Karl Polanyi
Titre original : The Livelihood of Man
Première publication : 1977 (posthume, édité par H.-W Pearson, Academic Press, coll. Studies in social discontinuity, N-Y., San Francisco, Londres ; fr : Bulletin du MAUSS, n° 18, juin 1986)
Traduit par Antoine Deville
Publié ici : Les deux premières subdivisions du premier chapitre et les deux premières du second [NB : l'ouvrage est en anglais. Tant les traductions du titre que du sommaire sont de notre fait]
| Bibliographie de Karl Polanyi |
| Littérature secondaire sur Karl Polanyi |
Sommaire |
| 22.05.2011 |
| Bonne nouvelle pour les lecteurs de Karl Polanyi, puisque Flammarion annonce une traduction française de La subsistance de l'homme, livre jusqu'ici jamais traduit et pratiquement introuvable en anglais. Heureux de voir que ce tort va enfin être réparé ! |
[1] Notre génération est confrontée au problème général de l’existence matérielle de l’homme ; toute tentative qui se propose d’offrir une image plus réaliste de ce problème rencontre dès l’origine un obstacle insurmontable : le mode de pensée particulier qui nous vient de l’économie du XIXème siècle, et des conditions de vie qu’elle a créées dans toutes les sociétés industrialisées. Cette mentalité est personnifiée dans l’esprit marchand.
Dans ce chapitre, notre propos sera dans un premier temps de repérer les mystifications répandues par l’esprit marchand, pour ensuite exposer certaines des raisons pour lesquelles elles ont à ce point influencé l’opinion publique.
Tout d’abord, nous définirons la nature de cet anachronisme conceptuel, ensuite nous décrirons les transformations institutionnelles qui ont permis son apparition, et enfin nous mesurerons son influence sur l’ensemble de nos attitudes morales et philosophiques. Nous suivrons les retombées de cette attitude intellectuelle sur les champs organisés de savoir qui constituent les sciences sociales, tels que la théorie économique, l’histoire économique, l’anthropologie, la sociologie, la psychologie, l’épistémologie.
Une telle étude ne devrait laisser subsister aucun doute sur l’impact de l’économisme sur à peu près tous les aspects des questions qui nous préoccupent, en particulier sur la nature des institutions, des politiques, et des principes économiques tels qu’ils apparaissent dans les formes d’organisation passées de l’existence matérielle de l’homme.
Il est rarement pertinent de réduire l’illusion centrale d’une époque à une erreur de logique ; pourtant, d’un point de vue conceptuel, on ne peut, de par la nature des choses, décrire autrement le sophisme de l’économisme. L’erreur logique a été de nature courante et anodine : un vaste phénomène générique a été dans une certaine mesure identifié à une espèce qui nous est familière. C’est ainsi que l’erreur a consisté à poser une équivalence entre l’économie humaine en général et sa forme marchande (erreur qui a sans doute été facilitée par l’ambiguité originelle du terme « économique », sur laquelle nous reviendrons plus tard). L’illusion est alors évidente : la dimension physique des besoins humains fait partie de la condition humaine ; une société ne peut exister sans une forme ou [2] une autre d’économie substantive. D’autre part, le mécanisme de l’offre et de la demande (que l’on appelle couramment marché) est une institution relativement moderne, de structure particulière, qui n’est facile ni à instituer ni à maintenir en état de fonctionnement. Approcher l’économique en termes exclusivement marchands revient à effacer du paysage la plus grande part de l’histoire humaine. D’un autre côté, étendre démesurément la définition du concept de marché au point qu’elle absorbe tous les phénomènes économiques revient à attribuer à ceux-ci des caractéristiques qui n’appartiennent qu’aux phénomènes de marché. Inévitablement, toute réflexion perd ici de sa clarté.
