Friedrich Hayek
Titre original : The Road to Serfdom
Première publication : 1944 (rédigé à Cambridge en 1943)
Edition de référence : The Collected Works of F.A. Hayek, vol. II, 2007, éd. Bruce Caldwell
Edition utilisée : PUF/Quadrige, 2002
Traduit par G. Blumberg
Publié ici : introduction, extrait du chapitre VI et chapitre XII (éd. P.U.F.)
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| Fiche de lecture sur La route de la servitude |
La Route de la servitude, version animée d'une BD intialement parue dans le magazine Look.
Sommaire |
Les évènements contemporains ne sont pas de l'histoire. Nous ne savons pas quels effets ils produiront. Avec un certain recul, il nous est possible d'apprécier le sens des évènements passés et de retracer les conséquences qu'ils ont produites. Mais l'histoire, au moment où elle se déroule, n'est pas encore de l'histoire pour nous. Elle nous mène à une terre inconnue et nous ne pouvons que rarement avoir une échappée sur ce qui nous attend. Il en serait tout autrement s'il nous était donné de revivre les mêmes évènements en sachant tout ce que nous avons vu auparavant. Les choses nous paraîtraient bien différentes. Et des changements que nous remarquons à peine nous sembleraient très importants et souvent très inquiétants. Il est sans doute heureux que l'homme ne puisse faire une telle expérience et ne connaisse aucune loi qui s'impose à l'histoire.
Cependant, quoique l'histoire ne se répète jamais tout à fait et précisément parce qu'aucun développement n'est inévitable, nous pouvons jusqu'à un certain point apprendre du passé comment on évite d'y retomber. On n'a pas besoin d'être un prophète pour se rendre compte qu'un danger vous menace. Une combinaison accidentelle d'expérience et d'intérêt permet souvent à un homme de voir les choses comme peu de gens les voient.
Les pages qui suivent, sont le résultat d'une expérience ressemblant d'aussi près que possible à celle qui consisterait à vivre deux fois la même période, ou à assister deux fois à une évolution d'idées presque identiques. C'est une expérience qu'on ne peut guère faire qu'en changeant de pays, qu'en vivant longtemps dans des pays différents. Les influences auxquelles obéit le mouvement des idées dans la plupart des pays civilisés sont presque les mêmes, mais elles ne s'exercent pas nécessairement en même temps ni sur le même rythme. On peut ainsi, en quittant un pays pour un autre, assister deux fois à des phases analogues de l'évolution intellectuelle. Les sens deviennent alors particulièrement aiguisés. Lorsqu'on entend exprimer des opinions ou recommander des mesures qu'on a déjà connues vingt ou vingt-cinq ans auparavant, elles en deviennent symptomatiques d'une même tendance.[e 3] [10] Elles suggèrent que les choses, sinon nécessairement, du moins probablement vont se passer de la même façon.
Il est nécessaire à présent d'exposer la désagréable vérité : à savoir que nous sommes en danger de connaître le destin qu'a connu l'Allemagne[e 4]. Le danger n'est pas immédiat, certes, et la situation en Angleterre et aux Etats-Unis d'Amérique ressemblent si peu à celle que l'on a vue en Allemagne ces dernières années qu'il est difficile de croire que nous allions dans la même direction. Mais, pour longue que soit la route, elle est de celles où l'on ne peut plus rebrousser chemin une fois qu'on est allé trop loin. Si à long terme nous sommes les créateurs de notre propre destin, à court terme nous sommes prisonniers des idées que nous avons créées.[e 5] Nous ne pourrons éviter le danger qu'à condition de le reconnaître à temps.
Ce n'est pas à l'Allemagne de Hitler, à l'Allemagne de la guerre actuelle que notre pays ressemble. Mais les gens qui étudient les courants d'idées ne peuvent guère manquer de constater qu'il y a plus qu'une ressemblance superficielle entre les tendances de l'Allemagne au cours de la guerre précédente et après elle, et les courants d'idées qui règnent aujourd'hui dans notre pays. En Angleterre aujourd'hui, tout comme en Allemagne naguère, on est résolu à conserver à des fins productives l'organisation élaborée en vue de la défense nationale. On a le même mépris pour le libéralisme du XIXe siècle, le même « réalisme », voire le même cynisme, et l'on accepte avec le même fatalisme les « tendances inéluctables ». Nos réformateurs les plus tonitruants tiennent beaucoup à ce que nous apprenions les « leçons de cette guerre ». Mais neuf fois sur dix ces leçons sont précisément celles que les Allemands ont tirées de la précédente guerre et qui ont beaucoup contribué à créer le système nazi. Au cours de cet ouvrage, nous aurons l'occasion de montrer que sur un grand nombre d'autres points, nous paraissons suivre l'exemple de l'Allemagne à quinze ou vingt ans d'intervalle. Les gens n'aiment guère qu'on leur rafraîchisse la mémoire, mais il n'y a pas tant d'années que la politique socialiste de l'Allemagne était donnée en exemple par les progressistes. Plus récemment, ce fut la Suède qui leur servit de modèle. Tous ceux qui n'ont pas la mémoire trop courte savent combien profondément, pendant au moins une génération avant la guerre, la pensée et les méthodes allemandes ont influencé les idéaux et la politique de l'Angleterre.
J'ai passé la moitié environ de ma vie d'adulte dans mon pays natal, l'Autriche, en contact étroit avec la vie intellectuelle allemande, et l'autre moitié aux Etats-Unis et en Angleterre. Voilà douze ans que je suis fixé en Angleterre, et au cours de cette période j'ai acquis la conviction de plus en plus profonde que certaines des forces qui ont détruit la liberté en Allemagne sont en train de se manifester ici aussi, et que le caractère et l'origine de ce danger sont, si faire se peut, encore moins bien compris ici qu'ils l'ont été en Allemagne.
