Alain Laurent
Première publication : 2008
Edition utilisée : Les Belles Lettres, 253 p.
Publié ici : court extrait du prologue
| Recension de La Société ouverte et ses nouveaux ennemis |
| 24.05.2009 |
| Publication d'un entretien exclusif avec Alain Laurent sur Catallaxia.net |
Sommaire |
[11] À qui d'abord s'adresser pour donner un contenu intellectuel et politique opératoire à l'idée de « société ouverte » sinon à son inventeur historique Karl Popper - qui l'avait empruntée à Bergson puis étoffée pour la mettre au centre de La Société ouverte et ses ennemis (1944) ? Dans l'introduction et le chapitre 10 de cet ouvrage séminal, il indique que, « la société ouverte est caractérisée par l'aptitude de l'homme à porter sur les tabous magiques un jugement critique, à se saisir de son intelligence avant de prendre une décision », elle « libère les capacités critiques de l'homme » et est « celle où les individus sont confrontés à des décisions personnelles » et pratiquent « une responsabilité rationnelle et personnelle ». Dans la société ouverte prévalent « des rapports personnels [qui] peuvent s'épanouir librement en une nouvelle forme d'individualisme », mais ce sont « des rapports abstraits : échange et coopération » dont la contrepartie est « l'effort qui nous est imposé au sein d'une société ouverte et partiellement abstraite quand il faut se soumettre à la raison, discipliner nos émotions ou accepter des responsabilités ». Avec elle s'impose donc un nouveau principe d'organisation sociale fondé sur le primat de la responsabilité individuelle, du libre examen rationnel et critique, qui [12] exige des efforts sur soi-même pour vivre en libre individu dans des rapports pacifiés et détribalisés aux autres.
Dans ses ouvrages ultérieurs, Karl Popper apporte d'utiles précisions: « Une des caractéristiques d'une société ouverte, c'est qu'elle favorise, outre une forme démocratique de gouvernement, la liberté d'association, et qu'elle protège et même encourage la formation de sous-sociétés libres, qui défendent chacune des opinions et des croyances différentes » (La Connaissance objective, 1972, p.323) ; mais en même temps « l'une des argumentations essentielles dans La Société ouverte consiste en une attaque du relativisme moral » (La Quête inachevée, 1974, p.166) ; dans L'Avenir est ouvert (1985) sont énoncées « les valeurs fondamentales de la société ouverte - liberté, entraide, recherche, vente, responsabilité intellectuelle, tolérance » (p.165) puis, dans Toute vie est résolution de problèmes (1994), est posée cette question dont la réponse ne fait aucun doute: « La tolérance d'une multitude d'opinions et de théories, c'est-à-dire le pluralisme, n'est-elle pas la caractéristique de la société ouverte et de sa quête de la vérité ? » (p. 81) ... mais il y est aussitôt fortement affirmé que « les idéologies qui prêchent l'intolérance perdent leur droit à la tolérance » (ibid.). Voici donc aussi une société accueillante à la libre expression d'options idéologiques et spirituelles les plus diverses et concurrentes sous condition expresse de tolérance mutuelle, où le respect « religieux » des traditions fait place (libre critique) à celui, rationnellement consenti mais impératif, d'un socle de normes fondatrices (anti-relativisme). Lesquelles constituent un habitus culturel sécularisé commun : celui de cet individualisme démocratique et libéral auquel Karl Popper est tant attaché.
L'auteur de La Société ouverte et ses ennemis inscrit d'autre part la société ouverte dans une dynamique évolutive complexe. Elle résulte d'un procès historique de longue durée et de nature conflictuelle puisque pour se développer, la société ouverte a dû sans cesse affronter des pesanteurs et forces hostiles : celles de la « société close », par rapport à qui elle prend toute sa valeur. C'est le couple paradigmatique et antagoniste société ouverte/société close qui fait sens. « Une société close typique peut être comparée à un organisme [...] Une société close ressemble à un troupeau ou une tribu en étant une unité semi-organique dont les membres sont tenus ensemble par des liens semi-biologiques (parenté, vie en commun, partage d'efforts communs, dangers communs, joies et douleurs [13] communes) », spécifie Karl Popper (ch. 10 de La Société ouverte...). Un caractère tribal et anti-individualiste réaffirmé lorsqu'il ajoute: « La société magique ou tribale ou collectiviste sera aussi appelée la société close. »
Close, cette société l'est donc à la liberté critique des individus, aux échanges et interactions avec l'extérieur, aux évolutions et à la diversité qui en résultent. Rien n'y importe plus que la perpétuation de son ordre hyper-hiérarchisé, de son homogénéité monolithique - et la soumission à des traditions immuables et des croyances collectives ni contestables ni amendables qui déterminent le sens de la vie. Le lien social y a la consistance d'une glu, le contrôle social prend la forme d'une constante et étroite surveillance mutuelle tandis que l'appartenance au groupe déclinée en statuts rient lieu d'identité personnelle. Dans cet univers « holiste » (terme utilisé par Popper pour traiter de la cité platonicienne, qualifiée de « collectivisme tribal »...), l'individu est réduit à la portion congrue, la communauté qui le surplombe et l'englobe occupe seule tout le terrain.
