la « justice sociale », il propose un système politique qu'il appelle « démarchie », proche de la démocratie libérale.
La rédaction de Droit, législation et liberté prit quinze à vingt ans à Hayek, principalement quand il se trouvait à l'Université de Fribourg-en-Brisgau[3]. A la différence de La Route de la servitude, ce n'est pas un livre à destination du grand public.
Introduction
1. RAISON ET EVOLUTION
(1) Construction et évolution, 68
(2) Les thèses du rationalisme cartésien, 70
(3) Les limitations permanentes de notre connaissance des faits, 75
(4) Connaissance des faits et science, 81
(5) L'évolution corrélative de l'esprit et de la société : le rôle des règles, 85
(6) La fausse dichotomie du « naturel » et de « l'artificiel », 90
(7) Le développement de l'optique évolutionniste, 95
(8) La persistance du constructivisme dans la pensée courante, 102
(9) L'anthropomorphisme de notre langage, 105
(10) Raison et abstraction, 109
(11) Pourquoi les formes extrêmes du rationalisme constructiviste mènent régulièrement à une révolte contre la raison, 114
2. « KOSMOS » ET « TAXIS »
(1) Le concept d'ordre, 120
(2) Les deux sources d'ordre, 123
(3) Les propriétés distinctives des ordres spontanés, 127
(4) Les ordres spontanés dans la nature, 129
(5) En société, nos pouvoirs de contrôle sont à la fois élargis et affaiblis par l'acceptation d'un ordre spontané, 131
(6) Les ordres spontanés résultent de ce que leurs éléments obéissent à certaines règles de conduite, 134
(7) L'ordre spontané de la société est composé d'individus et d'organisations, 139
(8) Règles des ordres spontanés et règles des organisations, 142
(9) Les termes « organisme » et « organisation », 150
3. PRINCIPES ET EXPÉDIENTS
(1) Objectifs individuels et avantages collectifs, 157
(2) La liberté ne peut être sauvegardée qu'en suivant des principes, et on la détruit en se servant d'expédients, 160
(3) Les « nécessités » de la politique sont généralement les conséquences de mesures prises antérieurement, 165
(4) Il est dangereux de considérer les conséquences certaines de nos actions comme plus importantes que celles qui sont simplement possibles, 168
(5) Sur le faux réalisme et sur le nécessaire courage d'envisager l'utopie, 171
(6) Le rôle du juriste dans l'évolution politique, 77
(7) L'évolution moderne du droit a été largement orientée par des idées économiques erronées, 178
4. TRANSFORMATIONS DE L'IDÉE DE DROIT
(1) Le droit est plus ancien que la législation, 187
(2) Les enseignements de l'éthologie et de l'anthropologie culturelle, 192
(3) Le processus de formulation des pratiques, 197
(4) Règles de fait et règles normatives, 201
(5) Aux débuts du droit, 205
(6) La tradition classique et médiévale, 207
(7) Les attributs distinctifs du droit formé par la coutume et les précédents, 215
(8) Pourquoi le droit issu de la pratique demande à être rectifié par la législation, 219
(9) Origine des organes législatifs, 222
(10) Allégeance et souveraineté, 225
5. « NOMOS » : LE DROIT DE LA LIBERTÉ
(1) Les fonctions du juge, 229
(2) Comment la tâche du juge diffère de celle du chef d'une organisation, 235
(3) La raison d'être de la fonction judiciaire est de maintenir un ordre permanent des actions, 237
(4) Les « actions affectant autrui » et la protection des anticipations légitimes, 242
(5) Dans un ordre dynamique des activités, seules certaines anticipations peuvent être protégées, 245
(6) La coïncidence maximale des anticipations est assurée par la délimitation de domaines protégés, 253
(7) Le problème général de l'influence des valeurs sur les faits, 259
(8) Sur la « raison d'être » du droit, 262
(9) L'explicitation du droit et la prévisibilité des décisions judiciaires, 267
(10) La fonction du juge a pour seul cadre un ordre spontané, 272
Conclusions, 281
6. « THESIS » : LA LOI DU LÉGISLATEUR
(1) La législation est née de la nécessité d'établir des règles d'organisation, 282
(2) Lois et actes législatifs : sanction du droit et exécution des commandements, 286
(3) La législation et la théorie de la séparation des pouvoirs, 290
(4) Les fonctions gouvernementales des assemblées représentatives, 293
(5) Droit privé et droit public, 297
(6) Le droit constitutionnel, 303
(7) La législation financière, 306
(8) Le droit administratif et le pouvoir de police, 308
(9) Les « mesures » de gestion commune, 312
(10) La transformation du droit privé en droit public par la législation « sociale », 314
(11) La déformation mentale d'une législature qui s'occupe surtout de gouvernement, 319
AVANT-PROPOS, XI
7. BIEN COMMUN ET OBJECTIFS PARTICULIERS
(1) Dans une société libre, le bien commun consiste principalement en la facilité offerte à la poursuite des objectifs individuels inconnus, 324
(2) L'intérêt général et les biens collectifs, 331
(3) Règles et ignorance, 335
(4) Importance des règles abstraites comme guides dans un monde où la plupart des faits précis sont inconnus, 339
(5) Volonté et opinion, fins et valeurs, commandements et règles et autres questions de terminologie, 342
(6) Les règles opèrent comme valeurs suprêmes parce qu'elles servent des fins privées inconnues, 347
(7) L'erreur constructiviste de l'utilitarisme, 350
(8) Toute critique ou amélioration valable de règles de conduite doit se situer à l'intérieur d'un système donné de telles règles, 363
(9) La « généralisation » et le critère de l'universalisation possible, 370
(10) Pour remplir leurs fonctions, les règles doivent être appliquées sur la longue période, 372
