Karl Polanyi
Titre : La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps
Titre original : The Great Transformation. The Political and Economics Origins of Our Time
Première publication : 1944
Edition utilisée : Gallimard, coll. nrf, 1983
Traduit par Catherine Malamoud et Maurice Angeno
Publié ici : Extrait du chapitre 6
| Bibliographie de La grande transformation |
| Bibliographie de Karl Polanyi |
| Littérature secondaire sur Karl Polanyi |
Sommaire |
[102] Le rapide aperçu que nous venons de donner du système économique et des marchés, pris séparément, montre que, jusqu'à notre époque, les marchés n'ont jamais été que des éléments secondaires de la vie économique. En général, le système économique était absorbé dans le système social, et, quel que fût le principe de comportement qui dominait l'économie, il ne paraissait pas incompatible avec la présence du modèle du marché. Le principe du troc ou de l'échange, qui est sous-jacent à ce modèle, ne montrait aucune tendance à s'étendre aux dépens du reste. Là où les marchés étaient le plus fortement développés, comme c'était le cas dans le système mercantile, ils prospéraient sous la direction d'une administration centralisée qui favorisait l'autarcie dans les ménages paysans comme dans la vie nationale. En fait, réglementation et marchés grandissaient ensemble. Le marché autorégulateur était inconnu : l'apparition de l'idée d'autorégulation représenta en vérité un renversement complet de la tendance qui était alors celle du développement. C'est seulement à la lumière de ces faits que l'on peut vraiment comprendre les hypothèses extraordinaires sur lesquelles repose une économie de marché.
Celle-ci est un système économique commandé, régulé et orienté par les seuls marchés; la tâche d'assurer l'ordre dans la production et la distribution des biens est confiée à ce mécanisme autorégulateur. On s'attend que les humains se comportent de façon à gagner le plus d'argent possible : telle est l'origine d'une économie de ce type. Elle suppose des marchés sur lesquels l'offre des biens (y compris les services) disponibles à un prix donné sera égale à la demande au même prix. Elle suppose la présence de la monnaie, qui fonctionne comme pouvoir d'achat entre les mains de ses possesseurs. La production [103] sera donc commandée par les prix, car c'est des prix que dépendent les profits de ceux qui orientent la production; et la distribution des biens dépendra elle aussi des prix, car les prix forment les revenus, et c'est grâce à ces revenus que les biens produits sont distribués entre les membres de la société. Ces hypothèses étant admises, la production et distribution des biens sont assurés par les seuls prix.
L'autorégulation implique que toute la production est destinée à la vente sur le marché, et que tous les revenus proviennent de cette vente. Il existe par conséquent des marchés pour tous les éléments de l'industrie, non seulement pour les biens (toujours en y incluant les services), mais aussi pour le travail, la terre et la monnaie, leurs prix étant appelés respectivement prix des denrées (commodity prices), salaire, revenu foncier ou « rente » (rent), et intérêt. Ces termes mêmes indiquent que les prix forment les revenus : l'intérêt est le prix de l'utilisation de la monnaie et forme le revenu de ceux qui sont en position d'offrir de la monnaie; le loyer est le prix de l'utilisation de la terre et forme le revenu de ceux qui l'offrent; le salaire est le prix de l'utilisation de la force de travail et forme le revenu de ceux qui la vendent; enfin, les prix des denrées concourent aux revenus de ceux qui vendent leurs services d'entrepreneurs, le revenu appelé profit étant en réalité la différence entre deux ensembles de prix : celui des biens produits et, d'autre part, leur coût, c'est-à-dire le prix des biens nécessaires à leur production. Si ces conditions sont remplies, tous les revenus proviennent des ventes sur le marché, et ces revenus suffisent exactement à acheter tous les biens produits.
Suit un autre groupe de conditions supposées, qui concerne l'État et sa politique. On ne doit rien permettre qui empêche la formation des marchés, et il ne faut pas permettre que les revenus se forment autrement que par la vente. De même, l'ajustement des prix aux changements de la situation du marché ne doit faire l'objet d'aucune intervention — que ces prix soient ceux des biens, du travail, de la terre ou de la monnaie. Il convient donc, non seulement qu'il y ait des marchés pour tous les éléments de l'industrie[1], mais qu'aucune mesure ou politique ne soit autorisée qui puisse influencer le fonctionnement de ces marchés. Il ne faut fixer ou réglementer [104] ni le prix, ni l'offre, ni la demande. Seules conviennent les politiques et les mesures qui contribuent à assurer l'autorégulation du marché en créant des conditions qui fassent du marché le seul pouvoir organisateur en matière économique.