Suprême tragédie qu'on ne comprend pas encore : en Allemagne, ce sont des hommes de bonne volonté, des hommes qu'on admire et qu'on se propose pour exemple en Angleterre, qui ont préparé sinon créé le régime qu'ils détestent aujourd'hui. Nous pouvons éviter de subir le [11] même sort. Mais il faut que nous soyons prêts à faire face au danger et à renoncer à nos espérances et à nos ambitions les plus chères s'il est prouvé qu'elles recèlent la source du danger. Nous ne paraissons guère encore avoir assez de courage intellectuel pour nous avouer à nous-mêmes que nous nous sommes trompés. Peu de gens sont prêts à reconnaître que l'ascension du fascisme et du nazisme a été non pas une réaction contre les tendances socialistes de la période antérieure, mais un résultat inévitable de ces tendances. C'est une chose que la plupart des gens ont refusé de voir, même au moment où l'on s'est rendu compte de la ressemblance qu'offraient certains traits négatifs des régimes intérieurs de la Russie communiste et de l'Allemagne nazie. Le résultat en est que bien des gens qui se considèrent très au-dessus des aberrations du nazisme et qui en haïssent très sincèrement toutes les manifestations, travaillent en même temps pour des idéaux dont la réalisation mènerait tout droit à cette tyrannie abhorrée.
A comparer les évolutions de plusieurs pays, on risque naturellement de se tromper. Mais mon raisonnement n'est pas appuyé seulement sur des comparaisons. Je ne prétends pas non plus que les évolutions en question soient inéluctables. Si elles l'étaient, ce livre ne servirait à rien. Je pense qu'elles peuvent être évitées si les gens se rendent compte à temps de l'endroit où les mèneraient leurs efforts. Jusqu'à une époque très récente, il semblait inutile d'essayer même de faire comprendre le danger. Mais le temps paraît aujourd'hui plus propice à une discussion complète de l'ensemble de la question. D'une part le problème est mieux connu, de l'autre il y a des raisons particulières qui exigent aujourd'hui que nous le posions crûment.
On dira peut-être que ce n'est pas le moment de soulever une question qui fait l'objet d'une controverse passionnée. Mais le socialisme dont nous parlons n'est pas affaire de parti et les questions que nous discutons n'ont que peu de choses en commun avec celles qui font l'objet des conflits entre partis politiques. Certains groupes demandent plus de socialisme que d'autres, certains le veulent dans l'intérêt de tel groupe particulier, d'autres dans celui de tel autre groupe. Mais tout cela n'affecte guère notre débat. Ce qu'il y a d'important c'est que, si nous considérons les gens dont l'opinion exerce une influence sur la marche des évènements, nous constatons qu'ils sont tous plus ou moins socialistes. Il n'est même plus à la mode de dire : « Aujourd'hui tout le monde est socialistes »[e 6], parce que c'est devenu trop banal. Presque tout le monde est persuadé que nous devons continuer à avancer vers le socialisme, et la plupart des gens se contentent d'essayer de détourner le mouvement dans l'intérêt d'une classe ou d'un groupe particuliers.
Si nous marchons dans cette direction, c'est parce que presque tout le monde le veut. Il n'y a pas de faits objectifs qui rendent ce mouvement inévitable. Nous aurons à parler plus tard de l'inéluctabilité du « planisme », mais la question essentielle est celle de savoir où ce mouvement nous mènera. Si les gens qui lui donnent aujourd'hui un élan irrésistible commençaient à voir ce que quelques-uns ne font encore [12] qu'entrevoir, ils reculeraient d'horreur et abandonneraient la voie sur laquelle se sont engagés depuis un siècle tant d'hommes de bonne volonté. Où nous mèneront ces croyances si répandues dans notre génération ? C'est un problème qui se pose, non pas à un parti, mais à chacun de nous, un problème de l'importance la plus décisive. Nous nous efforçons de créer un avenir conforme à un idéal élevé et nous arrivons au résultat exactement opposé à celui que nous recherchions. Peut-on imaginer plus grande tragédie ?
Il y a aujourd'hui une raison encore plus pressante pour que nous essayions sérieusement de comprendre les forces qui ont créé le national-socialisme ; c'est que cela nous permettra de comprendre notre ennemi et l'enjeu de notre lutte. Il est certain qu'on ne connaît pas encore très bien les idéaux positifs pour lesquels nous nous battons. Nous savons que nous nous battons pour être libres de conformer notre vie à nos idées. C'est beaucoup mais cela ne suffit pas. Cela ne suffit pas à nous donner les fermes croyances dont nous avons besoin pour résister à un ennemi dont une des armes principales est la propagande, sous ses formes non seulement les plus tapageuses, mais encore les plus subtiles. Cela suffit encore moins pour lutter contre cette propagande dans les pays que l'ennemi domine et dans les autres, où l'effet de cette propagande ne disparaîtra pas avec la défaite de l'Axe. Cela ne suffit pas si nous voulons montrer aux autres que la cause pour laquelle nous combattons mérite leur appui. Cela ne suffit pas à nous guider dans l'édification d'une nouvelle Europe immunisée contre les dangers auxquels l'ancienne a succombé.
Une constatation lamentable s'impose : dans leur politique à l'égard des dictateurs avant la guerre, dans leurs tentatives de propagande et dans la discussion de leurs buts de guerre, les Anglais ont manifesté une indécision et une incertitude qui ne peuvent s'expliquer que par la confusion régnant dans leurs esprits tant au sujet de leur propre idéal qu'au sujet des différences qui les séparent de leurs ennemis. Nous avons refusé de croire que l'ennemi partageait sincèrement certaines de nos convictions. Nous avons cru à la sincérité de certaines de ses déclarations. Et dans les deux cas nous avons été induits en erreur. Les partis de gauche aussi bien que ceux de droite se sont trompés en croyant que le national-socialisme était au service du capitalisme et qu'il était opposé à toute forme de socialisme. N'avons-nous pas vu les gens les plus inattendus nous proposer en exemple telles ou telles institutions hitlériennes, sans se rendre compte qu'elles sont inséparables du régime et incompatibles avec la liberté que nous espérons conserver ? Nous avons fait, avant et depuis la guerre, un nombre saisissant de fautes, uniquement pour n'avoir pas compris notre adversaire. On dirait que nous refusons de comprendre l'évolution qui a mené au totalitarisme, comme si cette compréhension devait anéantir certaines de nos illusions les plus chères.