8. LA QUÊTE DE JUSTICE
(1) La justice est un attribut de la conduite humaine, 376
(2) La justice et la loi, 380
(3) Les règles de juste conduite sont généralement des prohibitions de conduite injuste, 384
(4) Non seulement les règles de juste conduite, mais aussi leurs critères de justice, sont de nature négative, 397
(5) L'importance du caractère négatif du test d'injustice, 403
(6) L'idéologie du positivisme juridique, 408
(7) La « pure théorie du droit », 416
(8) Le droit et la morale, 433
(9) Le « droit naturel », 438
(10) Droit et souveraineté, 442
9. JUSTICE « SOCIALE » OU DISTRIBUTIVE
(1) Le concept de « justice sociale », 446
(2) L'imagination publique conquise par la « justice sociale », 451
(3) L'inapplicabilité du concept de justice aux résultats d'un processus spontané, 457
(4) Analyse du jeu économique dans lequel seule la conduite des joueurs, mais non le résultat, peut être juste, 461
(5) La prétendue nécessité d'une croyance en la justice des rétributions, 466
(6) Il n'existe pas de « valeur pour la société », 470
(7) Le sens du mot « social », 476
(8) « Justice sociale » et égalité, 480
(9) « Egalité des chances », 487
(10) « Justice sociale » et liberté selon le droit, 489
(11) La portée spatiale de la « justice sociale », 495
(12) Demandes de compensation pour les tâches déplaisantes, 500
(13) Le ressentiment causé par la perte de la situation habituelle, 503
Conclusions, 508
APPENDICE AU CHAPITRE 9 :
Justice et droits individuels, 517
10. L'ORDRE DE MARCHÉ OU CATALLAXIE
(1) Nature de l'ordre de marché, 529
(2) Une société libre est une société pluraliste sans hiérarchie commune de fins particulières, 533
(3) Bien que n'étant pas une unité économique, la Grande Société est principalement soudée par ce qu'on appelle communément les relations économiques, 539
(4) L'objectif politique dans une société d'hommes libres ne peut être un maximum de résultats connus d'avance, mais seulement un ordre abstrait, 543
(5) Le jeu de catallaxie, 545
(6) En jugeant les adaptations à des situations changées, les comparaisons entre la position nouvelle et l'ancienne sont sans valeur, 554
(7) Des règles de juste conduite protègent seulement des domaines matériels et non des valeurs marchandes, 558
(8) La concordance des expectations est réalisée moyennant le désappointement de certaines d'entre elles, 560
(9) Des règles abstraites de juste conduite ne peuvent qu'ouvrir des chances, et non déterminer des résultats particuliers, 563
(10) L'intervention dans une catallaxie par voie de commandement crée un désordre et ne peut en aucun cas être juste, 567
(11) Le but de la loi devrait être d'améliorer également les chances de tous, 570
(12) Une bonne société, c'est celle où les chances de tout membre pris au hasard sont vraisemblablement aussi grandes que possible, 574
11. LA DISCIPLINE DES RÈGLES ABSTRAITES ET LES RÉACTIONS AFFECTIVES DE LA SOCIÉTÉ TRIBALE
(1) Poursuivre des objectifs que nul ne peut atteindre peut empêcher de réaliser le possible, 578
(2) Les causes de la résurgence des concepts organisationnels de la tribu, 580
(3) Conséquences immorales d'efforts moralement inspirés, 581
(4) Dans la Grande Société, la « justice sociale » devient une force de dislocation, 584
(5) Comment on passe du souci des plus défavorisés à la protection des situations acquises, 588
(6) Les tentatives pour « corriger » l'ordre de marché conduisent à sa destruction, 593
(7) La révolte contre la discipline de règles abstraites, 595
(8) Les morales différentes de la société ouverte et de la société fermée, 598
(9) Le vieux conflit entre loyalisme et justice, 604
(10) Le petit groupe dans la Société Ouverte, 605
(11) L'importance des associations volontaires, 608
AVANT-PROPOS, IX
12. OPINION MAJORITAIRE ET DÉMOCRATIE CONTEMPORAINE
(1) La désillusion s'étend à propos de la démocratie, 615
(2) Le pouvoir illimité est la conséquence fatale de la forme établie de démocratie, 620
(3) Le contenu véritable de l'idéal démocratique, 624
(4) Faiblesse d'une assemblée élue avec des pouvoirs illimités, 631
(5) Les coalitions d'intérêts organisés et l'appareil para gouvernemental, 639
(6) L'accord sur des règles générales et l'accord sur des mesures particulières, 645
13. LA DIVISION DES POUVOIRS DÉMOCRATIQUES
(1) L'oubli de la conception originaire des fonctions d'une législature, 651
(2) Les institutions représentatives existantes ont été façonnées par les exigences du gouvernement et non pas de la législation, 656
(3) Des corps investis de pouvoirs de direction spécifique ne sont pas appropriés à la confection des lois, 661
(4) Le caractère des « législatures » actuelles, résultant de leurs tâches gouvernementales, 664
(5) Une législation partisane conduit au délabrement de la société démocratique, 671
(6) La souveraineté, superstition constructiviste, 674
(7) La nécessaire division des pouvoirs des assemblées représentatives, 678
14. LE SECTEUR PUBLIC ET LE SECTEUR PRIVÉ
(1) La double tâche des gouvernants, 687
(2) Les biens collectifs, 690
(3) Le bornage du secteur public, 696
(4) Le secteur indépendant, 699
(5) La fiscalité et la taille du secteur public, 704
(6) Sécurité des personnes, 708
(7) Monopole gouvernemental sur des services, 712
(8) Information et éducation, 718
(9) Autres questions critiques, 721
15. POLITIQUE GOUVERNEMENTALE ET MARCHÉ
(1) Les avantages de la concurrence ne dépendent pas de la condition qu'elle soit « parfaite », 727
(2) La concurrence, méthode de découverte, 732