Certains penseurs plus réalistes ont vainement insisté sur la nécessité d’une distinction entre l’économie en général et ses formes marchandes ; de tous temps, cette distinction a été effacée par un “Zeitgeist” qui était à l'économisme. Ces penseurs accentuaient le sens substantif de l'« économique ». Ils identifiaient l’économie avec l’industrie plutôt qu’avec les affaires, avec la technologie plutôt qu’avec un cérémonial [e 1] avec les moyens de production plutôt qu’avec les titres de propriété, avec le capital productif plutôt qu’avec le capital financier, avec les biens en capital plutôt qu’avec le capital lui-même, en bref, avec la substance économique plutôt qu’avec ses formes et ses terminologies marchandes. Mais les circonstances ont été plus puissantes que la logique, car des forces irrésistibles étaient à l'œuvre dans l’histoire, qui allaient fondre deux concepts hétérogènes en un seul.
Le concept d’économie naît avec les physiocrates français, en même temps que s’institue le marché en tant que mécanisme de l’offre et de la demande. Le phénomène nouveau, qu’on n’avait jamais connu auparavant, révélait une interdépendance entre des prix fluctuants qui affectait directement des multitudes d’hommes. Cet univers naissant des prix était le résultat d’une extension récente du commerce — institution beaucoup plus ancienne que les marchés, et indépendante de ces derniers — dans les articulations de la vie quotidienne.
Les prix existaient bien sûr auparavant, mais en aucun cas ils ne s’étaient constitués en système. De par la nature des choses, leur sphère d’action était restreinte au commerce et à la finance, dès lors que seuls les marchands et [3] les banquiers utilisaient régulièrement de la monnaie, la plus grande part de l’économie restant par ailleurs essentiellement rurale et non commerciale — une goutte d’eau de marchandises dans une vaste mer inerte de vie de voisinage, que ce fût celle du château seigneurial ou de la maisonnée. Il est vrai que les marchés des villes connaissaient monnaie et prix, mais l’objectif visé en contrôlant ces prix était de les maintenir stables. Ce n’était pas tant leurs fluctuations occasionnelles que leur prédominante stabilité, qui en faisaient un facteur de plus en plus important dans la détermination des profits tirés du commerce, dès lors que ces profits provenaient de différences de prix fixes entre deux points distants plutôt que de fluctuations anormales de prix sur les marchés locaux.
Mais la simple pénétration du commerce dans la vie quotidienne n’aurait pu à elle seule créer une économie, au sens nouveau et spécifique du terme, si n’étaient survenus de nombreux autres développements institutionnels. Parmi ces derniers, il faut noter la pénétration du commerce étranger dans les marchés, qui va les transformer de marchés locaux strictement contrôlés, en marchés créateurs de prix sujets à de plus ou moins amples fluctuations. A quoi succéda l’invention révolutionnaire de marchés à prix fluctuants pour les facteurs de production, le travail et la terre. Cette dernière transformation fut la plus radicale de toutes de par sa nature et ses conséquences. Cependant ce n’est qu’après un certain temps que les différents prix, qui comprenaient dorénavant les salaires, les prix de la nourriture et la rente, ont montré une interdépendance notable, et ont ainsi produit les conditions qui ont conduit les hommes à accepter la présence d’une réalité substantive qui n’avait pas été perçue jusqu’ici. Ce champ de pratiques naissant était l’économie, et sa découverte — une des expériences émotionnelles et intellectuelles qui constitua notre modernité — apparut aux physiocrates comme une illumination et les constitua en secte philosophique. Adam Smith retint d’eux la leçon de la « main invisible », mais il ne suivit pas Quesnay dans les voies du mysticisme. Alors que son maître français avait simplement remarqué l’interdépendance de certains revenus, [4] et leur dépendance générale par rapport aux prix du blé, son disciple le plus célèbre, parce que vivant dans une économie anglaise moins féodale et plus monétarisée, fut capable d’intégrer les salaires et la rente dans l’ensemble des « prix » et fut donc par là le premier à entrevoir la richesse des nations comme un élément intégré aux manifestations diverses d’un système sous-jacent de marchés. Adam Smith devint le fondateur de l’économie politique parce qu’il reconnut, bien que de façon grossière, dans l’interdépendance de ces différentes prix, une tendance à ce que ces prix résultent de marchés concurrentiels.