Nous ne réussirons jamais dans notre politique avec les Allemands tant que nous ne comprendrons pas le caractère et le développement des idées qui les gouvernent aujourd'hui. La théorie suivant laquelle [13] les Allemands seraient atteints d'un vice congénital n'est guère soutenable et ne fait pas honneur à ceux qui la professent. Elle déshonore les innombrables Anglais qui, au cours des derniers siècles, ont allègrement adopté ce qu'il y avait de meilleur, et aussi le reste, dans la pensée allemande. Elle néglige le fait qu'il y a quatre-vingts ans John Stuart Mill s'est inspiré, pour son essai Sur la Liberté, avant tout de deux Allemands, Goethe et Guillaume de Humboldt[1]. Elle oublie que deux des précurseurs intellectuels les plus importants du nazisme, Thomas Carlyle et Chamberlain, étaient l'un Ecossais et l'autre Anglais.
Sous sa forme la plus vulgaire, cette théorie déshonore ceux qui, en l'adoptant, adoptent en même temps le racisme allemand. Il ne s'agit pas de savoir pourquoi les Allemands sont méchants. Ils n'ont probablement pas plus de méchanceté congénitale qu'aucun autre peuple. Il s'agit de déterminer les circonstances qui, au cours des dernières soixante-dix années, ont permis la croissance progressive et enfin la victoire d'une certaine catégorie d'idées, et de savoir pourquoi cette victoire a fini par donner le pouvoir aux plus méchants d'entre eux. Haïr tout ce qui est allemand, et non pas les idées qui dominent aujourd'hui l'Allemagne, est de plus très dangereux. Cette attitude masque aux yeux de ceux qui la prennent une menace très véritable. Elle n'est bien souvent qu'une manière d'évasion à laquelle recourent ceux qui ne veulent pas reconnaître des tendances qui n'existent pas seulement en Allemagne, et qui hésitent à réexaminer, et au besoin à rejeter, des croyances que nous avons prises chez les Allemands et qui nous abusent tout autant qu'elles abusent les Allemands eux-mêmes. Double danger : car en prétendant que seule la méchanceté allemande est cause du régime nazi, on a un prétexte pour nous imposer les institutions qui ont précisément déterminé cette méchanceté.
L'interprétation de l'évolution allemande et italienne qui sera exposée dans cet ouvrage est très différente de celle qu'offrent la plupart des observateurs étrangers et des émigrés d'Allemagne et d'Italie. Mais si notre interprétation est exacte, elle expliquera pourquoi il est presque impossible à des gens qui professent les opinions socialistes aujourd'hui prédominantes de bien comprendre l'évolution en question. Or, c'est le cas de la plupart des émigrés ainsi que des correspondants de presse anglais et américains[2]. Il existe une explication superficielle et erronée [14] du national-socialisme qui le représente comme une simple réaction fomentée par tous ceux dont le progrès du socialisme menaçait les prérogatives et les privilèges. Cette opinion a naturellement été adoptée par tous ceux qui, tout en ayant contribué au mouvement d'idées qui a mené au national-socialisme, se sont arrêtés en chemin, ce qui les a mis en conflit avec les nazis et les a obligés à quitter leur pays. Ils représentent, par leur nombre, la seule opposition notable qu'aient rencontrée les nazis. Mais cela signifie simplement que, au sens le plus large du terme, tous les Allemands sont devenus socialistes et que le vieux libéralisme a été chassé par le socialisme. Nous espérons montrer que le conflit qui met aux prises en Allemagne la « droite » nationale-socialiste et la « gauche » est ce genre de conflit qui s'élèvera toujours entre factions socialistes rivales. Si cette explication est exacte, elle signifie toutefois que bon nombre de ces réfugiés, en s'accrochant à leurs croyances, contribuent de la meilleure foi du monde à faire suivre à leur pays d'adoption le chemin de l'Allemagne.
Je sais que bon nombre de mes amis anglais ont parfois été choqués par les opinions semi-fascistes qu'ils ont eu l'occasion d'entendre exprimer par des réfugiés allemands dont les convictions authentiquement socialistes ne sauraient être mises en doute. Les Anglais attribuent les idées des réfugiés en question au fait qu'ils sont Allemands. Mais la véritable explication est qu'il s'agit de socialistes qui sont allés sensiblement plus loin que ceux d'Angleterre. Certes, il est vrai que les socialistes allemands ont trouvé dans leur pays un grand appui dans certains éléments de la tradition prussienne ; et cette parenté entre prussianisme et socialisme dont on se glorifiait en Allemagne des deux côtés de la barricade vient à l'appui de notre thèse essentielle [3]. Mais ce serait une erreur de croire que c'est l'élément spécifiquement allemand, plutôt que l'élément socialiste, qui a produit le totalitarisme. Ce que l'Allemagne avait en commun avec l'Italie et la Russie, c'était la prédominance des idées socialistes et non pas le prussianisme. C'est dans les masses, et non dans les classes élevées dans la tradition prussienne, que le national-socialisme a surgi.
[58] Le critère le plus sûr auquel on reconnaît un pays libre et le distingue d'un pays gouverné arbitrairement, est le respect des grands principes représentés par la règle de la loi. Si l'on fait abstraction de tous les détails de procédure, cela signifie que le gouvernement est lié dans tous ses actes par des règles immuables et préétablies, règles qui permettent de prévoir avec certitude que, dans des circonstances déterminées, l'autorité exécutive s'exercera d'une façon déterminée. Ainsi chacun peut accorder sa conduite à ces prévisions[4]. Les législateurs autant que les agents de l'administration étant faillibles, cet idéal ne peut pas être intégralement réalisé. Il est essentiel, cependant, de réduire au minimum la latitude laissée aux organes exécutifs d'étendre leur pouvoir. Les lois restreignent, dans une certaine mesure, la liberté individuelle en limitant les moyens que les citoyens peuvent [59] employer pour réaliser leurs desseins. Mais, d'autre part, le gouvernement soumis à la règle de la loi est dans l'impossibilité de contrecarrer des efforts individuels par des mesures improvisées. Les règles du jeu ainsi fixées, l'individu peut vaquer librement à ses occupations. Il sait que le gouvernement n'emploiera pas son pouvoir à le frustrer délibérément des résultats de ses efforts.
