Karl Polanyi et Conrad Arensberg (éds), Commerce et marché au temps des premiers empires

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Karl Polanyi et Conrad Arensberg (éds)
Titre : Commerce et marché au temps des premiers empires. Les économies historiques et leur théorisation
Titre original : Trade and Commerce in the Early Empires. Economies in History and Theory
Première publication : 1957
Traduit par Claude et Anne Rivière, 1975
Publié ici : extrait du chapitre 13

Bibliographie de Karl Polanyi
Littérature secondaire sur Karl Polanyi

Sommaire

Sommaire

Présentation par Maurice Godelier
Préface
Introduction
PREMIÈRE PARTIE. NAISSANCE DE L'ÉCONOMIE
Chapitre 1. Un siècle de débat sur le primitivisme économique (Harry W. Pearson)
1.1. Le théorème de l'oikos : Karl Rodbertus
1.2. Karl Bücher et Eduard Meyer
1.3. Max Weber et Michael Rostovtzeff
Chapitre 2. Le commerce sans marché au temps d'Hammourabi (Karl Polanyi)
2.1. Pseudo-économie et inversion des perspectives
2.2. Problèmes de l'économie babylonienne
2.3. Un ancien comptoir assyrien
2.4. Un commerce sans risque
2.5. Transactions et dispositions
2.6. Le tamkâroum
Chapitre 3. Vue d'ensemble sur l'histoire économique de la Mésopotamie (A. L. Oppenheim)
Chapitre 4. Les ports de commerce de la Méditerranée orientale et la neutralité des côtes (Robert B. Revere)
4.1. La Mésopotamie et l'Egypte
4.2. Les Hittites
4.2.1. Refoulement de l'ennemi sur le littoral
4.2.2. Allusions péjoratives à la côte
4.2.3. Bannissement vers la côte
4.2.4. Politique hittite à l'égard des Etats tampons de la côte
4.2.5. Premières migrations et voies d'expansion
4.2.6. Frontière culturelle entre l'Est et l'Ouest
4.3. La politique du port de commerce
4.4. Symbiose
Chapitre 5. Aristote découvre l'économie (Karl Polanyi)
5.1. L'anonymat de l'économie dans la société antique
5.2. Les intuitions d'Aristote
5.3. Le penchant sociologique
5.4. Commerce naturel et juste prix
5.5. Echange des équivalences
5.6. Les textes
DEUXIÈME PARTIE. LES AZTÈQUES ET LES MAYAS ; LE DAHOMEY ; LES BERBÈRES ; L'INDE ..
Chapitre 6. L'anthropologie en tant qu'histoire (Conrad M. Arensberg)
6.1. L'approche empirique
6.2. Conclusions méthodologiques
Chapitre 7. Les enclaves des ports de commerce dans les civilisations aztèque et maya (Anne C. Chapman)
7.1. Le problème du commerce entre Aztèques et Mayas
7.2. Les Aztèques du Bassin de Mexico
7.3. Les Mayas du Yucatân
7.4. Le golfe du Mexique : Xicalango
7.5. La côte du Pacifique : Xoconochco
7.6. L'intérieur : Acallan
7.7. Le golfe du Honduras
Chapitre 8. Ouidah : port de commerce sur la côte de Guinée (Rosemary Arnold)
8.1. Guerre et commerce dans le Dahomey traditionnel
8.2. Le contrôle lointain d'Ouidah
8.3. Une enclave étrangère
8.4. Un commerce officiel régi par traités
Chapitre 9. Séparation du commerce et du marché : le grand marché d'Ouidah (Rosemary Arnold)
9.1. Zobeme, le marché indigène
9.2. Le commerce officiel régi par traités et la répartition des denrées alimentaires locales
Chapitre 10. Les marchés explosifs dans les montagnes berbères (Francisco Benet)
10.1. Siba et makhzen
10.2. Le marché dans le siba
10.3. Sauf-conduit
10.4. Les marchés explosifs
10.5. La rigueur et la loi du marché
10.6. Anarchie segmentaire et prix « libres »
10.7. Conclusions
Chapitre 11. Réciprocité et redistribution dans le village indien : suite à quelques célèbres discussions (Walter C. Neale)
11.1. L'économie du village
11.2. Nature du revenu foncier
TROISIÈME PARTIE. ANALYSE INSTITUTIONNELLE
Chapitre 12. Place de l'économie dans les sociétés (Karl Polanyi, Conrad M. Arensberg et Harry W. Pearson)
Chapitre 13. L'économie en tant que procès institutionnalisé (Karl Polanyi)
13.1. Les sens formel et substantif d'« économique »
13.2. Réciprocité, redistribution et échange
13.3. Formes de commerce, usages de la monnaie et éléments de marché
13.3.1. Formes de commerce
13.3.2. Les usages de la monnaie
13.3.3. Les éléments de marché
Chapitre 14. La sociologie et la conception substantive de l'économie (Terence K. Hopkins)
14.1. Critique des conceptions sociologiques courantes de l'économie
14.1.1. Conception fondée sur la division du travail
14.1.2. Conception fondée sur l'action rationnelle
14.1.2.1. Perspective fondée sur le modèle de marché .
14.1.2.2. L'économie définie en termes de « rareté »
14.1.3. Conclusion de la première partie
14.2. La conception substantive de l'économie
14.2.1. Le procès économique et la société
14.2.2. L'institutionnalisation du procès économique
14.2.3. Les changements de lieu et les mouvements d'appropriation comme types d'action économique
14.2.4. Conclusion
Chapitre 15. L'économie selon Parsons et Smelser (Harry W. Pearson)
Chapitre 16. L'économie n'a pas de surplus : critique d'une théorie du développement (Harry W. Pearson)
16.1. Une construction rationaliste
16.2. Réification du concept de profit
16.3. Le surplus, aspect économique du changement institutionnel
Chapitre 17. Un mauvais usage de la théorie économique : son application à la société primitive (Daniel B. Tusfeld)
17.1. L'anthropologie économique
17.2. L'approche sociale
17.3. L'usage de la théorie économique
17.4. Une économie de cultures comparées
Chapitre 18. Le marché des points de vue théorique et historique (Walter C. Neale)
18.1. Les marchés créateurs de prix
18.1.1. L'offre
18.1.2. La demande
18.1.3. Le mécanisme du marché
18.2. Les types de marchés selon la conception de l'économiste
18.2.1. Les marchés des produits
18.2.2. Les marchés des facteurs de production
18.2.2.1. Le marché de la propriété foncière
18.2.2.2. Le marché du travail
18.2.2.3. Le marché des capitaux
18.2.3. Le marché autorégulateur, le système de marché, le système autorégulateur de marché
18.3. Les marchés dans l'histoire de l'économie
Conclusion
Index
Bibliographies
Cartes