Bien qu’à l’origine cette interprétation de l’économie en termes de marché n’ait été qu’une façon raisonnable de lier de nouveaux concepts à de nouveaux faits, il nous paraît difficile de comprendre pourquoi il a fallu des générations entières pour que l’on réalise que ce que Quesnay et Smith avaient réellement découvert, constituait un champ de phénomènes indépendant de l’institution de marché, dans laquelle ils se manifestaient à cette époque. Mais, ni Quesnay ni Smith n’avaient l’intention de faire de l’économie une sphère d’existence sociale qui transcenderait le marché, la monnaie, ou les prix — et dans la mesure où ils le firent, ils échouèrent. Ils ne dégagèrent pas tant l’universalité de l’économie que la spécificité du marché. En effet, la représentation traditionnelle de l’unité des affaires humaines [e 2] déformait encore leurs pensées, et les rendait hostiles à une notion de sphère économique séparée de la société, bien qu’elle ne les ait pas par ailleurs empêchés d’affubler l’économie de caractéristiques propres au marché. Adam Smith introduisit les méthodes du commerce dans la caverne de l’homme primitif, en projetant son fameux penchant à trafiquer, troquer et échanger dans l’arrière cour du Paradis. L’approche de l’économie par Quesnay n’était pas moins catallactique. Son économie était une économie du « produit net », qui représentait peut-être une notion réelle du point de vue de la comptabilité seigneuriale, mais un simple fantôme en ce qui concerne le procès entre l’homme et la nature dont l’économie est un aspect. Le prétendu « surplus » dont il attribuait la création [5] au sol et aux forces de la nature, n’était rien d’autre qu’un transfert à l’« Ordre Naturel » de l’habituelle supériorité du prix de vente sur les coûts de production. L’agriculture en vint alors à occuper le devant de la scène parce que les revenus de la classe féodale dirigeante étaient en jeu, mais par la suite, la notion de surplus vint définitivement hanter les écrits des économistes classiques. Le « produit net » est l’ancêtre de la plus-value marxiste, et de tous ses dérivés. C’est ainsi que l’économie fut imprégnée d’une notion étrangère au processus général dont elle participe, ce processus ne connaissant ni coûts ni profits, et n’étant pas constitué par une série d’actions productrices de surplus. Les forces physiques et psychologiques ne sont pas non plus déterminées par l’urgence d’assurer un surplus au-delà d’elles-mêmes. Ni les lis des champs, ni les oiseaux dans les airs, ni les hommes dans les pâturages, les champs, les usines — gardant le bétail, moissonnant, ou déclenchant les robots d’une chaîne de montage — ne produisent de surplus au-delà de leur propre subsistance. Le travail, comme le loisir et le repos, n’est qu’un moment dans la vie autosuffisante de l’homme. La construction de la notion de surplus n’a été que la projection du modèle de marché sur un aspect fondamental de cette existence — l’économie [2].
Si, à l’origine, l’identification logiquement fallacieuse des « phénomènes économiques » aux « phénomènes de marché » était compréhensible, elle devint par la suite une exigence pratique dans cette nouvelle société et ce nouveau mode de vie qui apparurent dans les déchirures de la Révolution Industrielle. Le mécanisme de l’offre et de la demande dont la première apparition avait produit le concept prophétique de « loi économique », crût rapidement en une des forces les plus puissantes qui ait jamais pénétré la scène humaine. En l’espace d’une génération — disons de 1815 à 1845, les “Thirty Years’Peace” de Harriet Martineau — les marchés créateurs de prix, qui n’existaient auparavant que comme enclaves dans certains ports de commerce et bourses d’échange, montrèrent leur capacité résolue à organiser les êtres humains comme s’ils étaient [6] des débris de matière première que les marchés combinaient à la surface de la terre-mère ; tout pouvait désormais être librement mercantilisé, et organisé en unités industrielles aux ordres de personnes privées engagées essentiellement dans un procès d’achat et de vente visant le profit. En un temps extrêmement bref, la fiction de la marchandise, appliquée au travail et à la terre, transforma la substance véritable des sociétés humaines. Tel fut le résultat pratique de l’identification de l’économie au marché. La dépendance des hommes vis-à-vis de la nature, en ce qui concerne leurs moyens de subsistance, tomba sous le contrôle du marché, création institutionnelle toute nouvelle dotée d’un pouvoir irrésistible et qui venait de surgir brusquement de la nuit obscure. Cette nouveauté (ce gadget) institutionnelle, qui devint rapidement la force dominante de l’économie — dès lors uniquement définie comme « économie de marché » —, impulsa alors une autre transformation encore plus considérable : une société entièrement encastrée dans sa propre économie — une « société de marché ».