La distinction entre une armature permanente de lois soumettant l'activité productrice aux initiatives individuelles et la direction de l'activité économique confiée à une autorité centrale ne représente qu'un cas d'espèce de la distinction plus générale entre la règle de la loi et le système de gouvernement arbitraire. Dans le premier cas, le gouvernement se borne à fixer des conditions dans lesquelles les ressources existantes peuvent être exploitées. C'est aux individus de décider à quelle fin ils veulent les employer. Dans le second cas, c'est le gouvernement qui ordonne l'emploi des moyens de production à des fins déterminées. Sous le régime de la loi, les règles sont conçues a priori, sous forme de règles fixes ne tenant pas compte des préoccupations et des besoins d'une catégorie quelconque de gens. Elles constituent simplement des instruments adaptables aux besoins variables de tout individu. Et comme leur validité est prévue, ou doit l'être, pour de longues périodes, il est impossible de savoir d'avance si elles vont favoriser telle catégorie de gens plutôt qu'une autre. On pourrait les considérer comme des instruments de production permettant à l'homme de prévoir le comportement de tous ceux avec lesquels il sera appelé à coopérer.
Le planisme économique du genre collectiviste introduit naturellement le système opposé. L'autorité qui élabore les plans ne peut évidemment pas se contenter de créer des possibilités d'activité permettant à n'importe qui de s'en servir à sa guise. Elle ne peut pas se lier par des règles générales et fixes excluant l'arbitraire. Cette autorité doit pourvoir aux besoins de la population, au fur et à mesure qu'ils se manifestent, en parant chaque fois au plus pressé. Elle doit constamment trancher des problèmes qui ne peuvent pas se résoudre en se guidant d'après des principes rigides. En prenant ses décisions, l'autorité centrale doit établir une hiérarchie entre les besoins des différentes catégories de citoyens. S'il faut fixer le nombre de porcs à engraisser, le nombre d'autocars à mettre en service, choisir les mines de charbon à exploiter, déterminer le prix des chaussures, on ne peut pas y procéder en se basant sur des principes éternels, ni prévoir ces décisions longtemps à l'avance. Elles dépendront nécessairement des circonstances du moment et entraîneront le sacrifice des intérêts de certains groupes ou de certaines personnes au bénéfice d'autres. En dernière instance, c'est le jugement d'une personne qui décidera quel est l'intérêt qui doit l'emporter : par voie de conséquence, cette opinion s'intégrera dans les lois du pays. Une nouvelle distinction entre citoyens en résultera, imposée par l'appareil exécutif du gouvernement.
[60] Notre distinction entre les lois définies (ou la justice) et les règles empiriques, tout en étant très caractéristique, est difficile à suivre avec précision dans la pratique, bien que le principe en soit suffisamment simple. La différence entre les deux régimes est la même qu'entre deux conceptions de règlement de circulation : on peut soit établir un code de la circulation, soit dire à chaque passant et à chaque automobiliste où il doit aller ; on peut soit pourvoir les routes de signaux lumineux, soit prescrire aux gens le chemin qu'ils doivent prendre. Les règles définies annoncent d'avance quelle sera la réaction de l'Etat dans des circonstances déterminées. Ces règles sont conçues en formules générales sans viser un moment, un endroit, ou une personne particuliers. Elles concernent des situations-types, des événements qui peuvent survenir dans la vie de chacun, et sont, par conséquent, fort utiles à un grand nombre d'individus dans leurs affaires les plus variées. Le fait de savoir que dans telle circonstance l'Etat agira de telle manière ou exigera tel comportement de l'individu, permet à chacun de faire des projets. Les règles formelles qui peuvent servir à des gens non encore définis dans des circonstances inconnues, pour des desseins de leur choix, sont véritablement des instruments utilitaires. Le plus important critère de la règle formelle, dans le sens où nous employons le terme, réside dans le fait que nous ne savons pas quelle sera son efficacité, à quelles fins particulières elle servira ; nous ne savons pas quelles personnes en bénéficieront. Elle a été formulée pour le bien probable de tous les hommes dont elle réglera l'existence. Elle n'implique pas une préférence pour des fins ou des gens particuliers, puisque personne ne sait qui s'en servira ni dans quelles circonstances.
Aujourd'hui, nous avons tendance à n'admettre que des phénomènes rigoureusement contrôlés. Il peut paraître d'autant plus paradoxal de vanter les avantages d'un système social en raison de notre ignorance de ses effets. Dans le système préconisé nous connaîtrons moins la portée des mesures prises par l'Etat que dans la plupart des autres systèmes existants. Cette considération est l'axiome même du grand principe libéral, de la règle de la loi. En poursuivant l'examen de la question un peu plus loin, le paradoxe apparent se dissipera rapidement.
Notre démonstration sera double : économique d'abord. Cette démonstration économique, nous ne pourrons ici que la résumer brièvement. L'Etat devrait se limiter à établir des règles adaptées aux conditions générales, aux situations-types et garantir à l'individu la liberté d'action dans toutes les circonstances spécifiques, car seul l'individu peut connaître parfaitement ces circonstances particulières et régler sa conduite en conséquence. Pour que les individus puissent se servir de leurs connaissances et former des projets, ils doivent être à même [61] de prévoir les actes du gouvernement susceptibles d'influencer ces projets. Pour qu'on puisse prévoir les mesures que l'Etat prendra, il faut qu'elles découlent de règles définies, indépendantes des circonstances de fait imprévisibles. Et, inversement, il est évident qu'au cas où l'Etat doit diriger les actes des individus à des fins déterminées, ses interventions devant se baser sur une connaissance complète des circonstances à un moment donné, ses actes seront imprévisibles. D'où la conclusion bien connue : plus l'Etat « planifie », plus il devient difficile pour l'individu de faire des projets.
