Deborah L Walker
Titre original : Austrian Economics
Première publication : 1993
Edition utilisée : dans David R. Henderson (dir.), The Fortune Encyclopedia of Economics, Top Economists Explain the Theories, Mechanics, and Institutions of Money, Trade and Markets, Warner Books, Inc.
Traduit par Ludovic Sesim (août 2009)
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L'origine de l'école autrichienne d'économie remonte à la publication en 1871 des Principes économiques de Carl Menger (Grundsätze der Vokswirtschaftslehre). Deux étudiants de Menger, Eugen von Böhm-Bawerk et Friedrich von Wieser, ont continué son travail en effectuant des contributions considérables. L'analyse du capital et de l'intérêt de Böhm-Bawerk est particulièrement remarquable. Durant les années 1920, 1930 et 1940, Ludwig von Mises et Friedrich A. Hayek ont continué la tradition autrichienne avec leurs travaux sur le cycle économique et sur l'impossibilité du calcul économique en régime socialiste. L'analyse autrichienne a perdu de sa renommée dans la profession des économistes durant les années cinquante et soixante, mais la récompense du Prix Nobel d'économie remise à Hayek en 1974, couplée avec la diffusion des idées de Mises par ses étudiants et disciples, a relancé l'école autrichienne d’économie.
Les principales pierres angulaires de l'économie autrichienne sont l'individualisme méthodologique, le subjectivisme méthodologique et un accent sur les processus plutôt que sur les états finaux.
L'économie, pour un économiste autrichien, consiste à étudier l'action humaine intentionnelle, dans son sens le plus large. Puisque seuls les individus agissent, le centre d'étude pour l'économiste autrichien repose toujours sur l'individu. Bien que les économistes autrichiens ne soient pas seuls à utiliser l'individualisme méthodologique, ils ne soulignent pas le comportement de maximisation des individus de la même manière que les principaux économistes néoclassiques. Les économistes autrichiens croient que l'on ne peut jamais savoir si les gens ont maximisé des bénéfices ou s’ils ont réduit au minimum des dépenses. Au lieu de cela, les économistes autrichiens soulignent le processus par lequel les participants du marché obtiennent l'information et forment leurs anticipations pour les mener à leur idée personnelle de la meilleure solution.
Selon les économistes autrichiens, le problème économique le plus important, auquel les gens font face, est de savoir comment coordonner ses plans avec ceux des autres personnes. Pourquoi, par exemple, quand une personne va dans un magasin acheter une pomme, c’est cette pomme-là qui doit être achetée ? Cet entrecroisement de projets individuels dans un monde d'incertitude est, selon les Autrichiens, le problème économique de base.
Les économistes autrichiens n'utilisent pas les mathématiques dans leurs analyses ou leurs théories parce qu'ils ne pensent pas que les mathématiques puissent saisir la réalité complexe de l'action humaine. Ils croient que durant le temps où les gens agissent, il se produit un changement et que des rapports quantifiables sont applicables seulement quand il n'y a aucun changement. Les mathématiques peuvent capturer ce qui a eu lieu, mais ne peuvent jamais capturer ce qui aura lieu.
Les actions d'un individu et ses choix sont basés sur une échelle de valeurs connue uniquement par cet individu. C'est cette estimation subjective des biens qui crée la valeur économique. Comme d'autres économistes, les Autrichiens ne jugent pas, ni ne critiquent ces valeurs subjectives, mais les prennent au lieu de cela comme des données. Mais, à la différence d'autres économistes, les Autrichiens n'essayent jamais de mesurer ou de mettre ces valeurs sous forme mathématique. L'idée que les valeurs d'un individu, les plans, les anticipations et la compréhension de la réalité soient tous subjectifs s'infiltre dans la tradition autrichienne, avec un accent sur le changement ou sur les processus, ce qui constitue la base pour leur notion d'efficacité économique.
