Joseph Schumpeter
Titre original : History of Economic Analysis
Première publication : 1954
Edition utilisée : Gallimard, Tel
Publié ici : extrait du tome III
Dans les pays où la bureaucratie représentait un élément de puissance et où, comme en Allemagne, elle avait été le garant du libéralisme économique au cours de la période précédente [avant 1870], il s'est produit un changement non négligeable : sans lui devenir cependant tout à fait hostile, la bureaucratie a commencé à envisager différemment la classe des industriels et des hommes d'affaire : elle s'est mise à les considérer comme un élément à contrôler et à diriger plutôt qu'à laisser agir seul, un peu comme le fait aujourd'hui [dans les années 50] l'administration américaine. La classe des employés, en rapide croissance numérique, et les autres groupes qu'on commençait à appeler la « nouvelle classe moyenne » — l'« ancienne » comprenant les exploitants agricoles, les artisans et les petits commerçants — opposaient une résistance très forte à la propagande socialiste. Mais la minorité qui adhérait au libéralisme économique ou politique, au sens que nous donnons à cette expression, n'était guère plus importante, peut-être moins, que la minorité devenue socialiste. Le reste de cette classe manifestait des attitudes et développait des programmes de réforme qui lui étaient propres. Enfin, des individus et des sous-groupes de toutes les classes se sont détachés du libéralisme économique et politique — bien qu'ils en aient souvent conservé l'étiquette — pour en faire autant. Malgré toutes les divergences d'intérêts et de préjugés culturels qui les séparaient certainement, ces groupes avaient entre eux quelque chose de commun : ils conféraient à l'État et à la Nation — à l'État National — une position centrale ou directrice. On désigne donc communément ces tendances comme « nationalistes » ou « néo-mercantilistes » ou « impérialistes » ; ces expressions et quelques autres traduisent des aspects particuliers d'une attitude aussi difficile à définir qu'à expliquer, mais elles ne l'expriment pas tout entière. Les marxistes ont à offrir des formules simples qui font bien cadrer ces phénomènes avec leur schéma — la plus simple d'entre elles étant peut-être celle selon laquelle l'« impérialisme » est le dernier stade (ou la « dernière carte ») du capitalisme. La psychologie sociale populaire a d'autres formules simples à offrir. Je n'en ai aucune et je dois me contenter de faire remarquer que je viens d'évoquer ici les racines du totalitarisme moderne. [pages 26-27]