La seconde preuve, plutôt morale ou politique, se rapporte encore plus directement à notre discussion. Si l'Etat calcule avec précision l'incidence de ses actes, il ne laisse pas de choix aux individus intéressés. Chaque fois que l'Etat peut prévoir les résultats possibles d'une décision sur des gens déterminés, c'est lui qui choisit entre les différents buts envisagés. Si nous voulons donner à chacun sa chance, permettre à tout homme de faire son chemin selon ses idées, nous ne pouvons pas prévoir les résultats qu'ils atteindront. Dans ce cas, nous devons concevoir des règles générales, des lois authentiques, — nettement différentes des ordres empiriques — qui peuvent être maniées dans des circonstances inconnues d'avance ; en conséquence leurs effets sur des desseins particuliers, sur des groupes déterminés restent imprévisibles. Seul le législateur animé de cet esprit peut être impartial. Etre impartial signifie ne pas avoir de réponse à certaines questions, à celles qu'on tranche normalement en jouant pile ou face. Dans un monde où tout serait prévu, l'Etat n'aurait rien à faire et pourrait aisément rester impartial. Mais là où les effets de la politique gouvernementale sur les hommes sont parfaitement connus et où le gouvernement veut précisément atteindre ces effets, il ne peut pas être impartial. Il est amené, par la force des choses, à prendre des mesures, à imposer aux citoyens ses appréciations, et, au lieu de les soutenir dans leurs propres efforts, il leur assigne des buts de son choix. Du moment qu'on prévoit, lorsqu'on édicte une loi, ses effets particuliers, elle ne pourra être un instrument destiné à l'usage du peuple ; elle devient un instrument d'asservissement à la disposition du législateur, pliant le peuple à ses volontés. A ce stade l'Etat cesse d'être une machine utilitaire créée pour aider l'homme à l'épanouissement le plus complet de sa personnalité et il devient une institution « morale ». Nous employons le mot « moral » nullement par opposition avec immoral, mais pour caractériser une institution qui impose à ses membres ses opinions concernant toutes les questions d'ordre moral, que ces opinions soient morales ou hautement immorales. Dans cette acception du terme, l'Etat nazi ou tout autre Etat collectiviste est « moral » tandis que l'Etat libéral ne l'est pas.
On pourrait objecter que tout ceci ne soulève pas de difficultés sérieuses : le créateur d'un plan économique traite des questions dans lesquelles ses préjugés personnels ne doivent pas intervenir ; il peut se fier au bon sens général pour décider de ce qui est juste et raisonnable. A l'élaboration d'un plan économique participent d'habitude des gens [62] ayant l'expérience de ce travail à l'échelle d'une industrie particulière. Ils ne se heurtent pas à des difficultés insurmontables pour trouver des solutions satisfaisantes pour tous les intéressés. Ceci ne prouve rien, simplement parce que la sélection des « intérêts » touchés parle planisme est confiée à une industrie particulière. Ceux qui sont plus particulièrement intéressés à la réussite d'une telle entreprise, ne sont pas nécessairement les meilleurs juges des intérêts de la société prise comme un tout. Prenons un cas courant : lorsque les représentants du capital et du travail, au sein d'une industrie, tombent d'accord pour une politique de restrictions et exploitent ainsi les consommateurs, il n'y a d'habitude aucune difficulté pour répartir les pertes au prorata des salaires ou selon tout autre principe. Mais une perte qui devrait être répartie entre des milliers ou des millions d'individus n'est habituellement pas prise en considération ou ne l'est que très incomplètement. Dans quel secteur du planisme économique pouvons-nous faire des sondages nous permettant de juger l'utilité du principe de la « correction » ? Nous devons choisir un domaine où les gains et les pertes soient également visibles. Il est généralement admis qu'en pareils cas les grands principes comme celui de la correction sont inopérants. Si nous avons à choisir entre d'une part des salaires plus élevés pour les médecins et les infirmières, et d'autre part un service médical plus étendu, mieux organisé, si nous avons à choisir soit de procurer plus de lait aux enfants soit de payer de meilleurs salaires aux ouvriers agricoles, si nous pouvons assurer soit un emploi aux chômeurs soit de meilleurs traitements aux employés en place, toutes ces questions ne peuvent être tranchées qu'à une condition : en établissant un système de valeurs complet dans lequel une place définie est assignée à chaque besoin individuel ou collectif.
Comme le planisme s'étend de plus en plus, on est amené à substituer aux principes juridiques de simples références indiquant que telle ou telle opération est « correcte » ou « raisonnable ». Cela revient à dire que, dans les cas concrets, la décision est abandonnée à la discrétion d'un arbitre ou à une autorité spécialement compétente. La pénétration progressive de ces formules vagues dans la législation et la jurisprudence pourrait fournir les éléments d'une véritable histoire du déclin de la règle de la loi, de la disparition du Rechtstaat, de l' « Etat de Droit ». On y verrait comment cet envahissement de l'arbitraire a rendu les lois incertaines, les a fait mépriser et les a réduites au rang de simples instruments de la politique. Sous ce rapport, il est essentiel d'insister une fois de plus sur le fait que ce processus de déchéance de la règle de la loi était en cours en Allemagne quelque temps déjà avant l'avènement d'Hitler. La tendance vers un planisme totalitaire était déjà bien avancée. Hitler n'eut qu'à compléter la tâche.
Il n'est pas douteux que le planisme implique nécessairement une discrimination délibérée entre les besoins des individus, permettant aux uns de faire ce qu'on interdit aux autres. Il faut que la loi fixe la richesse à laquelle certaines catégories de gens ont droit, codifie ce qu'on peut et ce qu'on ne peut pas posséder. Ceci signifie, en réalité, un renversement du « mouvement des sociétés progressives » qui a été, selon la phrase célèbre de Sir Henry Maine, « jusqu'à présent le mouvement du statut au contrat ». Nous devons indiscutablement considérer la règle de la loi, plus encore que la règle du contrat, comme la véritable antinomie de la règle du statut. C'est la règle formelle de la loi, c'est l'absence de certaines catégories de gens privilégiés qui garantit l'égalité devant la loi.