Ce point de vue nous permet de discerner clairement pourquoi ce que nous avions appelé le sophisme de l’économisme était principalement une erreur de nature théorique. D’un point de vue pratique, l’économie désormais consistait effectivement en marchés, le marché englobait réellement la société.
A partir de ce dernier constat, il devrait paraître évident que ce qui est significatif dans l’économisme, c’est précisément cette capacité qu’il a de donner naissance à un ensemble unifié de causes et de valeurs, qui permet dans la pratique ce qu’il n’avait d’abord fait que pressentir idéalement, l’identité entre le marché et la société. En effet, ce n’est que lorsqu’un mode de vie est organisé dans tous ses aspects pertinents, ce qui comprend une certaine image de la nature de l’homme et de société — une philosophie de la vie quotidienne qui comporte des critères de ce que sont des comportements normaux, des risques raisonnables, et une morale applicable —, que devient disponible cette sorte d’« abrégé » de doctrines théoriques et pratiques qui, seul peut produire une société, ou, ce qui revient au même, transformer une forme donnée de société [7] en une autre en l’espace d’une ou deux générations.
C’est une telle transformation qui fut accomplie, pour le meilleur et pour le pire, par les pionniers de l’économisme. C’est dire à quel point l’esprit marchand contenait en lui-même les germes d’une culture entière — avec toutes ses possibilités et ses limites ; on comprend alors pourquoi la vie dans une économie de marché induisait une certaine image de l’homme et de la société, et pourquoi elle se calquait nécessairement sur la structure d’une communauté humaine organisée par le marché.
L’avènement de cette structure a représenté une rupture violente avec les conditions antérieures. Ce qui n’avait été jusque là qu’une fine pellicule de marchés isolés fut désormais transformé en un système de marchés autorégulés. L’étape décisive fut la transformation du travail et de la terre en marchandises ; plus précisément, ils furent traités comme s’ils avaient été produits pour être vendus. Bien entendu, il ne s’agissait nullement de marchandises véritables puisqu’ils n’avaient été soit pas produits du tout (comme la terre), soit produits pour être vendus (comme le travail). Et pourtant, jamais fiction douée d’une telle effectivité ne fut inventée. Parce que le travail et la terre étaient librement achetés et vendus, le mécanisme du marché leur fut appliqué. Il existait dorénavant une offre et une demande pour le travail ; une offre et une demande pour la terre. En conséquence, il existait également un prix de marché pour l’usage de la force de travail, appelé salaire, et un prix de marché pour l’usage de la terre, appelé rente. Terre et travail furent dotés de marchés spécifiques, similaires à ceux des marchandises véritables qui étaient produites grâce à eux.
Pour évaluer la portée profonde d’une telle mutation, il faut se rappeler que le « travail » n’est qu’un autre nom pour l’homme, et la « terre » un autre nom pour la nature. La fiction marchande remit le sort de l’homme et de la nature entre les mains d’un automate mû par sa propre logique et dirigé par ses propres lois. Cette machine à produire de la prospérité matérielle n’était animée que [8] par deux motivations, celle de la faim ou du gain — ou, plus précisément, par la peur d’être privé des choses nécessaires à la vie, ou bien par l’attente d’un profit. Aussi longtemps qu’aucun non propriétaire ne put satisfaire ses besoins en nourriture sans, au préalable, vendre son travail sur un marché ; aussi longtemps qu’aucun propriétaire ne put être empêché d’acheter au prix le plus bas et de vendre au prix le plus élevé, le moulin aveugle continua de moudre des quantités toujours croissantes de marchandises au bénéfice de l’espèce humaine. La peur de mourir de faim, du côté des travailleurs, et l’appât du gain, du côté des employeurs, maintenaient le vaste mécanisme fonctionnement.