Le texte

1. Un siècle de débat sur le primitivisme économique

Auteur : Harry W. Pearson

[43] Depuis le siècle dernier, le domaine de l'histoire économique est agité par un débat. Bien des traits s'en sont estompés, certains par manque de pertinence dès l'origine. Pourtant ce débat contenait — et contient encore — les éléments d'une des controverses les plus significatives des sciences humaines. Il serait difficile de trouver une meilleure introduction que cette controverse aux problèmes d'interprétation que soulève l'étude des institutions économiques archaïques. Le théorème à propos duquel éclata finalement la discussion fut tout d'abord énoncé par Rodbertus vers 1865. La véritable controverse débuta quelque trente ans plus tard entre Karl Bücher (en) et Eduard Meyer ; elle atteignit sa plus forte intensité au début du siècle. Plus tard, Max Weber et Michael Rostovtzeff prirent position. Plusieurs autres auteurs y apportèrent d'importantes contributions.[1]

On se saurait trouver une introduction qui éclaire mieux ce conflit d'idées que l'exposé fréquemment cité des problèmes tels que les a résumés Friedrich Oertel en 1925 :

« Faut-il concevoir l'économie de l'antiquité comme ayant atteint un niveau élevé de développement ou, au contraire, comme essentiellement primitive ? Devrions-nous considérer les IVe et Ve siècles avant J.-C. comme une époque de commerce national et international, de récession agricole, de progrès industriel, de fabrication à grande échelle en constante expansion et régie par des principes capitalistes, avec des usines produisant pour l'exportation et se concurrençant mutuellement pour vendre sur le marché mondial ?