[121] On commet souvent l'erreur de considérer le national-socialisme comme une simple révolte contre la raison, un mouvement irrationnel sans fond intellectuel. Si c'était le cas, le mouvement serait beaucoup moins dangereux qu'il ne l'est. Mais rien n'est plus éloigné de la vérité. Les doctrines du national-socialisme sont, en réalité, l'aboutissement d'une longue évolution de la pensée, un processus auquel ont contribué des philosophes dont l'influence a rayonné bien au delà des frontières Allemandes. Quoi qu'on pense de leurs prémisses, il est incontestable que les créateurs de la nouvelle doctrine ont été des écrivains puissants dont les idées ont marqué la pensée européenne d'une profonde empreinte. Leur système se développe avec une conséquence impitoyable. Une fois leurs prémisses admises, on ne peut plus contester leur logique. Il s'agit là simplement d'un collectivisme dépouillé de tous les vestiges de la tradition individualiste qui aurait pu en empêcher la réalisation.
Les philosophes allemands ont été à la tête de ce mouvement mais ils ne furent pas seuls. Thomas Carlyle et Houston Stewart Chamberlain, Auguste Comte et Georges Sorel y eurent autant de part que n'importe quel Allemand. Cette évolution de la pensée de l'Allemagne a été parfaitement retracée récemment par M. R. D. Butler dans son étude sur les Racines du National-Socialisme. Il se dégage de cet ouvrage une impression assez angoissante : on y voit que les idées nationales-socialistes, sous une forme à peine larvée, ne cessent de réapparaître périodiquement depuis les derniers cent cinquante ans. Néanmoins, il ne faudrait pas exagérer leur importance en Allemagne avant 1914. Elles ne représentaient qu'un courant d'opinions parmi d'autres dans un pays où les tendances les plus diverses foisonnaient plus que partout ailleurs. Seule une petite minorité représentait la tendance pré-naziste, vouée au mépris général de la part de la grande majorité, comme c'était le cas dans d'autres pays.
Comment cette conception de la minorité réactionnaire a-t-elle donc [122] pu obtenir l'appui de la grande majorité des Allemands et surtout de toute la jeunesse? La défaite, les souffrances de la guerre et de l'après-guerre, et la vague de nationalisme n'en donnent pas une explication suffisante. La réaction capitaliste contre l'avance du socialisme, explication proposée par tant de gens, n'en fut pas la cause non plus. Au contraire ces idées furent surtout appuyées par des socialistes. Ce n'est pas la bourgeoisie qui contribua à leur réalisation, mais l'absence d'une bourgeoisie forte.
Les doctrines qui ont guidé les classes dirigeantes de la dernière génération en Allemagne ne s'opposaient pas aux éléments socialistes du marxisme, mais à ses éléments libéraux, à l'internationalisme et à la démocratie. Et comme il devint de plus en plus clair que ces éléments s'opposaient à la réalisation du socialisme, les socialistes de gauche se rapprochèrent de plus en plus de ceux de droite. C'est l'union des forces anticapitalistes de gauche et de droite, la fusion des socialismes, radical et conservateur qui mit fin au libéralisme en Allemagne.
La collusion entre socialisme et nationalisme fut toujours étroite en Allemagne. Chose caractéristique, les précurseurs les plus importants du national-socialisme, Fichte, Rodbertus
(en) et Lassale[5], furent en même temps des ancêtres du socialisme. Durant la période où le socialisme théorique sous la forme marxiste a dirigé le mouvement ouvrier allemand, les éléments nationalistes et autoritaires s'effacèrent. Mais cela ne dura pas[6]. A partir de 1914 surgirent des rangs du socialisme marxiste des maîtres qui menèrent non plus les conservateurs et les réactionnaires, mais des ouvriers manuels et la jeunesse idéaliste au national-socialisme. C'est seulement par la suite que la marée nationale-socialiste s'enfla au point de devenir la doctrine hitlérienne. L'hystérie guerrière de 1914, qui justement en raison de la défaite allemande n'a jamais été complètement guérie, est à l'origine de l'évolution moderne qui a produit le national-socialisme, largement soutenu, pendant cette période, par d'anciens socialistes.
Le premier et le plus caractéristique des représentants de cette évolution est peut-être le professeur Werner Sombart. Son fameux Haendler und Helden (Marchands et Héros) a paru en 1915. Il a débuté comme socialiste marxiste et affirmait encore en 1909 avoir passé la majeure partie de sa vie à lutter pour les idées de Karl Marx. Il avait fait, en effet, plus que quiconque pour répandre les idées socialistes et pour susciter le ressentiment anticapitaliste à travers l'Allemagne. Si la pensée allemande était plus que partout ailleurs pénétrée d'éléments marxistes avant la révolution russe, c'était principalement grâce à Sombart. On l'a considéré, à un moment donné, comme le personnage
[123] le plus en vue de l'élite socialiste persécutée ; il ne pouvait, à cause de ses opinions radicales, obtenir une chaire d'université. Même après la dernière guerre, l'influence de Sombart qui cessa d'être marxiste en politique mais l'est resté en tant qu'historien, était très grande en Allemagne et à l'étranger. On en retrouve la trace dans l'œuvre de nombreux théoriciens anglais et américains du planisme.
Dans son livre de guerre, ce vieux socialiste salua la « guerre allemande » comme un conflit inévitable entre la civilisation commerciale de l'Angleterre et la culture héroïque de l'Allemagne. Son mépris pour les opinions « commerciales » du peuple anglais, qui a perdu tout instinct guerrier, est illimité. Rien n'est plus méprisable à ses yeux que l'aspiration universelle au bonheur individuel. Et ce qu'il prend pour la maxime essentielle de la morale anglaise : « Sois juste afin qu'on le soit envers toi, et pour prolonger tes jours sur terre » est à ses yeux « la maxime la plus ignoble qu'un esprit commercial ait jamais formulée ». Selon « l'idée allemande de l'Etat » formulée par Fichte, Lassale et Rodbertus
(en), l'Etat n'est ni fondé ni constitué par des individus ; il n'est pas un agrégat d'individus et ne doit servir aucun intérêt individuel. C'est la Volksgemeinschaft, la communauté populaire dans laquelle l'individu n'a pas de droits, mais seulement des devoirs. Les exigences de l'individu sont toujours un résultat de l'esprit commercial. « Les idées de 1789 » — Liberté, Egalité, Fraternité — dérivent d'un idéal commercial et n'ont d'autre but que d'assurer certains avantages aux individus.