C’est cet utilitarisme pratique, ainsi généralisé, qui a forgé, de manière décisive, la compréhension qu’a l’homme occidental de lui-même et de sa société. En ce qui concerne l’Homme, nous fûmes amenés à accepter l’idée que ses motivations sont soit « matérielles » soit « idéales » et que les forces qui contribuent à l’organisation de la vie quotidienne dérivent nécessairement des motivations matérielles. Il est clair que dans les conditions qui prévalaient alors, l’homme devait sembler déterminé de toute évidence par ces motivations matérielles. Choisissez, par exemple, une motivation quelconque, et organisez la production de manière qu’elle incite effectivement les individus à produire ; vous aurez, en même temps, créé une image de l’Homme telle qu’il semblera totalement réduit à cette seule motivation. Supposons que cette motivation soit religieuse, politique ou esthétique ; ou qu’il s’agisse de l’orgueil, du préjugé, de l’amour ou de l’envie ; l’Homme apparaîtra alors essentiellement religieux, politique ou esthète, orgueilleux ou bardé de préjugés, débordant d’amour ou d’envie. Par comparaison, les autres motivations sembleront lointaines et obscures — purement idéales — puisqu’il est impossible de faire fond sur elles pour mettre en branle le cycle vital de la production. La motivation choisie dessinera la figure de l’Homme « réel ».
En réalité les êtres humains sont susceptibles de travailler pour tout un ensemble de raisons différentes, pour autant qu’ils appartiennent à un groupe social déterminé. C’est pour des raisons religieuses que les moines [9] pratiquaient le commerce, ce qui n’empêcha pas les monastères de devenir les plus grands établissements commerciaux d’Europe. La kula des Trobriandais, une des modalités de troc les plus complexes que l’on connaisse, visait principalement des finalités esthétiques. L’économie féodale reposait essentiellement sur la coutume et la tradition. Chez les Kwakiutl, l’objet de l’activité industrieuse semble être de satisfaire un point d’honneur. A l’époque du despotisme mercantiliste, l’industrie fut souvent organisée de manière à concourir à la puissance et à la gloire. En conséquence de quoi nous avons tendance à imaginer que les moines étaient régis par la religion, les Mélanésiens occidentaux par l’esthétique, les villains par la coutume, les kwakiutl par l’honneur, et les hommes d’État du XVIIème siècle par la politique de puissance. La société du XIXème siècle a été organisée de telle manière que la faim ou l’appât du gain devinrent les seuls motifs qui amenaient les individus à participer à la vie économique. L’image de l’Homme qui en résulta, celle selon laquelle il n’obéit qu’à des incitations matérialistes était entièrement arbitraire.
En ce qui concerne la société, une doctrine apparentée fut proposée, celle qui veut que ses institutions soient « déterminées » par le système économique. Le mécanisme de marché créait ainsi l’illusion d’un déterminisme économique qui constituerait la loi commune à toutes les sociétés humaines. Dans le cadre d’une économie de marché, bien sûr, cette loi tient bon. Dans ce cas de figure, effectivement, le fonctionnement du système économique ne se borne pas à « influencer » le reste de la société. Il la détermine bel et bien — au même titre que, dans un triangle, les côtés font plus qu’influencer les angles et les déterminent.
Du point de vue de la stratification en classes, l’offre et la demande qui se manifestaient sur le marché du travail, étaient identiques, respectivement, à la classe des travailleurs et à celle des employeurs. Les classes sociales, celles des capitalistes, des propriétaires fonciers, des fermiers, des agents de change, des marchands etc. étaient délimitées par les marchés de la terre, de l’argent et du capital, ainsi que ceux de leurs divers [10] usages. Le revenu de ces classes sociales était fixé par le marché. Leur rang et leur position dépendaient de leur revenu.