L'action d'un individu a lieu dans le temps. Une personne choisit finalement une fin désirable, choisit le moyen d'atteindre cette fin et ensuite agit pour l'atteindre. Mais parce que tous les individus agissent sous la condition d'incertitude – particulièrement l'incertitude quant aux plans et aux actions d'autres personnes - les individus ne réalisent pas parfois leurs fins désirées. Les actions d'une personne peuvent se heurter aux actions d'une autre. On peut connaître les conséquences réelles de n'importe quelle action seulement après que l'action ait eu lieu. Cela ne signifie pas que les gens n'incluent pas dans leurs plans d'anticipations les plans des autres. Mais le résultat exact d'un nombre immense de plans étant exécutés en même temps ne peut jamais être prévu à l’avance. En offrant un produit sur le marché, par exemple, un producteur peut seulement deviner quel prix produira la plus grande demande de son produit ou combien, s'il en existe, de nouveaux concurrents entreront sur son marché. L'offre d'un produit sur le marché est toujours un processus empirique d'essais et d'erreur, un processus interminable de changement de ses plans qui reflète la nouvelle connaissance que quelqu'un obtient quotidiennement. Puisque l'économiste autrichien soutient que toutes les dépenses et tous les bénéfices doivent être subjectifs et, donc, qu’ils ne sont pas mesurables, seulement l'individu peut décider si les actions sont efficaces ou inefficaces. Souvent l'individu peut décider, après le fait, qu'une décision ne fût pas efficace. Dans le processus réel de l'action pour réaliser une fin, un individu découvrira ce qui fonctionne le mieux. Et même alors, ce qui a fonctionné le mieux cette fois-ci peut ne pas bien fonctionner une prochaine fois. Mais une personne ne peut pas le savoir sans le processus de l'agir. On voit parfois la notion d'un état d'équilibre comme le type même d'efficacité économique : l'offre serait égale à la demande et donc, aucun excédent ou de manque de biens n’existerait. Cela suppose, cependant, que les participants au marché sachent où se situe le prix d'équilibre et qu’en se déplaçant vers lui, il ne changera pas. Mais si on connaît déjà le prix, pourquoi le marché n'est-il pas déjà en équilibre ? En outre, le mouvement vers l'équilibre est un processus de recherches et d'anticipations changeantes, qui modifieront l'équilibre lui-même. Pour l'économiste autrichien, l'efficacité est définie dans le processus d'action, pas comme un état final donné ou connu à la fin de la relation commerciale. L'efficacité signifie l'accomplissement des buts considérés les plus importants pour un individu, plutôt que l'accomplissement de buts moins importants. L'économiste autrichien ne parle jamais d'efficacité externe à l'individu.
Aussi, que font les économistes autrichiens ? Ils essayent de comprendre le processus par lequel la connaissance est produite, propagée et utilisée dans l'économie. Ils se concentrent sur les institutions qui émergent parce que les gens manquent de connaissance parfaite et essayent de faire face à cette incertitude. La monnaie est juste un exemple de telles institutions.
Un moyen d'échange, ou la monnaie, apparaît spontanément parce que les individus s'engageant dans le commerce veulent diminuer l'incertitude qu'ils obtiendront des biens qu'eux-mêmes ne produisent pas. Quand un produit est généralement admis dans tous les échanges, les gens peuvent se spécialiser (dans la production du maïs, par exemple) et ils peuvent être certains qu'ils seront capables d'échanger le maïs grâce au moyen d'échange. Ils peuvent alors utiliser le moyen pour obtenir d'autres biens qu'ils désirent.
L'existence de la monnaie augmente les bénéfices de la spécialisation et de la division du travail. Les économistes autrichiens expliquent comment et pourquoi la monnaie et d'autres institutions apparaissent ; ils ne les prennent pas comme données, comme le font beaucoup d'économistes néoclassiques. La question de base pour l'économiste autrichien est de savoir quelles sont les institutions qui permettent aux individus d'atteindre leurs buts propres et lesquelles ne le font pas ? Donc, leurs recommandations de politiques s'opèrent vis-à-vis des changements dans la structure institutionnelle dans laquelle une société fonctionne. Deux questions de politique publique clefs fournissent les illustrations de beaucoup d'analyses autrichiennes : la planification antimonopole et la planification centrale.
La théorie économique néoclassique de concurrence pure et parfaite définit un marché concurrentiel lorsqu’il existe un grand nombre de petites sociétés, toutes vendant un bien homogène et possédant la connaissance parfaite. La structure du marché, selon cette analyse, détermine la compétitivité d'un marché. Mais les économistes autrichiens, Friedrich Hayek et Israel Kirzner, ont rejeté cette théorie de la concurrence. Selon Hayek il n'y a aucune concurrence dans la théorie néoclassique de concurrence pure et parfaite. La concurrence pour un économiste autrichien est définie simplement comme le comportement rival et, rivaliser, c’est tenter d'offrir une meilleure offre commerciale que ses concurrents. La concurrence dans le marché provient d'une entreprise faisant la distinction de ses produits/services d'une certaine façon en comparaison avec les produits/services d'autres entreprises. Et parce que les entreprises dans le monde réel n'ont pas la connaissance parfaite, ils ne savent pas ce qu'est une stratégie compétitive couronnée de succès jusqu'au moment où ils l'essayent. La concurrence est, donc, comme Hayek l'explique, "une procédure de découverte". Comme chaque entreprise essaie de faire mieux que les autres entreprises, la connaissance de ce que les consommateurs veulent en réalité est découverte au sein du marché.