Avant 1914 le véritable idéal allemand de la vie héroïque était menacé d'un danger mortel par les progrès ininterrompus de l'idéal commercial anglais, du confort anglais et du sport anglais. Non seulement le peuple anglais était complètement corrompu, jusqu'au dernier trade-unioniste plongé dans le « marais du confort », mais il commençait à contaminer les autres peuples. La guerre a finalement rappelé aux Allemands qu'ils étaient un peuple de guerriers, que chez eux toute activité, en particulier toute activité économique, devait être subordonnée aux préoccupations militaires. Sombart savait que les autres peuples méprisaient les Allemands parce qu'ils ont pour la guerre un respect sacro-saint, mais lui s'y complaisait. Considérer la guerre comme une chose inhumaine et absurde c'est une conception commerciale. Il existe une vie qui prime celle de l'individu : la vie du peuple, la vie de l'Etat ; le but de l'individu est de se sacrifier pour cette vie supérieure. Pour Sombart la guerre est l'accomplissement de l'idéal héroïque de la vie, la guerre contre l'Angleterre est une guerre contre l'idéal commercial de la liberté individuelle, du confort anglais, dont la manifestation la plus méprisable lui paraît être les rasoirs mécaniques abandonnés dans les tranchées anglaises.
A l'époque l'exaltation de Sombart parut exagérée même à la plupart des Allemands. Un autre professeur allemand présenta les mêmes [124] idées sous une forme plus modérée et plus scientifique et, par conséquent, plus efficace. Le professeur Johann Plenge (en) était, comme Sombart, un grand spécialiste de Marx. Son livre Marx et Hegel marque le commencement d'une renaissance hégélienne chez les savants marxistes. Il était parti, sans aucun doute, avec des convictions authentiquement socialistes. Le plus important de ses ouvrages sur la guerre est un petit livre, très discuté à l'époque, qui porte ce titre significatif : 1789 et 1914. Années symboliques dans l'histoire de l'esprit politique. Il est consacré au conflit entre les « idées de 1789 », l'idéal de la liberté, et les « idées de 1914 », l'idéal de l'organisation. Pour lui comme pour tous les socialistes qui tirent leur socialisme d'une application rigide de l'idéal scientifique aux problèmes sociaux, l'organisation est l'essence même du socialisme. Ce fut, comme il le souligne, la base du mouvement socialiste à ses débuts en France dans les premières décades du XIXe siècle. Marx et le marxisme auraient trahi cette conception fondamentale du socialisme en s'attachant fanatiquement à l'idée utopique et abstraite de la liberté. C'est seulement à présent que l'idée de l'organisation reprend la place qu'elle mérite, surtout à l'étranger, comme le prouve l'œuvre de M. H. G. Wells (dont le Future in America a produit une impression profonde sur le professeur Plenge qui tient, d'ailleurs, Wells pour un personnage de tout premier plan parmi les dirigeants du socialisme moderne), mais aussi en Allemagne où elle est la mieux comprise et la plus complètement réalisée. La guerre entre l'Angleterre et l'Allemagne est, par conséquent, en réalité un conflit entre deux principes opposés. La « guerre mondiale économique » constitue la troisième grande époque de la lutte spirituelle dans l'histoire moderne. Elle est aussi importante que la Réforme ou que la Révolution bourgeoise pour la liberté. C'est la lutte pour la victoire des forces nouvelles surgies de la vie économique développée au cours du XIXe siècle : socialisme et organisation.
L'économie de guerre créée en Allemagne en 1914 est la première réalisation d'une société socialiste et son esprit est la première manifestation active et non plus revendicative de l'esprit socialiste. Les nécessités de la guerre ont imposé l'idée socialiste dans la vie économique allemande et ainsi la défense de notre nation a donné à l'humanité l'idée de 1914, l'idée de l'organisation allemande, de la communauté du peuple (Volksgemeinschaft) [125] du socialisme national... Sans que nous nous en rendions compte, l'ensemble de notre vie politique et de notre industrie ont atteint un niveau plus élevé. L'Etat et la vie économique forment une unité nouvelle. Le sentiment de responsabilité économique qui caractérise le travail du fonctionnaire public domine toute activité privée... La nouvelle constitution corporative allemande de la vie économique (le professeur Plenge admet qu'elle n'est pas encore complètement au point) représente la forme la plus élevée dans la vie d'un Etat qu'on ait jamais connue sur terre.
Au premier abord, le professeur Plenge avait espéré réconcilier l'idéal de la liberté et l'idéal de l'organisation, surtout d'ailleurs en préconisant la soumission volontaire de l'individu à l'ensemble. Mais ces dernières traces d'idées libérales disparaîtront bientôt de ses écrits. Vers 1918 la fusion du socialisme et d'une impitoyable politique de force se fait dans son esprit. Peu avant la fin de la guerre il adressa à ses compatriotes, dans le journal socialiste Die Glocke, l'avertissement suivant :
Et il annonce toutes les idées qui servirent plus tard pour justifier l'ordre nouveau d'Hitler.