(3) Si les conditions concrètes d'une concurrence « parfaite » ne sont pas réunies, il n'est pas possible de faire que les firmes agissent « comme si » elles existaient, 735
(4) Les réalisations du marché libre, 742
(5) Concurrence et rationalité, 745
(6) Taille, concentration et pouvoir, 748
(7) Les aspects politiques de la puissance économique, 752
(8) Quand le monopole devient nuisible, 759
(9) Le problème de la législation anti-monopole, 761
(10) La plus grave menace n'est pas l'égoïsme individuel, mais celui des groupes, 767
(11) Conséquences de la fixation politique des revenus des divers groupes, 774
(12) Les intérêts organisables et inorganisables, 779
16. L'AVORTEMENT DE L'IDÉAL DÉMOCRATIQUE. RÉCAPITULATION
(1) L'idéal démocratique a avorté, 781
(2) Une démocratie de marchandages, 782
(3) Le ballon de rugby des intérêts de groupe, 784
(4) Des règles, ou des injonctions ?, 785
(5) Lois et gouvernement arbitraire, 787
(6) L'inégalité devant la loi mène à l'arbitraire, 789
(7) Séparer les fonctions pour éviter le pouvoir illimité, 791
17. UN MODÈLE DE CONSTITUTION
(1) L'erreur d'aiguillage dans l'évolution des institutions représentatives, 793
(2) Utilité d'un modèle de constitution idéale, 797
(3) Principes de base, 800
(4) Les deux organismes représentatifs à fonctions distinctes, 804
(5) Observations complémentaires sur la représentation par groupes d'âge, 812
(6) L'Assemblée gouvernementale, 815
(7) La Cour constitutionnelle, 818
(8) La structure d'ensemble de l'autorité, 821
(9) Pouvoirs de crise, 823
(10) La division des pouvoirs financiers, 826
18. LE POUVOIR CONTENU ET LA POLITIQUE DÉTRÔNÉE
(1) Pouvoir borné ou illimité, 832
(2) Paix, liberté et justice : les trois grandes valeurs négatives, 835
(3) Centralisation et décentralisation, 838
(4) Le conflit entre souveraineté de la majorité et suprématie du droit approuvé par la majorité, 840
(5) Confusion morale et délabrement du langage, 843
(6) Procédure démocratique et objectifs égalitaires, 847
(7) Etat et Société, 851
(8) Un jeu pratiqué selon des règles ne peut jamais traiter justement les joueurs, 855
(9) Le para gouvernement des intérêts organisés et l'hypertrophie du pouvoir politique, 857
(10) Démocratie illimitée et centralisation, 860
(11) Dévolution de la gestion interne aux autorités locales, 862
(12) L'abolition du monopole étatique sur les services, 864
(13) La politique détrônée, 867
Epilogue. — LES TROIS SOURCES DES VALEURS HUMAINES
(1) Les erreurs de la sociobiologie, 875
(2) Le processus d'évolution culturelle, 880
(3) L'évolution des structures complexes autosubsistantes, 887
(4) La stratification des règles de conduite, 891
(5) Règles coutumières et ordre économique, 894
(6) La discipline de la liberté, 898
(7) La résurgence des instincts primordiaux refoulés, 902
(8) Evolution, tradition et progrès, 910
(9) La fabrication d'une nouvelle morale pour servir de vieux instincts : Marx, 912
(10) La destruction de valeurs indispensables par erreur scientifique : Freud, 918
(11) A fronts renversés, 923
Il serait cependant injuste de blâmer de cet état de choses les juristes plus que les économistes. Le praticien du droit remplira en général d'autant mieux sa mission s'il s'en tient à appliquer les principes de droit qu’on lui a enseignés et qu'il a le devoir d'appliquer de façon cohérente. C'est seulement au niveau de la théorie du droit, dans la formulation et l'élaboration de ces principes généraux, que se pose le problème fondamental de leur relation à un ordre viable des activités. Pour une telle tâche de formulation et d'élaboration, il est absolument essentiel que cet ordre soit clairement compris afin que puisse être fait un choix intelligent entre des principes incompatibles. Pendant les deux ou trois dernières générations, pourtant, c'est plutôt une incompréhension qu'une compréhension du caractère de cet ordre, qui conduit la philosophie de la législation. Les économistes pour leur part, du moins après l'époque de David Hume et d'Adam Smith qui étaient aussi des philosophes du droit, n'ont assurément montré davantage d'appréciation de la signification du [178] système de règles juridiques, dont l'existence était tacitement impliquée dans leurs raisonnements. Ils ont rarement donné à leur explication de la formation d'un ordre spontané une forme qui aurait rendu cette explication utilisable pour un théoricien du droit. Mais ils ont probablement contribué, inconsciemment, à la transformation de tout l'ordre social autant que l'ont fait les juristes.
Cela devient évident quand nous examinons la raison régulièrement invoquée par les juristes, pour les grands changements qu'a subis le caractère du droit pendant les cent dernières années. Partout, dans la littérature juridique, qu'elle soit anglaise ou américaine, française ou allemande, nous trouvons les nécessités économiques alléguées comme les raisons de ce changement. Pour l'économiste qui lit de quelle façon les juristes expliquent la transformation du droit, c'est là une expérience quelque peu mélancolique : il voit que tous les péchés de ses prédécesseurs retombent sur lui. Les descriptions de l'évolution contemporaine du droit fourmillent de références aux « forces contraignantes irréversibles » et aux « tendances inéluctables » qui, à ce que l'on prétend, auraient impérativement exigé les changements examinés. Le fait que « toutes les démocraties modernes » aient fait ceci ou cela, est présenté comme la preuve de la sagesse ou de la nécessité de ces changements.
