Emile Durkheim
Première publication : 1902-1903
Sommaire |
Jusqu'à présent, en effet, nous avons présenté la morale comme un système de règles extérieures à l'individu et qui s'imposent à lui du dehors, non sans doute par la force matérielle, mais en vertu de l'ascendant qui est en elles. Il n'en est pas moins vrai que, de ce point de vue, la volonté individuelle apparaît comme régie par une loi qui n'est pas son œuvre. Ce n'est pas nous, en effet, qui faisons la morale. Sans doute, comme nous faisons partie de la société qui l'élabore, en un sens chacun de nous concourt à l'élaboration d'où elle résulte. Mais, d'abord, la part propre de chaque génération, dans l'évolution morale, est très réduite. La[1] morale de notre temps est fixée dans ses lignes essentielles, au moment où nous naissons ; les changements qu’elle subit au cours d’une existence individuelle, ceux, par conséquent, auxquels chacun de nous peut participer sont infiniment restreints. Car les grandes transformations morales supposent toujours beaucoup de temps. De plus, nous ne sommes qu’une des innombrables unités qui y collaborent. Notre apport personnel n’est donc jamais qu’un facteur infime de la résultante complexe dans laquelle il disparaît anonyme. Ainsi, on ne peut pas ne pas reconnaître que, si la règle morale est œuvre collective, nous la recevons beaucoup plus que nous ne la faisons. Notre attitude est beaucoup plus passive qu’active. Nous sommes agis plus que nous n’agissons. Or, cette passivité est en contradiction avec une tendance actuelle, et qui devient tous les jours plus forte, de la conscience morale. En effet, un des axiomes fondamentaux de notre morale, on pourrait même dire l’axiome fondamental, c’est que la personne humaine est la chose sainte par excellence ; c’est qu’elle a droit au respect que le croyant de toutes les religions réserve à son dieu; et c’est ce que nous exprimons nous-mêmes, quand nous faisons de l’idée d’humanité la fin et la raison d’être de la patrie. En vertu de ce principe, toute espèce d’empiètement sur notre for intérieur nous apparaît comme immorale, puisque c’est une violence faite à notre autonomie personnelle. Tout le monde, aujourd’hui, reconnaît, au moins en théorie, que jamais, en aucun cas, une manière déterminée de penser ne doit nous être imposée obligatoirement, fût-ce au nom d’une autorité morale.[2] C'est une règle, non seulement de logique, mais de morale, que notre raison ne doit accepter comme vrai que ce qu'elle a reconnu spontanément être tel. Mais, alors, il n'en peut être autrement de la pratique. Car, puisque l'idée a pour but et pour raison d'être de guider l'action, qu'importe que la pensée soit libre, si l'action est serve ?
Certains, il est vrai, contestent à la conscience morale le droit de réclamer une telle autonomie. On fait remarquer qu'en fait nous subissons de perpétuelles contraintes, que le milieu social nous modèle, qu'il nous impose toutes sortes d'opinions que nous n'avons pas délibérées, sans parler des tendances qui nous viennent fatalement de l'hérédité. On ajoute que, non seulement, en fait, mais en droit, la personnalité ne peut être qu'un produit du milieu. Car d'où viendrait-elle ? Ou bien il faut dire qu'elle est née de rien, qu'elle existe de toute éternité, une et indivisible, véritable atome psychique tombé on ne sait comment dans le corps ; ou bien, si elle a eu une naissance, si elle est formée de parties comme tout ce qui existe dans le monde, il faut bien qu'elle soit un composé et un résultat de forces diverses, venues de la race ou de la société. Et nous avons montré nous-mêmes comment elle ne pouvait s'alimenter à une autre source. Mais, si incontestables que soient tous ces faits, si certaine que soit cette dépendance, il est tout aussi certain que la conscience morale proteste de plus en plus énergiquement contre cette servitude, et revendique avec énergie, pour la personne, une autonomie de plus en plus grande. Étant données la généralité et la persistance de cette revendication, la netteté toujours croissante avec laquelle elle s'affirme, il est impossible d'y voir le produit de je ne sais quelle hallucination de la conscience publique. Il faut bien qu'elle corresponde à quelque chose. Elle est elle-même un fait, au même titre que les faits contraires qu'on lui oppose, et, au lieu de la nier, de lui contester le droit d'être, puisqu'elle est, il faut en rendre compte.