Si les classes sociales étaient ainsi déterminées directement par le marché, d’autres institutions n’étaient affectées qu’indirectement par lui. L’État et le gouvernement, le mariage et l’éducation des enfants, les arts, l’organisation de la science, de l’éducation ou de la religion, le choix de la profession, les modes d’habitation, la forme des propriétés, l’esthétique même de la vie privée, — toutes ces choses durent composer avec le modèle utilitariste ou, au minimum, ne pas obstruer le fonctionnement des mécanismes de marché. Mais comme il n’existe que très peu d’activités humaines qui puissent s’exercer dans le vide (même les stylites ont besoin d’une colonne), les effets indirects du système de marché ne furent pas loin de déterminer l’ensemble de la société. Il devint donc à peu près impossible d’échapper à la conclusion erronée que, de même que l’homme « économique » est l’homme « réel », de même le système économique constitue la société « réelle ».
Toute tentative d’appréciation de la place de l'économie dans une société devrait partir du simple constat que le terme « économique », que l’on utilise couramment pour désigner un certain type d’activité humaine, est un composé de deux sens distincts. Chacun d'eux a des origines différentes, indépendantes l’une de l’autre. Il n'est pas difficile de les identifier, même si on dispose pour chacun d’eux d’un grand nombre de synonymes. Le premier sens, le sens formel, provient du caractère logique de la relation des moyens aux fins, comme dans les termes “economizing” ou “economical” [e 3] la définition de l'« économique » par la rareté provient de ce sens formel. Le second sens, ou sens substantif, ne fait que souligner ce fait élémentaire que les hommes, tout comme les autres êtres vivants, ne peuvent vivre un certain temps sans un environnement naturel qui leur fournit leurs moyens de subsistance ; on trouve ici l’origine de la définition substantive de l'« économique ». Ces deux sens, le sens formel et le sens substantif, n’ont rien en commun.
Par conséquent, [11] le concept courant d’« économique » est un composé de deux sens. Bien que peu nombreux seraient ceux qui contesteraient sérieusement ce fait élémentaire, ses conséquences pour les sciences sociales (à l’exception de l’économie) sont rarement évaluées dans toutes leurs dimensions. Quand la sociologie, l’anthropologie, ou l’histoire traitent de l’existence matérielle des hommes, elles utilisent le terme « économique » comme si son sens était évident une fois pour toutes. Il est utilisé de façon imprécise, se référant ici à sa connotation de rareté, là, à sa connotation substantive, balançant ainsi entre ces deux pôles de significations sans liens l’un avec l’autre.
En bref, le sens substantif provient de ce que l’homme est manifestement dépendant de la nature et des autres hommes pour son existence matérielle. Il subsiste en vertu d’une interaction institutionnalisée entre lui-même et son environnement naturel. Ce procès est l’économie ; elle lui offre les moyens de satisfaire ses besoins matériels. Ce dernier énoncé ne doit pas être interprété comme signifiant que les besoins qu’il s’agit de satisfaire sont exclusivement des besoins physiques (bodily), tels que la nourriture ou l’habitat, aussi essentiels soient-ils pour la survie, car ceci restreindrait de façon absurde le champ de l’économie. Ce sont les moyens, non les fins, qui sont matériels. Peu importe que les objets utiles soient nécessaires à prévenir la faim, ou nécessaires à des objectifs d’éducation, militaires ou religieux. Tant que les besoins dépendent pour leur satisfaction d’objets matériels, la référence est économique. « Économique » ne signifie ici rien d’autre que « contenant une référence au procès de satisfaction de besoins matériels ». Étudier l’existence matérielle de l’homme c’est étudier l’économie dans son sens substantif, c’est ce sens que nous attribuerons au terme « économique » tout au long de ce livre.
Le sens formel a une origine entièrement différente. Provenant de la relation des moyens aux fins, il est un universel dont les référents ne sont restreints à aucun champ particulier d’intérêts humains. Les logiques ou mathématiques de ce type sont appelées « formelles » pour contraster avec les champs particuliers auxquelles elles sont appliquées. Un tel sens [12] sous-entend le verbe « maximiser », ou encore dans son acception populaire « économiser », ou encore — moins techniquement, encore que le plus précisément possible — « faire du mieux avec ses propres moyens ».
