Georg Simmel
Titre original : Philosophie des Geldes
Première publication : 1900
Traduit par Sabine Cornille et Philippe Ivernel, de l'allemand
Publié ici : sommaire complet et court extrait du quatrième chapitre
Sommaire |
[191] L'échange des produits du travail, ou de toute possession quelle que soit son origine, est manifestement l'une des toutes premières et des plus pures formes de la socialisation humaine : et ceci non pas de telle façon que la « société » serait d'abord achevée et qu'ensuite on procéderait à des échanges en son sein, mais l'échange étant lui-même une des fonctions qui, à partir de la simple juxtaposition des individus, réalisent leur connexion intime, la société ; la société en effet n'est pas une unité absolue qui devrait d'abord être là, pour que naissent toutes les formes possibles de relations particulières entre ses membres, auxquelles elle servirait de support ou de cadre : supériorité et subordination, cohésion, imitations, division du travail, échange, attaques et défenses convergentes, communauté religieuse, formation de partis et bien d'autres encore. Au contraire, « société » n'est que le terme général qui englobe la totalité de ces interrelations spécifiques. Assurément, telle ou telle relation particulière peut faire défaut, il reste encore assez de « société » - à condition toutefois qu'après la disparition de l'une d'elles il en subsiste encore un assez grand nombre en action ; si toutes venaient à faire défaut, il n'y aurait pas non plus de société exactement comme un organisme animé peut continuer d'exister en tant qu'unité vivante si l'une ou l'autre de ses fonctions, c'est-à-dire des interrelations entre ses parties, venait à s'arrêter, mais cessera d'exister si toutes s'arrêtent - parce que la « vie » n'est pas autre chose que la somme de toutes ces forces en interaction parmi les atomes qui composent un corps. [...]
[191] De même que, sans la confiance des hommes les uns envers les autres, la société tout entière se disloquerait - rares, en effet, les relations uniquement fondées sur ce que chacun sait de façon démontrable de l'autre, et rares celles qui dureraient un tant soit peu, si la foi n'était pas aussi forte, et souvent même plus forte, que les preuves rationnelles ou même l'évidence ! - de même, sans la confiance, la circulation monétaire s'effondrerait. Toutefois cette confiance se nuance d'une certaine façon. L'affirmation que tout argent est à proprement parler du crédit, puisque sa valeur repose sur la confiance qu'a la partie prenante de recevoir contre cet instrument d'échange une certaine quantité de marchandises, n'est pas encore totalement éclairante. En effet, l'économie monétaire n'est pas la seule à reposer sur une telle croyance, mais c'est le cas pour toute économie, quelle qu'elle soit. Si l'agriculteur ne croyait pas que son champ va porter des fruits cette année comme les années précédentes, il ne sèmerait pas; si le commerçant ne croyait pas que le public va désirer acheter ses marchandises, il ne se les procurerait pas, etc. Cette sorte de foi n'est rien d'autre qu'un savoir inductif atténué.
[243] Tout comme mes pensées doivent prendre la forme de la langue généralement comprise pour promouvoir mes buts pratiques par ce détour, ainsi mon action ou mon savoir doivent-ils adopter la forme de la valeur monétaire pour servir l’avancée de ma volonté. L’argent est l’outil le plus pur, de l’espèce ci-dessus décrite [un transformateur] : une institution dans laquelle l’individu verse son action ou son savoir, pour atteindre par ce point de passage des objectifs qui resteraient inaccessibles à un effort directement dirigé vers eux. [...]
[247] Finalement, toute la diversité des marchandises est convertible en une seule valeur, l'argent, tandis que l'argent, lui, est convertible en toute la diversité des marchandises. Par rapport au travail, le phénomène prend cette forme particulière que le capital est presque toujours transférable d'un usage à l'autre - au pire avec une certaine perte, mais souvent avec profit - tandis que le travail, lui, ne l'est quasiment jamais. L'ouvrier ne peut pour ainsi dire pas disjoindre son savoir et son talent du métier qu'il exerce, pour les investir dans un autre. Eu égard à la liberté de choix et aux avantages qu'elle procure, il est donc défavorisé tout autant que le commerçant vis-à-vis du détenteur de capitaux. C'est pourquoi la valeur d'une somme d'argent donnée est égale à la valeur de chaque objet particulier dont elle constitue l'équivalent, plus la valeur de la liberté de choix offerte entre un nombre indéterminé d'objets pareils - ce plus n'ayant guère d'analogue approximatif dans la sphère de la marchandise ou du travail.