Ou bien devrions-nous, au contraire, affirmer que le stade de l'économie domestique fermée n'était pas encore dépassé ; que l'activité économique n'avait pas encore atteint une échelle nationale, encore moins internationale ; que ne se pratiquait aucun commerce organisé impliquant des échanges à longue distance et que, par conséquent, n'existait aucune industrie d'envergure produisant pour les marchés étrangers ? En bref, la vie économique était-elle encore à caractère agraire plutôt qu'industriel ? Le commerce était-il encore limité au colportage de quelques marchandises particulières provenant du travail non mécanisé d'artisans qui utilisaient les matières premières localement disponibles ?» [2]

[...]

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13. L'économie en tant que procès institutionnalisé

Auteur : Karl Polanyi

[239] Dans ce chapitre, nous nous proposons essentiellement de déterminer le sens du terme « économique », de telle sorte qu'il puisse s'appliquer uniformément à toutes les sciences sociales.

Il nous faut d'abord constater que, lorsqu'il s'agit d'activités humaines, le terme « économique » comporte deux significations aux racines distinctes que nous nommerons sens substantif et sens formel.

Le sens substantif tire son origine de la dépendance de l'homme par rapport à la nature et à ses semblables pour assurer sa survie. Il renvoie à l'échange entre l'homme et son environnement naturel et social. Cet échange fournit à l'homme des moyens de satisfaire ses besoins matériels.

Le sens formel dérive du caractère logique de la relation entre fins et moyens, comme le montrent les expressions « processus économique » ou « processus qui économise les moyens ». Ce sens renvoie à une situation bien déterminée de choix, à savoir entre les usages alternatifs des différents moyens par suite de la rareté de ces moyens. Si les lois gouvernant le choix des moyens sont appelées logique de l'action rationnelle, nous pouvons désigner cette variante de la logique par un concept nouveau : l'économie formelle.

Les deux sens fondamentaux du terme « économique », le sens substantif et le sens formel, n'ont rien en commun. Celui-ci découle de la logique, celui-là du fait. Le sens formel implique un ensemble de lois relatives au choix entre des usages alternatifs de moyens insuffisants. Le sens substantif ne sous-entend ni choix ni moyens insuffisants ; la subsistance de l'homme peut ou non imposer un choix, et si choix il y a, celui-ci n'est pas obligatoirement déterminé par l'effet limitatif de la « rareté » des moyens ; en fait, quelques-unes des conditions physiques et sociales les plus importantes pour vivre, telles qu'avoir de l'air et de l'eau ou l'amour d'une mère pour son enfant, ne sont pas, en général, si limitées. La logique impérative contenue dans l'un des concepts diffère de celle contenue dans l'autre concept, comme la force du syllogisme diffère de la force de gravitation. Les lois de l'esprit gouvernent l'un tandis que celles de la nature gouvernent l'autre. Les deux significations ne pourraient être plus éloignées l'une de l'autre ; du point de vue sémantique, elles sont diamétralement opposées.

A notre avis, seul le sens substantif d'« économique » est capable de produire les concepts qu'exigent les sciences sociales pour analyser toutes les économies empiriques du passé et du présent. Le cadre général de référence que [240] nous essayons de construire nous oblige donc à traiter le problème en termes substantifs. L'obstacle qui se dresse immédiatement sur notre route réside, comme nous l'avons indiqué, dans ce concept d'« économique » qui renferme les deux sens, substantif et formel, à la fois. Un semblable amalgame de sens est bien sûr acceptable tant que l'on demeure conscient de ses effets restrictifs. Mais le concept courant d'« économique » coule en un seul moule les sens de « subsistance » et de « rareté » sans suffisamment se soucier des dangers que présente cette fusion pour une compréhension adéquate.

