Alain Finkielkraut, L'idéologie des droits de l'homme

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Alain Finkielkraut
Première publication : Entretien avec Laure Adler, dans l'émission A voix nue sur France Culture, le 26/09/2005
Publié ici : retranscription de l'entretien radio avec Laure Adler - l'ajout du titre de l'interview, des sections et de leurs noms, est de notre fait.

Sommaire

Le déchaînement des droits de l’homme

Laure Adler - Vous publiez ces jours-ci : Nous autres modernes, quatre leçons consacrées à la philosophie, l’histoire des idées et vous essayez de tirer l’enseignement sur ce monde contemporain plein de chaos où progresse l’absence de valeurs et de repères. Les individus ont-ils, selon vous, face à la montée de la technique et face à la montée des totalitarismes au cours du XXème siècle, préservé leur liberté ?

Alain Finkielkraut - Les totalitarismes ont été vaincus en Europe : le fascisme et le nazisme d’abord, le communisme ensuite : nous ne pouvons, je crois, que nous féliciter de cette victoire. Et je dois dire que je n’aime pas entendre aujourd’hui une mise en cause du libéralisme qui en fait le système le plus criminel de l’histoire. Le libéralisme n’est pas un régime et ne peut se comparer au fascisme et au communisme et même s’il n’a pas représenté la panacée pour les hommes, il offre aux individus un certain nombre de garanties ne fut-ce que parce qu’il instaure un régime de séparation et notamment celle du privé et du public que le totalitarisme se donne précisément pour vocation d’abolir. La question c’est de savoir si aujourd’hui nous pouvons nous fier aux droits de l’homme et exclusivement aux droits de l’homme pour assurer le bonheur, l’épanouissement des individus. Et je ne le crois pas. Je crois qu’il y a au contraire de nos jours une sorte d’alliance fatale entre les droits de l’homme et la Technique : voilà ce à quoi nous sommes exposés. Le déchaînement des droits de l’homme, cela consiste à exclure toute forme de hiérarchie. Par exemple : toute forme de hiérarchie dans la mesure où celle-ci serait une insulte à l’égalité et à la liberté. Les institutions ne peuvent pas résister à cet emballement des droits de l’homme.

La plus exposée c’est l’école, puisque l’école est fondée sur un principe de dissymétrie : ce principe disparaît, l’école dès lors n’a plus d’assises et de même – et là je vais peut-être prendre les accents de Benoît XVI et évidemment vous avez parlé de ceux qui m’attaquent et ça ne va pas arranger mes affaires - mais je crois qu’il a raison lorsqu’il dénonce le relativisme comme le grand mal de ce temps. Mais si en effet vous raisonnez exclusivement en termes d’égalité et de liberté, vous instaurez nécessairement le régime de l’équivalence. Pour que tous les individus soient toujours égaux, alors, il faut qu’à aucun moment on ne puisse juger c’est à dire distinguer et hiérarchiser et l’on prononce le principe d’équivalence des pratiques culturelles. Et de cela la technique est très heureuse puisque précisément elle présente le monde comme un gigantesque marché, comme un ensemble de commodités. Rien n’existe que sur le mode de la disponibilité. Voyez : principe d’équivalence dont la technique se nourrit, et dont les droits de l’homme font leur axiome suprême aujourd’hui.

La tentation de la table rase

Laure Adler - Certains vous prennent aujourd’hui pour un « néo-réac » parce que vous prenez effectivement des attitudes et des positions extrêmement féroces quant à cette égalité qui n’existerait pas. Prenons le cas de l’école : vous dites que la sélection doit exister, les humanités doivent subsister, et en même temps comment faire en sorte que tous et toutes puissent accéder à ce qui nous est tous offert au principe de cette sacro-sainte égalité. Est ce qu’il n’y a pas à l’intérieur de votre propre territoire de réflexion des contradictions ? D’un côté vous voulez, vous, comme tout le monde l’égalité de tous et de toutes – par exemple l’égalité de toutes et de tous vers l’accès de tous les savoirs - et en même temps vous insistez sur les malfaisances sur un système d’éducation qui fait croire que nous serions tous égaux. Est-ce à dire, A.F., que nous ne sommes pas tous égaux ?

Alain Finkielkraut - Non, nous ne sommes pas tous égaux : l’inégalité règne. Mais cela est une réponse abrupte. Je voudrais en donner une un peu plus détaillée pour vous montrer que je ne crois pas être en contradiction avec moi-même. Il y a même dans le mot de modernité une sorte d’ambiguïté. Etre moderne c’est se dire supérieur aux anciens puisque la civilisation moderne est la première à avoir tablé sur le temps. Toutes les autres civilisations donnent une définition substantielle d’elles-mêmes ; nous sommes la première civilisation à donner une définition temporelle. Donc il y a une flèche du temps et « aujourd’hui est mieux qu’hier et sera moins bien que demain. » La première forme prise par l’idée moderne c’est l’idée de Progrès, gagé sur la science. D’où la tentation de la table rase. Mais il y a dans la modernité autre chose qui est apparut avec la Renaissance et qui a pris toute son ampleur au 18ème et au 19ème siècle et dont l’école républicaine est en effet une des plus belles réalisations : non plus faire « table rase » mais – si j’ose dire - faire « table ouverte ». Il n’y a pas de raisons de laisser des êtres à la porte de la Cité ou de les laisser à la porte de ce qu’on peut appeler : la culture.