La sortie occidentale de cet état originel universel ne s'est pas faite en un jour, ni sans mal. Dans la société ouverte, cette « libération » ailleurs inachevée et peut-être inachevable est sans cesse remise en question. Elle doit y être perpétuellement réassurée, confrontée aux tendances « nostalgiques » à ne pas vouloir abandonner le cocon protecteur de la société close. Ou à désirer y revenir, en restaurant le communautarisme initial éventuellement par la violence. Car, explique Karl Popper, « avec la disparition de la société close disparaît aussi ce sentiment de sécurité que la communauté tribale incarnait pour ses membres. Elle était pour eux ce que la famille ou le foyer sont pour l'enfant. Ils connaissaient exactement la place qu'ils y occupent et le rôle qu'ils jouent » (ch. 10 de La Société ouverte...). S'aventurer dans une société ouverte infiniment plus complexe, dépourvue de repères collectifs fortement prescriptifs et figés une fois pour toutes, quoi de plus angoissant et parfois haïssable pour ceux qu'un autre éminent commentateur tel que Michael Oakeshott a pu décrire comme des « anti-individus » ? Conclusion de Popper : par nature, la société ouverte ne peut qu'automatiquement s'attirer des ennemis, qui œuvreront sournoisement ou... ouvertement à sa disparition. Elle n'en a certainement pas besoin et n'a pas à se les inventer : ils surviennent fatalement. D'où l'intitulé complet du titre de son ouvrage, La Société ouverte et ses ennemis » - la seconde moitié [14] étant étrangement maintenant souvent ignorée. […]
Popper s'en est visiblement tenu à des considérations bien trop générales et vagues. On demeure sur sa faim pour savoir comment ça marche, une société ouverte, et ce que sont ses moyens de régulation, ses conditions de viabilité : son mode d'emploi. C'est son grand ami Friedrich Hayek (dans le séminaire duquel, dès 1935, ont été précocement exposées les thèses de La Société ouverte et ses ennemis) qui, dans Droit, législation et liberté (1973-1978) et les Nouveaux essais de philosophie, de science politique, d'économie et d'histoire des idées (1978), s'est chargé d'apporter de judicieux éléments de réponse complémentaires à ces questions de la plus haute importance.
La complexe « société élargie » ou « grande société » qu'a fait émerger un long processus de sélection culturelle et qui est la plus humainement accomplie, Hayek l'assimile à la « société ouverte d'individus égaux devant la loi » dont parle Popper. Et comme ce dernier, il l'oppose à « la société tribale unie par des objectifs (téléocratie) » où « le groupe reste solidaire ». A de multiples reprises, il use donc à son tour - et est seul à le faire - de cette notion de « société ouverte ». Avec cette précision capitale : elle repose sur la stricte observation de « règles abstraites de conduite » (Droit, législation et liberté, I, 196 ; II, 46).
« Abstraites » (qualification déjà utilisée par K. Popper), puisque ces règles sont de nature formelle, universelle, applicables à tout individu sans considération d'appartenance à un groupe particulier. Grâce à « la réduction de leur contenu », ces « règles abstraites démarquent le domaine des moyens dont chacun a le droit de se servir pour atteindre ses objectifs » (ibid., II, 174), ce qui renvoie au respect du droit individualisé de propriété et définit le critère du « juste ». L'ouverture, la coexistence ordonnée d'une infinie diversité de poursuites de fins personnelles ont pour condition et contrepartie dans la société ouverte le règne impératif de « normes qui la maintiennent ».
[15] Les « règles abstraites de juste conduite » constituent le support matriciel du « maintien d'un ordre abstrait qui procure à l'individu de meilleures perspectives pour ses initiatives » (ibid., I, 197) : ainsi peut-on prospérer sous la « rule of law ».
Une thèse réitérée dans les Nouveaux essais : « La grande avancée qui rendit possible le développement de la civilisation et, finalement, de la société ouverte, fut la substitution de règles abstraites de juste conduite à des fins précises obligatoires [...]. La possibilité d'une société ouverte dépend du partage par ses membres d'opinions, de règles et de valeurs communes » (ch. 5 et 6).
Comme Karl Popper, Hayek constate que la société ouverte peut être mise en péril par les irrémédiables et puissantes réactions de rejet qu'y suscite l'obligation de suivre une « discipline impersonnelle ». « La discipline de règles requises pour maintenir la société ouverte » entraîne « une résistance à cette nouvelle morale » et même « une révolte de l'esprit tribal contre les exigences abstraites de la logique de cette grande société » (ibid., II, 179, 177, 174). Un danger identique peut résulter des agissements d'individus qui n'ont jamais appris les règles de conduite sur lesquelles se fonde la société ouverte ». Bien qu'il juge que ce soit là « une vaine tentative pour imposer à la société ouverte les impératifs de la société tribale », il n'empêche que « cela risque vraisemblablement de détruire la société ouverte » (ibid., II, 178).
Conclusion de cette utile et éclairante contribution de Hayek : on ne peut jouir des bienfaits du surplus de liberté individuelle et de diversité apporté par la société ouverte qu'en acceptant simultanément ses règles du jeu (« rule of law »), qui lui ont justement permis de s'ouvrir tout en maintenant et développant son ordre complexe. Si sont ignorées, mal interprétées ou bafouées ces règles « abstraites » et objectives qui protègent le droit de propriété, la liberté d'expression et l'égalité des droits mais aussi impliquent la responsabilité individuelle, ou bien la société ouverte se désintègre, sombre dans le chaos ou la retribalisation ; ou bien elle doit être énergiquement défendue contre ceux qui se comportent en ennemis, extérieurs ou intérieurs.
En janvier 2009, dans le cadre du 7ème numéro du Nouvel 1dividualiste, Alain Laurent a rajouté quelques données supplémentaires, réactualisées, de convergences idéologiques avec les idées défendues dans l'ouvrage et des évènements allant dans le sens de son interprétation des faits.