Cette combinaison de termes provenait de circonstances logiquement fortuites. En Europe occidentale et en Amérique du Nord, les deux derniers siècles donnèrent naissance à une organisation des moyens de subsistance de l'homme à laquelle les lois du choix se trouvèrent particulièrement applicables. Cette forme d'économie consistait en un système de marchés créateurs de prix. Comme les actes d'échange, tels qu'ils étaient pratiqués dans ce système, obligent les partenaires à faire un choix par suite de l'insuffisance des moyens, on pouvait réduire le système à un modèle qui se prêtait à l'application de méthodes fondées sur le sens formel d'« économique ». Tant qu'un tel système contrôlait l'économie, les sens formel et substantif se trouvaient pratiquement confondus. Les profanes acceptaient ce concept composé comme allant de soi ; des personnalités telles que Marshall, Pareto ou Durkheim l'acceptèrent également. Seul Menger critiqua ce terme dans son ouvrage posthume, mais ni lui, ni Max Weber, ni Talcott Parsons après lui, ne saisirent l'importance de la distinction pour l'analyse sociologique. En fait, il ne semblait y avoir aucune raison valable d'effectuer une distinction entre les deux sens fondamentaux qui, comme nous l'avons dit, ne pouvaient que se confondre dans la pratique.

Donc, s'il eût été pure pédanterie de différencier dans le langage parlé les deux sens du terme « économique », leur fusion en un seul concept s'avéra tout de même néfaste pour une méthodologie précise des sciences sociales. L'économie constituait naturellement une exception, puisque, dans le système marchand, ses termes devaient obligatoirement être assez réalistes. Mais en étudiant le rôle que joue l'économie dans la société humaine, l'anthropologue, le sociologue ou l'historien se trouvaient chacun confrontés à une grande variété d'institutions autres que les marchés et dans lesquelles étaient encastrés les moyens de subsistance de l'homme De tels problèmes ne pouvaient être cernés par une méthode analytique conçue pour une forme spéciale de l'économie qui dépendait de la présence d'éléments marchands spécifiques[3].

Voici posées les grandes lignes de notre discussion.

Nous commencerons par un examen plus approfondi des concepts issus des deux sens d'« économique », en nous attachant d'abord au sens formel puis au sens substantif. Nous devrions alors être en mesure de décrire les économies empiriques — qu'elles soient primitives ou archaïques — selon la manière dont le procès économique est institutionnalisé. Les trois institutions du commerce, de la monnaie et du marché nous serviront d'exemples. Jusqu'ici, elles ont été uniquement définies en termes formels de sorte que toute approche autre qu'une approche conçue en termes de marché se trouvait exclue. Leur [241] analyse en termes substantifs devrait nous rapprocher du cadre de référence universel qui est souhaité.

13.1 Les sens formel et substantif d'« économique »

Examinons le concept formel en commençant par la manière dont la logique de l'action rationnelle fait naître l'économie formelle et dont celle-ci, à son tour, produit l'analyse économique.

L'action rationnelle sera définie ici comme le choix des moyens par rapport aux fins. Les moyens représentent tout ce qui peut servir à une fin, que ce soit en vertu des lois de la nature ou des règles du jeu. Ainsi, le qualificatif « rationnel » ne s'applique ici ni aux fins ni aux moyens, mais plutôt à la relation moyens-fins. On ne suppose pas, par exemple, qu'il est plus rationnel de souhaiter vivre que de souhaiter mourir, ou que, dans le premier cas, il est plus rationnel, si l'on veut vivre longtemps, de choisir les moyens offerts par la science plutôt que ceux offerts par la superstition. Car, quelle que soit la fin, il est rationnel de choisir ses propres moyens en conséquence ; et quant aux moyens, il ne serait pas rationnel d'agir en fonction de critères autres que ceux auxquels on croit. Ainsi, dans le suicide, il est rationnel de choisir les moyens qui entraîneront la mort ; et si l'on croit à la magie noire, de rétribuer un sorcier pour parvenir à cette fin.

La logique de l'action rationnelle s'applique donc à tous les moyens et à toutes les fins concevables, englobant une variété presque infinie d'intérêts humains. Dans le jeu des échecs ou dans la technologie, dans la vie religieuse ou en philosophie, les fins peuvent couvrir toute la gamme allant des problèmes banals aux plus complexes et aux plus obscurs. De même, dans le domaine de l'économie, les fins peuvent aussi bien exprimer l'apaisement temporaire de la soif que le désir de parvenir en pleine santé à un âge avancé, tandis que les moyens correspondants impliquent respectivement un verre d'eau et une confiance reposant à la fois sur la sollicitude filiale et la vie en plein air.