Si l’on considère que la culture est essentielle à l’humanisation de l’homme, et bien on doit penser que tous les hommes y ont droit. Mais la culture c’est quoi ? C’est de toute façon un ensemble d’œuvres rares. La culture est fondée sur la rareté. On choisit des textes, des œuvres admirables, qui se démarquent des autres et dont la beauté peut avoir quelque chose d’écrasant : il y a là un principe hiérarchique féroce. Si vous dites simultanément que tout le monde a droit à la culture mais que d’un autre côté la culture doit être régie elle-même par le principe d'équivalence, c’est là que surgit une contradiction funeste et même tragique. Parce qu’au moment même où vous faites « table ouverte », vous mettez tout et n’importe quoi sur la table. Dès lors, il n’y a plus rien ! Plus rien à vraiment manger.

L'idée égalitaire devenue folle

Laure Adler - Ça c’est pour l’offre. Mais de la part des personnes qui doivent tous rentrer dans cette auberge du monde.

Alain Finkielkraut - Ils ne le peuvent d’autant moins aujourd’hui que cette auberge est devenue une auberge espagnole ! Et elle est devenue aussi une auberge espagnole parce que l’une des autres conséquences de cette idée égalitaire devenue folle, c’est l’abolition progressive de la frontière entre l’enfant et l’adulte. Les droits de l’homme culminent aujourd’hui dans les droits de l’enfant qui fait qu’on en vient à considérer les enfants comme une minorité opprimée – Hannah Arendt s’est élevée elle-même contre cette vision des choses – et l’on en vient à dire que les enfants doivent être les acteurs de leur propre éducation, ils doivent pouvoir accoucher de leur projet, s’exprimer. Aujourd’hui, ce dont la culture meurt c’est précisément de cette expression généralisée, de cette idéologie « expressiviste » : nous sommes tous des artistes en puissance, il faut vaincre les inhibitions que la société a accumulé en nous. Non ! La culture en tant que telle a quelque chose d’inhibant. C’est très difficile d’écrire quand on le fait sous la surveillance des grands philosophes et des grands écrivains. On est intimidé. Cette intimidation aujourd’hui, on la considère non plus comme féconde mais comme pesante. Et donc on en vient précisément à détruire les conditions d’une transmission réussie.

Alors, cela étant, la transmission n’est pas un processus, c’est un événement : ça peut marcher ou non. Il y a des professeurs qui ne savent pas transmettre, il y a des élèves qui ne veulent rien entendre ou qui ne peuvent rien entendre. Ça fait partie de la finitude de la condition humaine. Il faut en effet viser à offrir cette culture au plus grand nombre ; c’est notre manière d’assumer notre responsabilité pour le monde tout en sachant que la réussite totale n’est pas possible. Mais aujourd’hui, l’école n’est plus conçue en ces termes, elle n’est plus « sanctuaire » ou à l’abri des bruits, si j’ose dire, du monde, à l’abri du vacarme et du tintamarre de l’actualité, quelque chose comme un lien entre les vivants et les morts peut se tisser. Elle est considérée comme un microcosme social – la société doit être là, telle quelle- ou bien – et c’est la seule utopie dont nous sommes aujourd’hui capables - comme une crèche. L’humanisme laisse place, à l’école, à une sorte de morale de l’extrême urgence, à l’humanitaire. Il faut faire en sorte qu’il n’y ait pas d’exclus, pas de laissés pour compte, moyennant quoi précisément l’enseignement lui-même est culpabilisé. Vous enseignez des choses difficiles, des bons élèves peuvent en faire leur miel et puis il y en a d’autres qui ne comprennent pas. Alors, arrêtez-vous ! Changez de direction ! Enseignez des choses toujours plus faciles ! Et vous êtes d’autant plus fondés à le faire aujourd’hui qu’on ne cesse de vous répéter que si telle œuvre est jugée supérieure à telle autre, c’est en vertu d’un préjugé, lui-même historique. L’historicisme dans lequel nous vivons rend toujours plus imperméable à la beauté, à la beauté même du monde telle qu’elle s’exprime dans les œuvres. Et c’est situation même que je ne peux que dénoncer.