[346] A toute obligation — hormis celles qu'on peut avoir à l'égard d'une idée pure — correspond pour une autre personne un droit d'exiger ; c'est pourquoi l'éthique établit une identité entre la liberté morale et les obligations imposées soit par un impératif idéal ou social, soit par le moi. L'exigence de l'autre personne peut soit avoir pour contenu l'activité personnelle de l'obligé, soit du moins concerner directement le résultat de son travail personnel ; ou bien enfin il peut s'agir[1] simplement d'un objet déterminé dont l'ayant droit peut prétendre à la jouissance, sans plus avoir la moindre influence sur les voies et les moyens par lesquels l'obligé se le procure. Cette échelle est en même temps celle des degrés de liberté accompagnant la prestation. Globalement sans doute, c'est par son action personnelle que le sujet s'acquitte de toutes les obligations, mais il y a une grande différence, selon que le droit du bénéficiaire s'étend directement à la personnalité du prestataire ou seulement au produit de son travail, ou plus simplement encore au produit lui-même, en soi et pour soi, quel que soit le travail par lequel l'obligé parvient à l'obtenir, fût-ce celui d'autrui. Même à avantages objectivement égaux pour l'ayant droit, dans le premier cas la liberté de l'obligé est complètement liée, dans le second il se voit déjà accorder une latitude plus grande, et dans le troisième, très considérable. Pour le premier cas, l'exemple extrême est l'esclavage : ici l'obligation ne concerne nullement une performance définie de façon quelque peu objective, mais le prestataire lui-même, elle englobe l'activité de toutes les énergies tendues, présentes dans le sujet. Dans la réalité moderne, il existe bien de telles obligations concernant la force performante et non pas une détermination objective de ses résultats (par exemple certaines catégories de travailleurs, fonctionnaires, domestiques) ; si celles-ci ne font pourtant pas trop violence à la liberté, cela provient soit de la limitation dans le temps des périodes de prestation, soit de la possibilité de choisir la personne envers laquelle on va s'engager, ou encore de la grandeur de la contrepartie qui fait que l'obligé se sent en même temps ayant droit. A ce niveau, il y a également le servage, tant que les serfs appartiennent purement et simplement, et avec toute leur force de travail, à la seigneurie, c'est-à-dire tant que [347] leurs services ne sont pas « mesurés ». Le passage au deuxième niveau s'effectue quand les services sont limités dans la durée (ce qui ne veut pas dire que ce niveau ait toujours été, historiquement, postérieur ; au contraire, la dégradation de la liberté du paysan conduit très souvent du deuxième au premier type de relation). Le deuxième niveau est complètement atteint quand, au lieu d'un temps et d'une force de travail déterminés est exigé un produit déterminé de ce travail. A l'intérieur de ce niveau, on peut observer la gradation suivante : le sujet du seigneur doit livrer soit un pourcentage fixe des revenus du sol — par exemple la dîme — soit un quantum de céréales, de bétail, de miel, etc., fixé une fois pour toutes. Bien que dans certaines circonstances ce dernier mode puisse être plus dur et plus rude, il laisse néanmoins à l'obligé une plus grande liberté individuelle, car il rend le propriétaire foncier plus indifférent vis-à-vis de la gestion économique du paysan : pourvu que ce dernier produise suffisamment pour que le prélèvement se fasse, le seigneur n'a aucun intérêt au revenu global, alors qu'il en a un considérable dans le cas du prélèvement proportionnel, d'où, nécessairement : surveillances étroites, mesures autoritaires, contraintes. La fixation des prélèvements à un quantum absolu et non relatif est déjà un phénomène de transition qui annonce le relais par l'argent. Théoriquement, certes, il pourrait déjà y avoir à tout ce niveau liberté totale et dégagement de la personnalité, en tant que telle, de ce rapport d'obligation, car la seule chose qui importe à l'ayant droit, c'est de recevoir le prélèvement objectif fixé, que le redevable aille le chercher où bon lui semble. Mais, par le fait, dans ce type de gestion économique, il ne