Ces descriptions parlent invariablement d'une période passée de laissez-faire, comme s'il y avait eu une époque où l'on ne faisait aucun effort pour améliorer le cadre juridique afin que le marché fonctionne de façon plus efficace, ou pour suppléer à ses résultats. Presque sans exception elles basent leur argumentation sur la fable convenue selon laquelle la libre entreprise a fonctionné au détriment des travailleurs manuels et elles prétendent que le « capitalisme naissant » ou le « libéralisme » ont [179] provoqué une dégradation du niveau de vie des classes laborieuses. La légende, bien que complètement mensongère[4], est devenue partie intégrante du folklore notre époque. Le fait est, à l'évidence, que par suite du développement des libres marchés, la rémunération du travail manuel a reçu pendant les dernières cent cinq années un accroissement que n'avait connu a période précédente de l'Histoire. La plupart des ouvrages contemporains de philosophie juridique sont pleins aussi de vieux clichés sur la prétendue tendance de la concurrence à se détruire elle-même, ou sur le besoin de « planification » créé par la complexité accrue du monde moderne, clichés dérivés de la marée d'enthousiasme pour le « planisme » d'il y a trente ou quarante lorsque sa nécessité était largement admise et que ses implications totalitaires n'étaient pas encore clairement comprises.
L'on peut certes se demander si pendant les cent cinquante dernières années le canal qui a déversé le plus de fausses idées économiques n'a pas été l'enseignement donné aux jeunes juristes par leurs aînés, leur disant qu'il était « nécessaire » que telle ou telle chose fût faite, que telle ou telle circonstance avait « rendu inévitable que certaines mesures fussent prises. Il semble presque que ce soit une habitude chez les juristes de considérer le fait que le législateur ait décidé quelque chose, comme une preuve de la sagesse de la décision. Il en découle pourtant que ses efforts à lui, juriste, seront utiles ou nuisibles selon la sagesse ou la sottise de la jurisprudence sur laquelle il se guide, et qu'il sera probablement responsable de la perpétuation des erreurs comme de la sagesse du passé. S'il se sent tenu de suivre l'orientation observable de l'évolution en cours, il y a autant [180] de chances qu'il devienne soit le simple instrument à travers lequel se développent d'eux-mêmes des changements qu'il ne comprend pas, soit le créateur conscient d'un nouvel ordre des choses. Si telle est la situation, il faudra bien chercher des critères de désirabilité de l'évolution ailleurs que dans la science du droit.
Cela ne signifie point que seule l'économie fournisse les principes qui devraient guider la législation — bien qu'à en juger par l'influence que les conceptions économiques exercent, l'on doive souhaiter qu'une telle influence provienne de bonnes théories économiques, et non du fatras de mythes et d'idées toutes faites sur le déroulement de la vie économique, qui semble aujourd'hui gouverner la pensée juridique. Notre thèse est plutôt celle-ci : les principes et postulats qui orientent le développement du droit proviennent inévitablement pour partie d'en dehors du domaine du droit, et ils ne peuvent être utiles que s'ils sont basés sur une vue correcte de la façon dont les activités au sein de la Grande Société peuvent être effectivement ordonnées.
Le rôle du juriste dans l'évolution sociale et la façon dont ses actions sont décidées sont, en vérité, la meilleure illustration d'une vérité d'importance fondamentale : à savoir que, bon gré mal gré, les facteurs qui déterminent cette évolution seront toujours des idées hautement abstraites et souvent inconsciemment admises, sur ce qui est bien et convenable ; mais non pas des objectifs particuliers ou des désirs concrets. Ce n'est pas tant ce à quoi visent les hommes, que ce qu'ils considèrent comme des méthodes permises, qui détermine non seulement ce qui sera fait, mais aussi si quelqu'un doit avoir le pouvoir de le faire. C'est le message souvent réitéré des plus grands connaisseurs des problèmes de la société, mais un message toujours négligé, que « bien que les hommes soient bien davantage gouvernés par [181] l'intérêt, néanmoins l'intérêt lui-même, et toutes les affaires humaines, sont entièrement gouvernés par l'opinion »[5].
Rares sont les affirmations qui rencontrent autant d'incrédulité de la plupart des hommes pratiques, et soient aussi fort négligées par l'école régnante de pensée politique, que celle-ci ce que l'on étiquette avec mépris comme idéologie, exerce son empire sur ceux croient hors de son influence ; et même davantage sur eux, que sur ceux qui y adhèrent consciemment. Pourtant il est peu de choses qui s'impriment plus fortement l'esprit de qui étudie l'évolution des institutions dans la société, que le fait qu'elles sont déterminées de façon décisive, non pas par de bonnes ou malencontreuses intentions quant à leurs conséquences directes, mais par les postulats en fonction desquels les problèmes particuliers sont tranchés.
Le pouvoir des idées abstraites tient largement au fait qu'elles ne sont pas consciemment prises comme théories, mais traitées par la plupart des gens comme des vérités pleinement évidentes en elles-mêmes, et qu'elles jouent ainsi le rôle de postulats tacites. Que ce pouvoir dominant des idées soit rarement reconnu, cela est dû à la manière par trop simpliste dont on l'affirme souvent, consistant à suggérer que quelque grand esprit a eu le pouvoir d'imprimer ses conceptions particulières sur des générations successives. Mais quelles idées domineront, le plus souvent sans que les gens en aient conscience, [182] cela est évidemment déterminé par un, processus lent et immensément complexe que l'on peut rarement reconstituer schématiquement, même après coup. Il est certes humiliant de devoir admettre que nos décisions actuelles sont influencées par ce qui s'est passé il y a fort longtemps dans une lointaine spécialité, sans que le public en général en ait eu jamais connaissance, et sans que les premiers qui formulèrent la nouvelle idée se soient avisés des conséquences qu'elle aurait, surtout quand ce n'était pas la découverte de faits nouveaux mais une idée philosophique générale qui plus tard affecta des décisions particulières. De telles opinions sont acceptées sans réflexion, non seulement par « l'homme de la rue », mais aussi par les experts en différents domaines, généralement pour la simple raison qu'elles sont par hasard à la mode.
