Julien Freund
Publié ici : extrait
Le postulat qui gouverne toute la pensée de Max Weber est l'irrationalité ou l'absurdité du monde. Le monde n'est pas un et harmonieux, il est multiple, infini, en proie à une pluralité de contradictions et d'antagonismes. On est dans une ontologie héraclitéenne.
Ainsi l'homme dans sa vie comme dans sa pensée est irrémédiablement voué aux oppositions, aux conflits et aux extrêmes. Il est condamné à un perpétuel balancement entre le rationnel et l'irrationnel, entre le vécu et le concept, le fini et l'infini, le savoir et la foi, l'individu et la société, l'explication et la compréhension etc... La vie est lutte perpétuelle, tension et tout ce qu'il est possible de faire, c'est de trouver des arrangements et des compromis provisoires qui n'ont aucune valeur objective mais qui permettent de vivre au quotidien (la politique, la religion). Il ne s'agit pas de nier les antagonismes en cherchant une conciliation définitive (un juste milieu), mais de les assumer avec lucidité.
Ce que Weber combat farouchement, ce ne sont pas les religions comme telles, mais les systèmes philosophiques qui prétendent à une objectivité scientifique et qui ne sont en fait que des religions sécularisées, c'est-à-dire qui réintroduisent frauduleusement une interprétation globale et exhaustive de la réalité. C'est ce qu'il appelle le charlatanisme intellectuel. Il ne condamne pas ceux qui, ne pouvant supporter l'irrationalité du monde, font le sacrifice de l'intellect et cherchent consolation dans les églises. Il condamne ceux qui utilisent leur chaire de professeur aux fins de "prophéties universitaires". Du postulat d'irrationalité du monde découle le polythéisme des valeurs.
La valeur n'est pas une qualité inhérente aux choses, elle relève du jugement, elle est le contenu d'une prise de position. Il n'y a donc point de valeur objective, elle est foncièrement subjective, créée par l'homme, suivant qu'il approuve ou désapprouve quelque chose. En elles-mêmes, les choses sont dépourvues de signification, mais elles peuvent donner lieu à une infinité de points de vue possibles et donc de significations. C'est le pluralisme axiologique ou le polythéisme des valeurs. Il entend par là qu'elles sont comme les dieux de la mythologie grecque qui ne cessaient de se combattre. En effet, le propre des valeurs c'est qu'elles sont plurielles et donc antagonistes, c'est-à-dire incompatibles entre elles. Il est impossible de trancher scientifiquement en faveur de l'une ou de l'autre, la seule chose que l'on puisse faire, c'est de décider en vertu d'une conviction, d'une croyance ou d'un sentiment que l'une est meilleure qu'une autre. Il s'agira donc toujours d'un choix irrationnel et subjectif bien qu'utile et même vital.
Weber affirme « l'impossibilité de se faire le champion de convictions pratiques au nom de la science ». Seule « la discussion des moyens nécessaires pour atteindre une fin fixée au préalable » peut légitimement revendiquer la contribution de la raison scientifique, mais non pas la discussion qui détermine les fins elles-mêmes.
La raison scientifique ne peut fonder les jugements de valeur mais seulement les jugements de faits. Donc les jugements de valeur tombent inévitablement dans le domaine de la pure liberté.
Weber insiste tout particulièrement sur la tension caractéristique entre l'inévitable subjectivité propre à tout jugement et la nécessaire objectivité qu'exige la démarche scientifique. Il ne saurait être question de sacrifier la subjectivité à l'objectivité, à la manière des positivistes naturalistes, ni inversement l'objectivité à la subjectivité, à la manière des idéologues qui font intervenir leurs idéaux pratiques ou leurs convictions dans leurs recherches. (Weber récuse donc un certain positivisme qui prétend, à la manière de Comte, déduire l'idéal à partir des faits et des lois qui les régissent.)
La neutralité axiologique propre à la démarche scientifique n'implique pas un pur scepticisme puisqu'en pratique il est nécessaire de donner un sens à notre vie par le choix de valeurs. Il y a donc tension entre l'impossibilité théorique d'une vérité et sa nécessité pratique. Il s'agit seulement d'un relativisme axiologique.
Le rôle du savant est d'expliquer et de faire comprendre le réel ou les évènements, non de les juger. Mais personne ne saurait lui interdire d'avoir des opinions politiques ou éthiques. Il lui est seulement interdit de faire croire que ses opinions se justifient scientifiquement, ou qu'elles sont plus fondées que d'autres parce qu'un savant les exprime.
Le péché capital c'est la confusion entre les deux. En tant que savant, il ne doit rien affirmer qui ne puisse être démontré ou vérifié, en tant qu'homme il est libre d'exprimer ses opinions comme tout le monde.
(Weber a élaboré la notion méthodologique d'idéaltype définie comme rationalisation utopique d'un point de vue pour tenter d'assumer au mieux cette tension). Cette distinction entre l'homme et le savant nous introduit à la distinction entre éthique de conviction et éthique de responsabilité.
Il y a deux façons de comprendre la morale. La première qui consiste à faire inconditionnellement son devoir, au sens de l'impératif catégorique kantien, indépendamment de toute considération pour les motifs, les moyens et les conséquences. L'autre consiste dans la conscience de ses responsabilités, ce qui veut dire prendre en charge les moyens et les conséquences prévisibles ou imprévisibles. Il y a d'une part la fidélité absolue à une conviction et d'autre part l'attention aux situations concrètes et aux nécessités de la vie.
Le partisan de la pure éthique de conviction ne peut, selon Weber, supporter l'irrationalité du monde et ses antagonismes. Au contraire le partisan de l'éthique de responsabilité prend en charge les conflits possibles entre la fin, les moyens et les conséquences en fonction du contexte concret ou il se trouve. Ce qui est souhaitable de faire idéalement n'est pas toujours réalisable pratiquement. Selon ses évaluations, il est prêt à faire des sacrifices, des concessions.
Si opposées que soient ces deux attitudes au niveau théorique, elles sont néanmoins indissociables dans l'action. Pour agir de façon responsable, il faut être au service d'une cause, donc être animé d'une conviction. Et l'homme de conviction se doit d'être responsable. L'éthique de conviction n'est pas réservée à la religion, ni l'éthique de responsabilité à la politique.