Si le choix est déterminé par une insuffisance de moyens, la logique de l'action rationnelle devient cette variante de la théorie des choix que nous avons appelée l'économie formelle. Logiquement, elle n'est pas encore reliée au concept d'économie humaine, mais elle s'en rapproche d'un pas. L'économie formelle renvoie, comme nous l'avons dit, à une situation de choix découlant de l'insuffisance des moyens. C'est ce que l'on appelle le postulat de la rareté. Il implique d'abord que les moyens soient rares ; ensuite que le choix soit déterminé par cette rareté. On détermine l'insuffisance des moyens par rapport aux fins à l'aide d'une simple opération de « marquage » qui indique s'il est ou non une issue possible. Pour que cette rareté contraigne à un choix, il faut que les moyens puissent être exploités de plusieurs façons et aussi que les fins soient ordonnées, c'est-à-dire que l'on ait au moins deux fins classées par ordre de préférence. Ce sont là deux conditions de fait. Peu importe si la raison pour laquelle les moyens peuvent être utilisés en un certain cas se trouve être conventionnelle ou technologique ; il en est de même de l'ordonnance des fins.

Après avoir ainsi défini choix, rareté et insuffisance en termes opérationnels, on voit aisément que de même qu'il y a choix sans rareté, de même il y a rareté sans choix. Le choix peut être déterminé par une [242] conduire à notre lieu de destination (choix déterminé opérationnellement). Dans chacun de ces cas, une multitude de moyens, loin de réduire les difficultés du choix, les augmenterait. Evidemment, la rareté peut ou non être présente dans presque tous les domaines de l'action rationnelle. La philosophie n'est pas toujours le simple produit de l'imagination créatrice, mais elle peut également favoriser une économie d'hypothèses. Ou, pour en revenir au domaine des moyens de subsistance, dans certaines civilisations, les situations de rareté semblent être presque exceptionnelles, tandis que dans d'autres elles semblent malheureusement être générales. Dans l'un et l'autre cas, l'absence ou la présence de rareté est un état de fait, que l'origine en soit la Nature ou la Loi.

Venons-en maintenant à la question finale — et non la moindre — de l'analyse économique. Cette discipline résulte de l'application de l'économie formelle à une économie d'un type défini, à savoir le système marchand. L'économie est ici concrétisée par des institutions telles que les choix individuels donnent lieu à des mouvements interdépendants qui constituent le procès économique, et ce, en généralisant l'utilisation des marchés créateurs de prix. Tous les biens et services, y compris l'utilisation de la main-d'œuvre, de la terre et du capital, peuvent être achetés sur les marchés et ont donc un prix ; toutes les formes de revenu découlent de la vente des biens et services-salaires, loyers et intérêts n'apparaissent respectivement que comme des exemples différents de prix selon les articles vendus. La généralisation, grâce à la monnaie, du pouvoir d'achat comme moyen d'acquisition transforme le processus de satisfaction des exigences en une affectation de moyens insuffisants à des fins alternatives. Il s'ensuit que les conditions du choix ainsi que ses conséquences peuvent être quantifiées sous forme de prix. On peut affirmer, en se concentrant sur le prix comme étant le fait économique par excellence, que la méthode formelle d'approche décrit l'économie tout entière comme déterminée par des choix suscités par la rareté des moyens. Les instruments conceptuels qui permettent d'arriver à ce résultat constituent la discipline de l'analyse économique.