Il faut bien voir que bon nombre des pires maux de ce monde ont pour source non pas de méchantes gens mais des idéalistes aux nobles intentions ; et qu'en particulier les fondations de la barbarie totalitaire ont été posées par d'honorables savants bien intentionnés, qui n'ont jamais reconnu leur progéniture intellectuelle[6]. C'est un fait, tout spécialement dans le domaine juridique, que certaines conceptions philosophiques sous-jacentes ont amené une situation où des théoriciens désireux de bien faire, et hautement admirés jusqu'à nos jours même dans les pays libres, ont livré toutes prêtes les conceptions de base d'un ordre totalitaire. En fait, les communistes, non moins que [183]
[529] Au chapitre 2 nous avons examiné le caractère général de tous les ordres spontanés. Il nous faut maintenant étudier de plus près les attributs spéciaux que présente l'ordre de marché, et la nature des avantages que nous lui devons. Cet ordre sert nos vues non seulement comme le font tous les ordres, en guidant nos actions et en entraînant une certaine correspondance entre les situations [530] sur lesquelles comptent les diverses personnes, mais encore — en un sens que nous aurons à préciser — en augmentant les occasions ou les chances de tout un chacun, d'avoir à sa disposition une gamme de biens divers (objets ou services) plus étendue que nous ne pourrions en avoir d'aucune autre manière. Nous verrons cependant que cette façon de coordonner les activités individuelles ne procurera un haut degré de coïncidence des prévisions, et d'utilisation effective des connaissances et des aptitudes, qu'au prix d'un déni habituel de certaines espérances.
Pour une compréhension correcte du caractère de cet ordre, il est essentiel de nous débarrasser des connotations trompeuses que suggère sa désignation courante par le vocable « économie ». Une économie, au sens strict du mot qui permet d'appeler « économie » un ménage, une ferme ou une entreprise, consiste en une combinaison d'activités par laquelle un ensemble donné de moyens se trouve affecté selon un plan unitaire et réparti entre les diverses tâches d'après leur importance respective. L'ordre de marché ne sert nullement un tel agencement unitaire d'objectifs.
Ce qui est d'ordinaire appelé une économie sociale ou nationale n'est pas en ce sens une unité économique mais un réseau de nombreuses économies imbriquées les unes dans les autres[8]. Nous verrons que son ordre partage, [531] avec l'ordre d'une économie proprement dite, certains caractères formels mais non pas le plus important : les activités d'une nation ne sont pas gouvernées par une unique échelle ou hiérarchie d'objectifs. La croyance que les activités économiques des individus membres de la société sont, ou devraient être, les éléments partiels d'une économie au sens propre du terme, et que ce que l'on appelle communément l'économie d'un pays ou d'une société devrait être agencé et jugé d'après les mêmes critères qu'une économie proprement dite, est la principale source d'erreurs dans ce domaine. Pourtant, chaque fois que nous parlons de l'économie d'un pays, ou du monde, nous employons un terme qui suggère que ces systèmes devraient être conduits à la manière socialiste, et dirigée suivant un plan unique de façon à servir un ensemble unitaire d'objectifs.
Alors qu'une économie proprement dite est une organisation, dans le sens technique que nous avons donné à ce mot — c'est-à-dire un agencement délibéré d'un seul organe collectif pour l'emploi de moyens connus — le kosmos du marché n'est ni ne peut être ainsi gouverné par une échelle unique d'objectifs; il sert la multitude des objectifs distincts et incommensurables de tous ses membres individuels. La confusion engendrée par l'ambiguïté du mot économie est si grave que, pour notre propos actuel, il apparaît nécessaire d'en cantonner l'usage strictement dans son sens originaire : celui d'un complexe d'actions délibérément coordonnées visant un seul faisceau d'objectifs; et d'adopter un autre terme pour évoquer le réseau de nombreuses économies en relations mutuelles, qui constitue l'ordre de marché.
[532] Puisque le nom de « catallactique » a depuis longtemps été proposé pour la science qui étudie l'ordre de marchés[9], et qu'il a récemment été tiré de l'oubli[10], il semble tout indiqué d'adopter un mot correspondant pour l'ordre de marché lui-même. Le terme « catallactique » a été tiré du verbe grec katallattein (ou katallassein) qui signifiait originairement, et de façon éclairante, non seulement « échanger » mais aussi « admettre dans la communauté » et « faire d'un ennemi un ami »[11]. De là, l'adjectif « catallactique » a été dérivé pour remplacer « économique » afin de désigner l'espèce de phénomène dont s'occupe la science de la catallactique. Les anciens Grecs ne connaissaient pas ce terme, et n'avaient pas de substantif correspondant; s'ils en avaient forgé un, c'eût été probablement katallaxia. De là nous pouvons former un mot moderne, catallaxie, que nous emploierons pour désigner l'ordre engendré par l'ajustement mutuel de nombreuses économies individuelles sur un marché. Une catallaxie est ainsi l'espèce particulière d'ordre spontané produit par le marché à travers les actes de gens qui se conforment aux règles juridiques concernant la propriété, les dommages et les contrats.
[533] L'on reproche souvent à la Grande Société et à son ordre de marché de manquer d'une échelle d'importance convenue quant aux fins à poursuivre. Mais c'est précisément là son grand mérite, c'est ce qui rend possibles la liberté personnelle et toutes les valeurs qui s'y rattachent. La Grande Société a pris forme grâce à la découverte du fait que les hommes peuvent vivre ensemble pacifiquement et pour le plus grand avantage de chacun, sans qu'il leur faille se mettre d'accord sur les objectifs qu'ils poursuivent indépendamment les uns des autres. En substituant des règles abstraites de conduite à des fins concrètes obligatoires, l'on découvrit que cela rendait possible l'extension d'un ordre pacifique au-delà des petits groupes poursuivant les mêmes objectifs, parce que cela permettait à chaque individu de profiter des talents et des connaissances des autres, sans même les connaître et quelle que soit la diversité de leurs buts, indépendants du sien[12].