Une fusion de ces deux sens en un seul est bien sûr incritiquable tant que l’on garde à l’esprit les limites inhérentes à un concept ainsi construit. Lier la satisfaction des besoins matériels à la rareté et à l’expression « économiser », pour ensuite les fondre en un concept unique peut être justifié et raisonnable dans un système de marché, en un lieu et un temps où il est système dominant. Cependant, accepter le concept composé de « moyens matériels rares et économiser » comme concept valable en général conduit à accroître la difficulté à déloger de nos têtes l’illusion de l’économisme qui y occupe encore une position stratégique.
Les raisons en sont évidentes. Le sophisme de l’économisme, telle que nous l’avons appelé, consiste en une tendance à poser une équivalence entre l’économie humaine et sa forme marchande. Par conséquent, pour éviter ce glissement de sens il devient indispensable de procéder à une clarification radicale du terme « économique ». Soulignons une fois de plus que ceci ne peut être accompli tant que toute ambiguïté n’est pas levée, et que sens formel et sens substantif ne sont pas distingués et établis séparément. Les télescoper en un terme d’usage courant, comme l’est le concept composé, hypostasie cette double acception et aboutit à rendre presque indémêlable l’illusion.
On peut mesurer combien les deux sens ont été solidement fondus en un seul en rappelant le destin comique de cette figure mythologique moderne et hautement controversée qu’est l’homme économique|. Les postulats qui sous-tendent la création de cette fable scientifique ont été contestés sur tous les terrains — psychologique, moral, méthodologique, alors que le sens de l’épithète « économique » n’a jamais été sérieusement mis en doute. Les discussions s’arrêtaient au concept d’« homme », et non au terme « économique ». Aucune question ne fut posée quant à la nature de l’entité à laquelle était rapportée l’épithète « économique » — était-ce [13] cette entité de la nature qui, pour son existence, dépend du bon-vouloir des conditions environnantes, de la même façon que les plantes ou les animaux, ou, était-ce cette entité de l’esprit, soumise à la norme du maximum de résultats pour un effort minimum, comme le sont les anges ou les diablotins, les enfants ou les philosophes, autant qu’on les dote de raison. On considérait plutôt comme une évidence première que cette authentique représentation du rationalisme du XIXème siècle, l’homme économique, habitait un monde de discours où se combinaient magiquement l’existence la plus animale et le principe de maximisation. Notre héros était à la fois attaqué et défendu comme symbole de l’unité idée-matière, et c’était sur ce terrain qu’il était soutenu ou rejeté selon les cas. A aucun moment de ce débat séculaire, on n’évoque même de façon succincte la question de savoir à quel sens de l’économique, le sens formel ou le sens substantif, se rapportait l’homme économique.
La reconnaissance de la double origine du terme « économique » n’est en aucun cas nouvelle. On peut même affirmer que, dans les années 1870, la théorie néo-classique s’est construite à partir de cette distinction entre la définition de l'« économique » par la rareté et la définition substantive. L’économie néo-classique s’est construite sur cette prémisse de Carl Menger (Grundsätze/Principles, 1871) que l’économie devait étudier l’allocation de moyens rares permettant l’existence matérielle de l’homme. Ceci fut le premier énoncé du postulat de rareté ou de maximisation. En tant que formulation succincte de la logique de l’action rationnelle dans le champ de l’économie, cet énoncé constitue un des accomplissements les plus remarquables de l’esprit humain. Son importance fut mise en valeur par sa pertinence toute particulière par rapport aux mécanismes contemporains des institutions de marché : de par leur nature profonde, ces dernières pouvaient être approchées de cette façon, en raison de leurs effets maximisateurs dans la vie quotidienne.