peut le prendre nulle part ailleurs que dans son propre travail et la relation s'est en réalité établie sur cette base. L'activité de la personnalité était clairement déterminée par ses obligations. C'est là le type général que l'on rencontre en économie naturelle à chaque fois que prestation oblige à contre-prestation : cependant prestation et personnalité s'écartent bientôt l'une de l'autre au point que l'obligé aurait théoriquement le droit de retirer complètement sa personnalité de la prestation et d'en fournir une purement objective, par exemple obtenue par le travail d'autrui. Mais en réalité la constitution économique exclut pratiquement cette éventualité et le sujet demeure lui-même engagé à travers et dans le produit dû, et sa force personnelle contrainte à prendre une [348] direction déterminée. A quel point toutefois le principe de l'objectivité, face à celui de la personnalité, représente un tournant vers la liberté, c'est ce que nous montre l'extension, au XIIIe siècle, des possibilités pour les grands commis d'obtenir un fief. Ainsi la dépendance, jusqu'alors personnelle, fut transformée en une dépendance purement chosale, et, dans toutes les affaires ne relevant pas des rapports de vassalité, ces fonctionnaires étaient donc soumis au droit régional, c'est-à-dire libres. Il en va de même aujourd'hui quand des personnalités douées, contraintes au travail salarié, préfèrent servir une société par actions plutôt qu'un chef d'entreprise, ou bien encore quand la pénurie de domestiques résulte du fait que les filles préfèrent le travail en usine au service chez des patrons, où elles sont peut-être mieux loties matériellement, mais se sentent moins libres, étant soumises à la subjectivité des personnes. Le troisième niveau, celui où la personnalité est véritablement séparée du produit, l'exigence ne s'étendant absolument plus à elle, est atteint quand le prélèvement en nature est relayé par le prélèvement monétaire. En droit privé on a pu qualifier de magna charta de la liberté individuelle cette stipulation du droit romain classique selon laquelle, devant toute exigence concernant des biens, on pouvait refuser de s'acquitter en nature et régler avec de l'argent. Le propriétaire foncier qui a le droit d'exiger un quantum de bière, de volaille ou de miel de son paysan, engage l’activité de ce dernier dans une direction précise ; dès qu'il ne perçoit que des prélèvements en espèces, le paysan reste tout à fait libre de faire à son gré de l'apiculture, de l'élevage ou toute autre chose. Dans le domaine du service personnel, on voit s'accomplir le même processus formel avec l'autorisation de fournir un remplaçant, que l'autre partie est contrainte d'accepter s'il est sans reproches. Cette autorisation, par le sens qu'elle prend, place la relation sur une toute nouvelle base ; aussi doit-elle souvent, comme le relais par l'argent, être conquise de haute lutte : on sent bien en effet qu'elle est, comme celui-là, purement et simplement la voie du désengagement par rapport à l'obligation. Les auteurs du Domesday Survey, pour désigner les paysans qui remplaçaient leur service de travail obligatoire par des prestations monétaires régulières, ont choisi des formulations caractéristiques exprimant qu'ils n'étaient ni tout à fait libres ni tout à fait soumis. Simplement, la dénomination [349] des prestations en espèces a longtemps encore porté la marque originelle des livraisons en nature : on levait un impôt cuisine, des pfennigs tonneaux, une taxe hébergement (en lieu et place de l'hébergement des seigneurs en tournée et de leurs fonctionnaires), des pfennigs miel, etc. Comme stade de transition, il apparaît souvent que la livraison originelle en nature soit taxée en argent et son montant exigé en remplacement de celle-ci. Cette phase intermédiaire se rencontre aussi dans des états de choses très éloignés de l'exemple précédent : au Japon, tous les intérêts et les redevances étaient encore en 1877 soit payés en riz, soit calculés en riz et payés en argent — cela correspond à la façon dont, sous la reine Elisabeth, pour la location de certaines terres appartenant aux universités, le schilling du fermage était fixé en grain, bien que