Le pas décisif qui rendit possible une telle collaboration pacifique en l'absence de buts communs fut le recours au troc ou à l'échange. C'était simplement reconnaître qu'une même chose peut servir à des usages différents pour des personnes différentes, et que souvent chacun des deux individus obtiendrait un avantage s'il recevait ce que l'autre possédait, moyennant qu'il donne à l'autre ce dont cet autre avait besoin. Tout ce qu'il fallait pour que cela fût réalisable, c'était que soient reconnues des règles déterminant ce qui appartenait à chacun, et la façon dont cette propriété pourrait être [534] transférée par consentement mutuel[13]. Les parties n'avaient nul besoin de se mettre d'accord sur les objectifs que chacun avait en vue en décidant cette transaction.
C'est à vrai dire un caractère marquant de ces actes d'échange, qu'ils servent des buts différents et indépendants, propres à chacun des partenaires; et qu'ainsi la même transaction sert de moyen pour les fins distinctes de l'une et l'autre partie. Il est vraisemblable que les parties tirent d'autant plus d'utilité de l'échange que leurs besoins diffèrent davantage. Alors qu'au sein d'une organisation les différents membres rendent service aux autres dans la mesure où ils sont amenés tous à poursuivre les mêmes objectifs, dans une catallaxie ils sont poussés à contribuer aux projets des autres sans aucunement s'en soucier et sans même les connaître.
Dans la Grande Société, nous contribuons tous en fait, non seulement à la satisfaction de besoins que nous ignorons, mais parfois même à la réussite de desseins que nous désapprouverions si nous en avions connaissance. A cela nous ne pouvons rien, car nous ignorons à quel usage les biens ou services que nous fournissons aux autres seront employés par eux. C'est précisément le fait que nous aidions les autres à réaliser leurs projets sans y prendre part ou même les connaître qui constitue la source de la puissance de la Grande Société. Aussi longtemps que la collaboration ne peut naître sans une [535] communauté de buts, les gens qui poursuivent des objectifs différents sont nécessairement des adversaires qui luttent pour se réserver les mêmes moyens; seule l'introduction du troc a créé la possibilité, pour divers individus, d'être utiles les uns aux autres sans se mettre d'accord sur leurs objectifs finaux.
Lorsque l'on s'est pour la première fois rendu compte de cet effet de l'échange, grâce auquel les individus peuvent être utiles les uns aux autres sans en avoir l'intention[14], une insistance exagérée a été mise sur la division du travail résultante, et sur le fait que c'étaient leurs buts « égoïstes » qui les amenaient à se rendre service[15]. C'est là une vue bien trop étroite de la chose. La [536] division du travail est largement pratiquée aussi au sein des organisations; et les avantages de l'ordre spontané ne dépendent pas de ce que les individus soient égoïstes au sens ordinaire du mot.
Le point important à voir dans la catallaxie, c'est qu'elle rend compatibles et complémentaires des savoirs et des buts qui seront grandement différents d'une personne à une autre, qu'elles soient ou non égoïstes. C'est parce qu'en catallaxie les hommes, tout en poursuivant leurs intérêts propres — totalement égocentristes ou hautement altruistes — vont promouvoir les entreprises de beaucoup d'autres hommes, dont la plupart leur resteront toujours inconnus, qu'elle constitue un ordre global si largement supérieur à toute espèce d'organisation : dans la Grande Société, les divers membres profitent des efforts des autres membres, non seulement [537.] en dépit mais souvent même à cause de la multiplicité et de la variété de leurs objectifs respectifs.
Bien des gens considèrent comme choquant que la Grande Société n'ait pas de buts communs concrets ou, pourrions-nous dire, qu'elle soit simplement une communauté par les moyens et non une communauté pour les fins. Il est exact en effet que le principal but commun à tous ses membres soit de nature purement instrumentale, consistant à obtenir que se forme un ordre abstrait non finalisé par des objectifs déterminés, mais qui accroîtra pour tous les voies et moyens utilisables pour les objectifs particuliers de chacun. La tradition morale dominante, dont une grande partie dérive encore de la société tribale liée par la communauté de buts, fait que les gens considèrent cela comme un défaut moral de la Grande Société, qui devrait être corrigé. Mais ce fut précisément la restriction de la contrainte au seul appui de règles négatives de juste conduite qui a rendu possible l'intégration dans un ordre pacifique des individus et des groupes poursuivant des fins différentes; et c'est l'absence de buts communs imposés qui donne à une société d'hommes libres tous les traits qui en font la valeur à nos yeux.
Malgré les profondes racines qu'a dans l'histoire de la race humaine l'idée qu'une hiérarchie commune d'objectifs concrets soit une bonne chose, qu'il faille en cas de besoin imposer par force, l'argumentation aujourd'hui invoquée pour sa défense est principalement fondée sur la croyance erronée qu'une telle échelle commune de valeurs est nécessaire pour intégrer les activités individuelles dans un ordre général, et qu'elle est une condition nécessaire de la paix. Cette erreur n'en est pas moins le plus grand obstacle à l'obtention de tels résultats. Une Grande Société n'a que faire de la « solidarité » au sens propre du mot, c'est-à-dire de l'union de [538] tous sur des buts connus, elles sont même incompatibles.[16]
Il nous arrive à tous de sentir qu'il est excellent d'avoir un but commun avec nos proches, d'éprouver une joyeuse exaltation lorsque nous pouvons agir comme membres d'un groupe poursuivant des fins unanimes; c'est là un instinct que nous avons hérité de la société tribale et qui nous est certes souvent très bénéfique lorsqu'il est important pour un petit groupe que les membres agissent de concert en face d'un danger soudain. C'est manifeste notamment lorsque même le déclenchement d'un conflit armé nous donne l'impression qu'un intense désir d'unanimité trouve enfin son objet; mais cet instinct apparaît surtout, dans les temps modernes, à travers les deux plus graves menaces qui pèsent sur une civilisation de liberté : le nationalisme et le socialisme".[17]
La majeure partie des connaissances sur lesquelles nous nous appuyons dans la poursuite de nos projets est une retombée non voulue des efforts que d'autres déploient pour explorer le monde dans des directions différentes des nôtres, parce qu'ils sont poussés par des mobiles différents; toute cette connaissance ne serait pas à notre disposition si seules avaient été poursuivies des fins considérées par nous comme désirables. Si pour faire partie de la société il était exigé que l'on approuve, et que l'on appuie délibérément, la réalisation d'objectifs concrets des autres membres, une telle exigence éliminerait le plus efficace facteur de progrès sur [539] lequel puisse compter la société en question. Si l'accord sur des buts était une condition nécessaire de l'ordre et de la paix, si un choix dissident était considéré comme un danger pour l'ordre de la société, si l'approbation et la censure portaient sur les fins poursuivies par les activités particulières, les forces de progrès intellectuel seraient confinées à l'extrême. L'accord sur les objectifs peut certes être à bien des égards favorable à un déroulement paisible de la vie en société, mais la faculté de choisir autrement, ou au moins le droit de ne pas être contraint à servir des objectifs concrets, est la base du type de civilisation qui s'est développée depuis que les Grecs antiques ont cultivé l'indépendance de pensée des individus comme la méthode la plus efficace pour le progrès de l'esprit humain.