Plus tard, Menger désira compléter ses « Principes » pour ne pas paraître ignorer les sociétés primitives, archaïques, ou autres sociétés anciennes qui commençaient à être étudiées par les sciences sociales. L’anthropologie culturelle avait [14] révélé qu’un grand nombre de raisons non motivées par la poursuite du gain pouvaient être à l’origine d’une décision de participation à un processus de production ; la sociologie avait réfuté l’universalité du penchant utilitariste ; l’histoire antique avait révélé l’existence de hautes civilisations florissantes ne connaissant pas de système de marché. Menger, lui-même, semble avoir soutenu que les « comportements d’économie » étaient restreints à l’échelle de valeur utilitariste, en un sens que nous considérerions aujourd’hui comme une restriction injustifiée par rapport à la logique de la relation moyens-fins. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles il hésitait à théoriser sur d’autres sociétés que les sociétés « avancées » où seules de telles échelles de valeurs pouvaient être supposées.
Menger redoutait de limiter l’application de ses « Principes » aux seules économies d’échange modernes ("Verkehrswirtschaft"). Il se refusa à autoriser une réimpression ou une traduction de sa première édition, estimant nécessaire de la compléter. Il quitta sa chaire à l’Université de Vienne, pour pouvoir se consacrer entièrement à ce problème. Après un travail d’une cinquantaine d’années, pendant lesquelles il semble être revenu sans cesse au problème initial, il laissa derrière lui un manuscrit qui fut publié à Vienne en 1923, après sa mort. Cette seconde édition abonde en références à la distinction entre l’économie d’échange ou économie de marché, pour laquelle les Principes avaient été écrits, et les économies non-marchandes ou « retardées » [e 4]. Menger y utilise plusieurs expressions pour désigner ces économies « retardées » : « arriérées, non-civilisées, non-développées ». [e 5].
L’édition posthume des Grundsätze (Principes) contenait quatre chapitres complètement remaniés. Au moins l’un d’eux est d’une importance théorique de tout premier ordre pour les problèmes de définition et de méthodes qui préoccupaient ses contemporains dans ce domaine. Ainsi que l’expliquait Menger, l’économie comportait deux « directions élémentaires », dont une était la « direction économisante » [e 6], provenant de l’insuffisance des moyens, tandis que l’autre, celle qu’il appelait la « direction techno-économique » [e 7] provenait des exigences physiques de la production sans égard à l’abondance ou l’insuffisance des moyens.
Cette discussion par Menger de ces faits élémentaires a été de toute façon complètement oubliée. L’édition posthume où on trouvait cette distinction entre les deux directions de l’économie, n’a jamais été traduite en anglais. Aucune présentation de l’économie néo-classique (y compris celle de L. Robbins, dans son Essai de 1935) [4] ne reprend cette distinction entre les deux directions. L’édition des Principes par la London School of Economics dans sa série de livres rares (1933), reprend la première édition (1871). F.A. Hayek aida par sa préface à cette édition en fac-similé, à chasser des consciences le Menger posthume, en passant outre ce manuscrit qu’il estimait « fragmentaire et désordonné ». Le professeur Hayek concluait de cette façon : « A l’heure actuelle, à quelque niveau que ce soit, les travaux tardifs de Menger doivent être considérés comme sans consistance ». Quelques dix-sept ans plus tard, quand les Principes furent traduits en anglais, augmentés d’une préface de F.H. Knight, la première édition — moitié moins épaisse que la seconde — fut une fois de plus choisie. De plus, à travers tout le livre, la traduction rendait le terme “wirtschaftend” (littéralement : engagé dans une activité économique) comme “economizing” [5]. Pourtant, selon Menger lui-même, “economizing” n’était pas l’équivalent de “wirtschaftend”, mais de “sparend” [e 8], terme [16] qu'il introduisit précisément dans l’édition posthume pour distinguer l’allocation des moyens rares d’une autre direction de l’économie qui ne supposait justement pas cette rareté.
Parce que la théorie des prix lancée par Menger avait donné des résultats brillants et formidables, le nouveau sens d’« économique » comme “economizing” ou sens formel devint le sens, et le sens plus traditionnel, apparemment plus terre-à-terre, le sens « matériel », qui n’était pas nécessairement lié à la rareté perdit tout statut académique, et fut même parfois oublié. L’économie néo-classique se construisit sur cette nouvelle acception alors que la vieille acception, matérielle ou substantive, s’effaça des consciences, et perdit toute identité pour la pensée économique.