Les idées exprimées par Plenge étaient particulièrement populaires dans un certain milieu d'universitaires et d'ingénieurs, qui les avaient peut-être inspirées dans une certaine mesure. Ceux-ci, comme les milieux correspondants le font actuellement en Angleterre, réclamaient l'organisation de tous les secteurs de la vie selon un plan centralisé. Le principal de ces savants était [ Wilhelm Ostwald], dont les déclarations à ce sujet ont acquis une certaine célébrité. On prétend qu'il déclara publiquement :
Des idées très analogues étaient courantes dans les bureaux du dictateur allemand des matières premières, Walther Rathenau. Il aurait frissonné s'il avait pu se rendre compte de toutes les conséquences de ses conceptions en économie politique. Il mérite en effet une place considérable dans toute histoire complète du développement des idées nazies. Ses écrits ont contribué plus que tous autres à façonner les opinions économiques de toute une génération grandie pendant et après la dernière guerre en Allemagne. Quelques-uns de ses collaborateurs les plus proches devaient plus tard faire partie de l'état-major de l'administration du plan quadriennal de Gœring. Les thèses d'un autre ancien marxiste, Friedrich Naumann, ressemblaient également beaucoup à ces conceptions totalitaires. Son livre Mitteleuropa a atteint le tirage probablement le plus important de tous les 'livres de guerre en Allemagne[7]. Mais, en définitive, il fut réservé à un politicien socialiste actif, membre de la gauche du parti social-démocrate allemand, de développer ces idées complètement et de les diffuser largement. Paul Lentsch avait caractérisé dans des ouvrages précédents la guerre « comme la fuite de la bourgeoisie anglaise devant le progrès du socialisme » en expliquant combien l'idéal socialiste de la liberté différait de celui des Anglais. Mais c'est seulement dans son troisième livre, Trois ans de révolution mondiale[8], livre à grand succès, que ces idées caractéristiques ont pris, sous l'influence de Plenge d'ailleurs, un plein développement. Lentsch base sa démonstration sur un compte rendu historique intéressant et sous certains rapports exact, retraçant le développement vers la concentration industrielle et la cartellisation, rendu possible en Allemagne grâce à la politique protectionniste de Bismarck. Selon sa conception marxiste ce fut là un stade supérieur du développement industriel.
En Allemagne, « représentant désigné par l'histoire » des formes élevées de la vie économique,
Lenstch ajoute ces considérations qui contiennent une grande part de vérité et méritent d'être méditées :
Plenge et Lentsch ont inspiré les prédécesseurs immédiats du national-socialisme dans le domaine des idées et, en particulier, Oswald Spengler et A. Moeller van den Bruck, pour ne mentionner que les deux plus connus[9]. Peut-on considérer Spengler comme un socialiste ? Les opinions sont partagées. Mais aujourd'hui, il nous paraît incontestable qu'on doit considérer les vues développées dans sa brochure Prussianisme et Socialisme, parue en 1920, comme des vues socialistes, largement répandues en Allemagne. Quelques exemples de ses raisonnements le prouveront. « Le vieil esprit prussien et la conviction socialiste qui s'opposent aujourd'hui l'un à l'autre, avec une haine fratricide, sont, en réalité, de la même essence. » Les fervents de la civilisation occidentale en Allemagne, les libéraux allemands sont « une armée anglaise invisible que laissa derrière lui Napoléon, après la bataille d'Iéna, sur le sol allemand ». Aux yeux de Spengler des hommes dans le genre de Hardenberg et de Humboldt et d'autres innovateurs libéraux n'étaient que des « Anglais ». Mais cet esprit « anglais » sera extirpé par la révolution allemande commencée en 1914.
Après avoir fait ressortir la différence essentielle entre le système de concurrence anglais et le système prussien de « l'administration économique » et après avoir montré (d'accord avec Lentsch) comment l'organisation consciente de l'activité économique a pris de plus en plus des formes socialistes, Spengler continue :
L'idée prussienne implique que chacun devienne un personnage officiel et que tous les salaires doivent être fixés par l'Etat. Et, en particulier, l'administration de toute propriété y devient une fonction salariée. L'Etat de l'avenir deviendra un Beamtenstaat, un Etat de fonctionnaires. Mais
De là, il n'y eut plus qu'un pas à franchir pour parvenir au national-socialisme : c'est Moeller van den Bruck qui proclama la guerre mondiale entre libéralisme et socialisme : « Nous avons perdu la guerre contre l'Occident, le socialisme l'a perdue contre le libéralisme »[11]. Comme pour Spengler, le libéralisme devient pour lui aussi l'ennemi par excellence. Moeller van den Bruck se réjouit du fait
Le Troisième Empire de Moeller van den Bruck était destiné à donner aux Allemands un socialisme adapté à leur nature et non corrompu par les idées libérales de l'Occident. Ce qui ne manqua pas de se produire.
Ces auteurs ne représentent nullement des phénomènes isolés. Pas plus tard qu'en 1922 un observateur impartial a pu parler « d'un phénomène curieux, surprenant au premier abord », qu'il avait constaté en Allemagne :
La lutte contre le libéralisme sous toutes ses formes, le libéralisme qui avait conduit l'Allemagne à sa défaite, fut l'idée commune qui réunit les socialistes et les conservateurs. Ce fut d'abord le Mouvement de la Jeunesse Allemande, d'inspiration et de tendance presque entièrement socialiste, qui s'empara avec avidité de ces idées et accepta la fusion du socialisme et du nationalisme. A partir de 1920 jusqu'à [131] l'avènement d'Hitler, un groupe de jeunes gens réunis autour du journal Die tat dirigé par Ferdinand Fried, représenta cette tendance de la façon la plus menaçante. Le livre de Fried, Ende des Kapitalismus, est peut-être l'expression la plus caractéristique de ce groupe des Edel-nazis d'élite comme on les appelait en Allemagne. Cet ouvrage est assez inquiétant à cause de sa ressemblance avec une quantité de livres qui paraissent actuellement en Angleterre, et où nous pouvons observer le même rassemblement des socialistes de gauche et de droite, le même mépris pour tout ce qui est libéral dans l'acception ancienne du terme. Le titre de « socialisme conservateur » (ou, dans d'autres celui de « socialisme religieux ») servit à de nombreux auteurs pour faire le lit du « national-socialisme ». En Angleterre, actuellement, le courant dominant est celui du « socialisme conservateur ». La guerre contre les pouvoirs occidentaux, menée « avec les armes de l'esprit et de l'organisation économique », n'a-t-elle pas réussi, avant même que la vraie guerre fût commencée ?
Traductions des notes de Bruce Caldwell par (=S=) ; toutes les notes sont de B.C. sauf mention particulière.