[867] J'aurais souhaité, à la fin de ce livre, indiquer quelque peu ce que les principes développés auraient pour conséquence dans les affaires internationales, mais il m'est impossible de le faire sans allonger l'exposé de façon exagérée. Il y faudrait d'ailleurs un supplément [868] d'investigations que je répugne à envisager à ce stade. Mais supposons admis le démantèlement de l'État monolithique, et le principe cantonnant tout pouvoir suprême dans des tâches essentiellement négatives - dans des pouvoirs de dire non - tandis que tout pouvoir positif serait réservé à des instances tenues à respecter des règles qu'elles ne pourraient modifier; le lecteur verra aisément, je pense, que cela aurait forcément des conséquences de très grande ampleur par leur application dans l'organisation internationale.
Comme je l'ai suggéré précédemment[18], il me semble qu'en ce siècle nos essais de création d'un gouvernement international capable d'assurer la paix ont généralement abordé l'entreprise par le mauvais bout : en instaurant un grand nombre d'autorités spécialisées tendant à des règlementations particulières, au lieu de viser à un véritable droit international qui limiterait la capacité des gouvernements nationaux à nuire aux autres. Si les valeurs communes les plus élevées sont négatives, non seulement les lois communes les plus hautes mais aussi la plus haute autorité devraient se borner essentiellement à des prohibitions.
Il serait difficile de contester que d'une façon très générale la politique a pris une place trop importante, qu'elle est devenue trop coûteuse et nuisible, absorbant beaucoup trop d'énergie mentale et de ressources matérielles; et que parallèlement elle perd de plus en plus le respect et l'appui sympathique du grand public, qui en est venu à la considérer comme un mal nécessaire mais incurable qu'il faut bien endurer. Or, l'énormité de l'appareil politique, son éloignement des citoyens dont il envahit cependant toute l'existence, ne sont pas choses [869] que les hommes ont choisies de leur plein gré, mais la conséquence d'un mécanisme animé d'une dynamique distincte qu'ils ont instauré sans en prévoir les effets.
Le souverain maintenant n'est évidemment pas un être humain en qui l'on peut placer sa confiance, ainsi que continue à le concevoir un esprit naïf influencé par l'idéal ancestral du bon monarque. Ce n'est pas non plus le produit des sagesses conjointes de représentants honorables dont une majorité peut se mettre d'accord sur ce qui est le meilleur. C'est une machinerie mue par des « nécessités politiques » qui n'ont de lien que fort lointain avec les opinions de la majorité du peuple.
Alors que la législation proprement dite est affaire de principes permanents et non d'intérêts particuliers, toutes les mesures particulières que le gouvernement peut avoir à prendre sont nécessairement des questions de politique au jour le jour. C'est une illusion de croire que de telles mesures spécifiques sont normalement déterminées par des nécessités objectives sur lesquelles tous les gens raisonnables devraient pouvoir se mettre d'accord. Il y a toujours des coûts à mettre en regard des fins poursuivies, et il n'existe aucun test objectif quant à l'importance relative de ce qui pourrait être accompli et ce qu'il faudra sacrifier. C'est la grande différence entre des lois générales qui tendent à améliorer les chances de tous, en établissant un ordre où il y a de bonnes probabilités de trouver un partenaire pour une transaction satisfaisant les deux parties, et des mesures contraignantes visant à avantager tels ou tels particuliers ou groupes de particuliers.
Dès lors que l'on tient pour légitime que le gouvernement emploie la force pour effectuer une redistribution des avantages matériels — et c'est là le cœur du socialisme — il n'y a aucun frein possible aux instincts rapaces des groupes réclamant chacun pour soi. Lorsque la politique devient un tournoi de traction-à-la-corde à propos de parts du gâteau des revenus, gouverner décemment devient [870] impossible. Cela implique que tout emploi de la contrainte pour assurer un certain revenu à tels et tels groupes (à part un minimum uniforme pour tous ceux qui ne sont pas capables de gagner plus sur le marché) soit proscrit par la loi comme immoral et antisocial au sens strict du mot.
Aujourd'hui, les seuls potentats affranchis de toute loi qui les bride, et poussés par les nécessités politiques d'une mécanique autonome, ce sont les prétendus « législateurs ». Mais cette forme aujourd'hui régnante de démocratie est finalement autodestructive, parce qu'elle impose aux gouvernements des tâches à propos desquelles aucune opinion commune de la majorité n'existe ni ne peut exister. Il est par conséquent nécessaire de restreindre ces pouvoirs afin de protéger la démocratie contre elle-même.
Une constitution du genre ici proposé rendrait évidemment impossible toutes les mesures socialistes de redistribution. Cela n'est pas moins justifiable que toute autre limitation constitutionnelle de pouvoirs, inspirée par le souci de rendre impossible la destruction de la démocratie et l'instauration de pouvoirs totalitaires. Au moins quand arrivera le temps - à mon avis pas très éloigné - où les illusions traditionnelles du socialisme seront reconnues pour vaines, il sera nécessaire de prendre toutes précautions contre les risques endémiques de rechutes dans ces superstitions, qui engendrent périodiquement d'involontaires dérapages dans le collectivisme.