L’autre jour j’entendais J. C. Guillebaud sur cette antenne qui disait : « il y a deux bêtises : la bêtise de ceux qui disent "il ne faut pas d’institutions" (bien sûr qu’il faut des institutions, on n’est pas là pour laisser des individus s’épanouir dans n’importe quelle condition, cet idéal est en fait un cauchemar) et la bêtise de ceux qui voudraient restaurer l’école d’avant avec les estrades, le tableau noir, les blouses grises, etc. Alors je me suis senti visé, j’étais le deuxième idiot, mais peu importe ! Je crois que notre situation, je parle de l’école comme j’en parle, je n’ai pas de programme de restauration. Il faut être capable aujourd’hui – et j’en reviens à votre première question – d’une pensée tragique. Il y a de l’irréparable. Il y a de l’irrémédiable. Je ne suis pas réactionnaire. Je n’idéalise pas le temps passé et surtout je pense qu’il y a de la fatalité, il y a de l’irrémédiable dans l’histoire.

Bonne et mauvaise hétéronomie

Laure Adler - Je reviens à la question de la maîtrise : est-ce que vous pensez, Alain Finkielkraut, que c’est dans une école qui éduque, qui dresse comme on disait autrefois, qui dresse nos instincts, qui essaie de nous faire nous approcher le plus de nous-même en guidant avec les professeurs qui sont des maîtres – pas forcément des maîtres-penseur mais des maîtres de valeurs – que nous pouvons devenir des citoyens à part entière et des êtres responsables devant notre propre liberté et devant la liberté des autres ?

Alain Finkielkraut - « citoyen » je n’en sais rien. Je trouve que cet adjectif prolifère. Tout est « citoyen » aujourd’hui et il y aurait une vocation citoyenne ou civique de l’école. Je ne sais pas, quand j’enseigne la philosophie ou la littérature, si je forme des citoyens. Peut-être ? Mais finalement, c’est une tâche seconde. Je veux, je pense, quand j’enseigne, qu’il y a des médiations salutaires. Que nul n’est immédiatement lui-même, nul n’est immédiatement libre. On accède à soi-même et au monde par la médiation d’un certain nombre d’œuvres : c’est cela le pari de la culture. Merleau-Ponty : « l’être est ce qui exige de nous création, pour que nous en ayons l’expérience. » Il faut faire attention : ça n’est pas "nous devons tous être des créateurs", ça il faut laisser cela aux bureaucrates du ministère de la culture – vous remarquerez que les bureaucrates sont lyriques aujourd’hui, notre problème c’est ça : faire face à la bureaucratie lyrique, à l’administration sentimentale. Non, nous avons besoin de la création, nous avons besoin des peintres pour voir – par exemple, nous avons besoin de Cézanne pour voir la Sainte Victoire ; je traduis schématiquement mais tout le monde comprend ! – Bien. Cette médiation-là elle est absolument indispensable. C’est cela qui me semble essentiel et on est aujourd’hui toujours plus convaincu que les médiations sont inutiles. C’est encore une fois l’idéologie des droits de l’homme ; son effrayant travail de sape : je suis libre et égal tout de suite, en tant qu’individu. Je pense par moi-même naturellement ; c’est un droit, c’est une donnée de nature. Et d’ailleurs ça transforme les gens non pas en citoyens comme ils le croient mais en êtres purement revendicatifs. J’ai des droits et il faut qu’ils soient respectés. Est-ce que le professeur respecte mes droits quand il me met une mauvaise note ? N’est-ce pas au contraire une attitude d’humiliation ? Dois-je accepter cette humiliation ? Il faut croire que non ! Il faut croire aussi que les parents d’élèves sont sensibles à ce discours parce qu’ils protestent avec leurs enfants quand ceux-ci ont des mauvaises notes ou quand ceux-ci sont condamnés à cet affront suprême que serait le redoublement. Et donc, face à tous ces droits, c’est comme si la réalité même du monde s’effritait et c’est surtout que l’idée de médiation salutaire disparaît.

Autrement dit, nous sommes victimes aujourd’hui d’une pensée grossièrement dichotomique. Il y aurait la mauvaise hétéronomie – une loi venue du dehors, de l’extérieur : hétéronomie – et il y aurait la bonne autonomie. Et la modernité ce serait le passage glorieux de l’hétéronomie – je crois que la loi vient de Dieu – à l’autonomie – la loi vient de l’homme. Et bien non ! La culture brouille ce partage ! Elle dit : il y a une bonne hétéronomie ; celle précisément qui vient des œuvres elles-mêmes et sans elles nous sommes perdus, nous ne savons rien du monde et de nous-mêmes. Et je vois cette idée, bonne hétéronomie, disparaître complètement aujourd’hui. Et je ne vois pas ce qui pourrait lui restituer sa force. J’ai été militant pendant des années et des années sur la question de la culture, sur la question de l’école. Mon discours n’a pas changé, j’espère qu’il s’est approfondi. Mais le militantisme me quitte peu à peu : je ne suis plus militant, je constate. Il n’y a pas de militant mélancolique.