manifestement réglé en métal blanc. Ainsi on souligne au moins encore l'identité du quantum de valeur composant l'obligation, alors qu'elle s'est déjà débarrassée de tout lien personnel résultant d'un contenu déterminé. Si le jus primae noctis a réellement existé quelque part, son évolution passe par des étapes analogues ; ce droit du seigneur avait d'abord concerné toute la personne de l'obligée, exigeant le sacrifice de son avoir ou plutôt de son être le plus intime ; c'était dit-on le prix que devrait payer sa sujette pour se voir accorder le droit de convoler. Dans l'étape suivante il va céder ce droit de convoler, qu'il est à tout moment encore libre de dénier, contre le paiement d'une somme d'argent ; à la troisième étape, son droit d'opposition devient absolument caduque, et le sujet est libre de se marier dès qu'il a payé au seigneur une somme déterminée, dite redevance sur les noces, le mariage, la femme, ou autre formulation. La libération de la personnalité est donc dès la deuxième étape axée sur l'argent, mais pas exclusivement, puisqu'il fallait encore obtenir l'accord du seigneur, et qu'on ne pouvait pas le contraindre. La relation sera totalement dépersonnalisée lorsque seul le paiement de l'argent décide, à l'exclusion de tout autre facteur. Avant la disparition de tout droit seigneurial dans ce domaine, la liberté personnelle ne peut pas accéder à un stade supérieur à celui où l'obligation du sujet est transformée en une prestation monétaire que le seigneur est contraint d'accepter. C'est pourquoi très souvent aussi la réduction, et finalement la suppression complète des corvées et des livraisons paysannes ont souvent pris la voie [350] d'une transformation en équivalent monétaire. [...]
[397] Si donc la liberté a pour sens d'autonomiser réciproquement l'être et l'avoir, et si l'argent disloque et brise plus nettement que tout la détermination de l'un par l'autre - il n'en existe pas moins, face à cela, une notion différente de la liberté, plus positive, qui à un stade différent resserre de nouveau les liens de l'être et l'avoir, sans cesser de trouver en l'argent, pour autant, sa réalisation la plus énergique. Je reprends la définition précédente de la propriété : elle n'est point, malgré les [398] apparences, réception passive d'objets, mais action sur eux et avec eux. Cela étant, aucune possession, fût-elle la plus étendue, la moins limitée, ne peut rien d'autre avec les objets que de leur imprimer le vouloir du moi : si je possède une chose, cela veut justement dire qu'elle n'oppose pas de résistance à mon vouloir, que celui-ci peut s'imposer à elle ; et quand je prétends d'un être humain que je le « possède », c'est parce qu'il cède à ma volonté, que - harmonie naturelle ou violence suggestive - mon être, mon vouloir se prolongent en lui. De même que mon corps est mien, et cela plus que tout autre objet, pour la raison qu'il obéit plus directement et plus complètement à mes impulsions psychiques, ces dernières s'exprimant à travers lui relativement tout entières : de même chaque chose est-elle mienne dans la mesure où cela vaut aussi pour elle. Que d'une chose on « puisse faire ce qu'on veut », n'est point un simple effet de la possession, mais le sens propre de celle-ci. Ainsi le moi est-il entouré de toutes ses « possessions » comme d'un domaine où ses tendances, ses traits de caractère, acquièrent une réalité visible ; domaine qui forme une extension du moi, celui-ci n'étant plus que le centre qui émet ses fulgurations au cœur des choses ; et les choses sont miennes à partir du moment où elles se rendent au droit et à la force qu'aura le moi de les façonner comme bon lui semble. Cet étroit rapport au moi, qui fait apparaître la propriété comme la sphère et l'expression de ce dernier, ne se noue pas seulement le temps qu'elle dure et se conserve. Au contraire, il est tout à fait conforme à notre conception de la propriété entendue comme une somme d'actions, que la cession de valeurs par voie d'échanges ou de cadeaux puisse créer un sentiment accru de la personnalité, ce type d'attrait lié au désintéressement, au sacrifice de soi, qui signifie à vrai dire une élévation de soi par le détour d'un amoindrissement.