Car il ne pourra suffire de barrer la route à ceux qui veulent détruire la démocratie dans le but d'instaurer le socialisme, ni même à ceux qui sont entièrement acquis à un programme socialiste. Le plus puissant facteur, dans la tendance actuelle vers le socialisme, est constitué par ceux qui affirment ne vouloir ni du capitalisme ni [871] du socialisme, mais une « voie moyenne » ou un « Tiers Monde ». Les suivre est une piste qui mène au socialisme, car une fois que nous donnons licence aux politiciens d'intervenir dans l'ordre spontané du marché au bénéfice de groupes particuliers, ils ne peuvent refuser de telles concessions à l'un quelconque des groupes dont le soutien leur est nécessaire. C'est ainsi qu'ils amorcent le processus cumulatif dont la logique intrinsèque aboutit forcément, non pas à ce que les socialistes imaginent, mais à une domination sans cesse élargie de la politique sur l'économie.
Il n'existe pas de tiers chemin quant au principe d'organisation du processus économique, qui pourrait être rationnellement choisi pour conduire à des objectifs désirables; il n'y en a que deux: ou bien un marché dont le fonctionnement ne permet pas que quiconque puisse fixer efficacement l'échelle de bien-être dans les divers groupes et entre individus; ou bien une direction centrale dans laquelle cette échelle est à la merci d'un groupe organisé pour conquérir le pouvoir. Les deux principes sont inconciliables, car toute combinaison rend irréalisables les fins de l'un comme de l'autre. Qu'il soit impossible d'atteindre le but imaginé par les socialistes, n'empêche pas que la licence générale conférée aux politiciens de distribuer des avantages à ceux dont ils escomptent l'appui ne doive finalement détruire l'ordre autogénéré du marché, favorable au bien général, et le remplacer par un ordre factice imposé de force par quelques volontés arbitraires.
Nous sommes en présence d'un choix inéluctable entre deux principes incompatibles, et si loin que nous restions inévitablement de la pleine réalisation de l'un ou de l'autre, aucun compromis durable ne peut s'instaurer entre les deux. Celui que nous aurons choisi comme fondement de nos démarches, que ce soit l'un ou [872] l'autre, nous poussera plus avant vers quelque chose qui restera imparfait mais ressemblera de plus en plus étroitement à l'un des deux extrêmes.
Une fois reconnu clairement que le socialisme, tout autant que le fascisme ou le communisme, conduit inévitablement à l'Etat totalitaire et à la destruction de l'ordre démocratique, il est incontestablement légitime de se prémunir contre un dérapage involontaire dans un système socialiste, au moyen de dispositions constitutionnelles qui ôtent au gouvernement des pouvoirs discriminatoires de contrainte, même là où l'on pourrait un temps croire généralement que c'est pour une bonne cause.
Si peu évident qu'il y paraisse souvent, le monde social est gouverné à long terme par certains principes moraux auxquels croit la multitude des gens. Le seul principe moral qui ait jamais rendu possible la croissance d'une civilisation avancée, fut le principe de la liberté individuelle; ce qui veut dire que l'individu est guidé dans ses décisions par des règles de juste conduite, et non par des commandements spécifiques. Dans une société d'hommes libres, il ne peut exister des principes de conduite collective obligatoires pour l'individu. Ce que nous avons pu réaliser, nous le devons à ce que les individus se sont vu garantir la faculté de se créer pour eux-mêmes un domaine protégé (leur « propriété ») dans l'enceinte duquel ils puissent mettre en œuvre leurs aptitudes à des fins choisies par eux. Le socialisme, à qui fait défaut tout principe de conduite individuelle n'en rêve pas moins à une situation qu'aucune action morale de libres individus ne peut réaliser.
L'ultime bataille contre le pouvoir arbitraire, nous avons encore à la livrer le combat contre le socialisme et pour l'abolition de tout pouvoir contraignant prétendant diriger les efforts des individus et répartir délibérément leurs fruits. J'espère que le temps [873] approche où ce caractère totalitaire et essentiellement arbitraire de tout socialisme sera aussi généralement compris que celui du communisme et du fascisme; alors des barrières constitutionnelles contre tout essai d'acquérir de tels pouvoirs totalitaires, sous n'importe quel prétexte, recueilleront l'approbation générale.
Ce que j'ai tenté d'esquisser dans ces trois volumes (et dans l'étude distincte sur le rôle de la monnaie dans une société libre), c'était un itinéraire pour sortir du processus de dégénérescence du pouvoir politique dans sa forme actuelle; j'ai voulu confectionner un outillage intellectuel de secours qui soit disponible lorsque nous n'aurons plus d'autre choix que de remplacer la structure branlante par quelque édifice meilleur, au lieu d'en appeler par désespoir à une forme quelconque de dictature. Le Pouvoir, au sens large, est nécessairement le produit d'un dessein intellectuel. Si nous pouvons lui donner une forme telle qu'il procure un cadre favorable à la libre croissance de la société, sans donner à quiconque mission de diriger cette croissance dans le détail, sans doute pouvons-nous espérer voir se poursuivre le développement de la civilisation.
Nous devrions en savoir assez long, pour éviter de détruire notre civilisation en étouffant le processus spontané de l'interaction des individus, en chargeant une quelconque autorité de le diriger. Mais pour ne pas tomber dans cette faute, nous devons rejeter l'illusion d'être capables de délibérément « créer l'avenir de l'humanité » - comme l'a dit récemment, avec une démesure d'orgueil caractéristique, un sociologue socialiste[19].
Telle est l'ultime conclusion des quarante années que maintenant j'ai consacrées à l'étude de ces problèmes, après avoir [874] pris conscience de l'Abus et du déclin de la Raison[20] qui n'ont cessé de se poursuivre tout au long de ces décennies.