Tout ceci détermine les limites dans lesquelles l'analyse économique peut s'avérer efficace en tant que méthode. Par l'emploi du sens formel, on caractérise l'économie comme une série d'actions consistant à économiser les moyens, c'est-à-dire comme une série de choix déterminés par des situations de rareté. Tandis que les lois qui gouvernent ces actions sont universelles, la mesure dans laquelle ces lois sont applicables à une économie particulière varie selon que cette économie est ou n'est pas en fait une série d'actions de ce genre. Pour obtenir des résultats quantitatifs, il faut que les mouvements de lieux et d'appropriation, qui constituent le procès économique, se présentent dans ce cas comme fonction des actions sociales par rapport aux moyens insuffisants et comme orientés vers les prix qui en résultent. Cette situation n'existe que dans un système marchand. Le lien entre l'économie formelle et l'économie humaine est en effet fortuit. En dehors du système de marchés créateurs de prix, l'analyse économique perd presque toute sa pertinence en tant que méthode de recherche sur le mécanisme de l'économie. Une économie planifiée à partir d'un centre et reposant sur des prix non marchands en est un exemple bien connu. L'origine du concept substantif provient de l'économie empirique. On peut la définir brièvement comme un procès institutionnalisé d'interaction entre l'homme et son environnement qui se traduit par la fourniture continue des moyens matériels permettant la satisfaction des besoins. La satisfaction des besoins est « matérielle » si elle implique l'usage de moyens matériels pour [243] satisfaire des fins ; lorsqu'il s'agit d'un type précis de besoins physiologiques, tels que la nourriture ou le logement, seuls ce qu'on appelle les services entrent en jeu.

L'économie est donc un procès institutionnalisé. Deux idées se dégagent : le « procès » et « le fait qu'il est institutionnalisé ». Voyons ce qu'elles apportent à notre système.

Le procès suggère une analyse en termes de mouvement. Les mouvements réfèrent soit à des changements de lieux, soit à des changements de possesseurs, soit aux deux à la fois. En d'autres termes, les éléments matériels peuvent modifier leur position soit en changeant de lieu soit en changeant de « mains » ; en outre, ces changements de position, de types différents, peuvent aller ou non de pair. On peut dire que ces deux types de mouvements épuisent à eux seuls les possibilités contenues dans le procès économique en tant que phénomène naturel et social.

Les changements de lieux englobent, outre le transport, la production pour laquelle le déplacement spatial des objets est également essentiel. Les biens appartiennent à un ordre inférieur ou supérieur selon leur utilité pour le consommateur. Ce célèbre « ordre des biens » oppose les biens des consommateurs à ceux des producteurs selon qu'ils satisfont les besoins, par une combinaison avec d'autres biens, directement ou seulement indirectement. Ce type de mouvement des éléments constitue une part essentielle de l'économie prise dans son sens substantif, à savoir la production.

Le mouvement d'appropriation régit à la fois ce que l'on a coutume d'appeler la circulation des biens et leur gestion. Dans le premier cas, le mouvement d'appropriation résulte de transactions, dans le second cas de dispositions. En conséquence, une transaction est un mouvement d'appropriation semblable à un changement de « mains » ; une disposition est un acte unidirectionnel de la « main » auquel sont liés, en vertu de la coutume ou de la loi, des effets déterminés d'appropriation. Le terme « main » représente ici des groupes et offices publics aussi bien que des personnes ou des entreprises privées, la différence entre eux n'étant pour l'essentiel qu'un problème d'organisation interne. Il convient cependant de remarquer qu'au XIXème siècle, on associait habituellement l'idée d'entreprise privée à celle de transactions, tandis qu'aux entreprises publiques était généralement liée l'idée de dispositions.

Ce choix de termes implique un certain nombre d'autres définitions. Les activités sociales, dans la mesure où elles appartiennent à ce procès, peuvent être appelées économiques ; les institutions sont appelées économiques dans la mesure où elles contiennent une concentration de telles activités ; tout élément de ce procès peut être considéré comme un élément économique. Il est possible et commode de classer ces éléments en divers groupes : écologique, technologique ou social selon qu'ils appartiennent avant tout à l'environnement naturel, à l'équipement mécanique ou au milieu humain. Ainsi une série de concepts, anciens et nouveaux, s'ajoute à notre cadre de référence en vertu du caractère de procès de l'économie.

Néanmoins, si ce procès économique se limitait à une interaction mécanique, biologique et psychologique des éléments, il ne posséderait pas de réalité globale. Il ne contiendrait rien d'autre que le simple squelette des procès de production et de transport ainsi que des changements d'appropriation. En l'absence de toute indication sur les conditions sociales d'où émanent les motivations des individus, il n'existerait que peu de choses, sinon rien, qui permette d'affirmer l'interdépendance et la récurrence de ces mouvements sur lesquels reposent l'unité et la stabilité du procès. Les éléments de la nature et de [244] l'humanité, en action réciproque, ne formeraient aucune unité cohérente ; ils ne constitueraient en fait aucune unité structurelle qui puisse être considérée comme ayant une fonction dans la société ou possédant une histoire. Le procès serait dénué des qualités même qui font que la pensée commune aussi bien que la pensée savante se penchent sur les problèmes de la subsistance de l'homme, considérés comme un domaine de grand intérêt, tant du point de vue de la pratique que de la théorie et de la dignité morale.

D'où l'importance fondamentale de l'aspect institutionnel de l'économie. Sur le plan du procès, ce qui se passe entre l'homme et la terre pendant le labourage d'un champ ou à la chaîne de montage pendant la construction d'une automobile est, à première vue, un simple découpage de mouvements humains et non humains. D'un point de vue institutionnel, il ne s'agit que d'une relation de termes comme le travail et le capital, le métier et la coopération, la lenteur et la rapidité, l'accroissement des risques et autres éléments sémantiques issus du contexte social. Par exemple, le choix entre capitalisme et socialisme renvoie à deux manières différentes d'instituer la technologie moderne dans le procès de production. Sur le plan de la politique, l'industrialisation des pays en voie de développement implique, d'une part, un choix des techniques, d'autre part, un choix des méthodes pour les appliquer. Notre distinction conceptuelle est primordiale si l'on veut comprendre l'interdépendance de la technologie et des institutions ainsi que leur indépendance relative.

L'institutionnalisation du procès économique confère à celui-ci unité et stabilité ; elle crée une structure ayant une fonction déterminée dans la société ; elle modifie la place du procès dans la société, donnant ainsi une signification à son histoire ; elle concentre l'intérêt sur les valeurs, les motivations et la politique. Unité et stabilité, structure et fonction, histoire et politique définissent de manière opérationnelle le contenu de notre assertion selon laquelle l'économie humaine est un procès institutionnalisé.

L'économie humaine est donc encastrée et englobée dans des institutions économiques et non économiques. Il importe de tenir compte de l'aspect non économique. Car il se peut que la religion et le gouvernement soient aussi capitaux pour la structure et le fonctionnement de l'économie que les institutions monétaires ou l'existence d'outils et de machines qui allègent la fatigue du travail.

L'étude du déplacement de l'économie dans la société n'est donc rien d'autre que l'étude de la manière dont le procès est institutionnalisé à différentes époques et en divers lieux.

Cette étude exige un ensemble d'outils particuliers.

Notes

  1. Nous n'avons pas tenté de résumer dans ce chapitre toutes les contributions à cette controverse ; nous avons seulement voulu en présenter les lignes essentielles. On trouvera les meilleures bibliographies dans M. I. Rostovtzeff, Social and Economic History of the Hellenistic World, III, Oxford, 1941, 1327-28, fn. 25 ; et plus récemment dans Eduard Will, « Trois quarts de siècle de recherches sur l'économie grecque antique », Annales, IX, janvier-mars 1954
  2. Friedrich Oertel, Supplément et commentaires en appendice à Robert Pöhlmann, Geschichte der sozialen Frage und des Sozialismus in der antiken Welt, 3e éd., III, Munich, 1925, 516-7
  3. L'emploi sans discernement du concept composé favorisa ce que l'on pourrait bien appeler un « sophisme d'économistes ». Il consistait en une identification artificielle de l'économie avec sa forme marchande. De Hume et Spencer à Frank H. Knight et Northrop, la pensée sociale a souffert de cette restriction à chaque fois qu'elle abordait l'économie. L'essai de Lionel Robbin (1932), bien qu'utile aux économistes, dénatura définitivement le problème. Dans le domaine de l'anthropologie, l'ouvrage publié en 1952 par Melville Herskovits marque une régression par rapport à ses travaux d'avant-garde de 1940.