Si la définition néoclassique de la concurrence est acceptée, beaucoup de personnes peuvent vouloir que les lois antitrust éliminent des divergences excessives d'une structure d'industrie qui serait caractérisée par un grand nombre de petites entreprises. Si la définition autrichienne de comportement rival est acceptée, donc on voit que des lois antitrust sont avantageuses seulement si la structure du marché affecte le comportement rival. Mais l’évidence montre que la structure du marché n'affecte pas la compétitivité d'un marché. Ce qui importe aux économistes autrichiens c'est de savoir si les gouvernements interfèrent dans le comportement rival. Par exemple, quand le gouvernement impose des quotas à l'importation, les entreprises nationales dans une industrie sont protégées du comportement de la concurrence rivale des concurrents étrangers potentiels et réels. Ou quand le gouvernement interdit l'entrée dans une industrie, comme dans la livraison de courrier de première classe, le processus concurrentiel de découvrir de nouvelles façons plus efficaces d'offrir le service pour le consommateur est étouffé.
Selon les économistes autrichiens, la législation anti-monopole n'est ni nécessaire, ni désirable. Ces dernières années beaucoup d'économistes dans la ligne du courant dominant travaillant dans le domaine des politiques antitrust ont commencé à exprimer cette même vue. C'est particulièrement vrai des économistes de l'école de l'organisation industrielle de Chicago, comme Harold Demsetz, Armen Alchian et George Stigler. Stigler, dans son livre L'organisation et l'industrie , a écrit : « Dans la vie économique, la concurrence n'est pas un but : c'est le moyen d'organiser l'activité économique pour réussir un but. »
L'échec des économies centrales planifiées tentant de répartir des ressources pour satisfaire les besoins humains les plus basiques est quelque chose que Mises et Hayek ont prédit il y a longtemps. Ils ont souligné que chaque individu, dans une économie, possède seulement la connaissance (des techniques de production, de la disponibilité de certaines sources d'approvisionnement, etc) que d’autres possèdent cette connaissance. Cette connaissance est dispersée partout dans l'économie et change constamment. Dans une économie dirigée, l'information disponible pour les planificateurs est une fraction minuscule de la quantité incluse dans la tête des différentes personnes. Donc, beaucoup d'informations dans une économie dirigée n'agissent jamais selon cette base. Le manager socialiste qui connaît une source d'approvisionnement bon marché ne peut pas nécessairement l'utiliser parce qu'il doit obtenir la permission de le faire, et même s'il obtient la permission, cela sera probablement trop tard pour l'utiliser. Mais dans un marché libre, explique Mises et Hayek, la propriété privée des moyens de production permet aux gens d'utiliser leur information ; ils n'ont pas besoin de permission. La propriété privée permet également aux gens de soumissionner pour des ressources, ce qui génère à son tour des prix de marché pour ces ressources. Les gens peuvent alors utiliser ces prix pour décider, comme les producteurs ou les consommateurs, quels biens acheter ou vendre et comment les utiliser. Un prix du marché récapitule la connaissance diverse de millions d’individus quand ils agissent sur le marché. C’est cette action même d'acheter un bien à un prix particulier qui signale au producteur de continuer à produire et à vendre ce bien. Le producteur n'a pas à savoir pourquoi les consommateurs achètent les biens de telle façon, il doit seulement savoir qu'ils le font. Et les profits sont aussi des signaux de la connaissance dans le marché puisqu’ils dirigent les ressources dans une industrie et en dehors d'une autre. C'est pourquoi les économistes autrichiens ont toujours été fortement critiques de la planification centrale et sont de forts partisans d'un marché libre.
Bien que la théorie de la concurrence et du calcul économique soient de bons exemples d'analyse économique autrichienne, il en existe plusieurs autres. La théorie autrichienne du cycle économique et du processus inflationniste qui se déclenche en raison de l'expansion du crédit par la politique monétaire et l'explication autrichienne de l'apparition de la monnaie dans une économie moderne sont aussi des contributions importantes pour l'analyse économique. Aujourd'hui, les économistes autrichiens travaillent aussi dans les secteurs de l'économie environnementale, de l’économie du travail et dans l’analyse économique du Droit. Beaucoup de théories traditionnellement autrichiennes et même leurs méthodes, sont acceptées dans l'analyse économique du courant dominant.
Ceci est particulièrement vrai pour le point de vue de l’école autrichienne sur la planification économique centrale. L'analyse autrichienne de la planification centrale, bien que n’étant pas exposée explicitement comme telle, se retrouve dans les écrits de beaucoup d’économistes
majeurs. Robert Heilbroner, par exemple, qui, lui-même, a prôné la politique socialiste dans le passé, attribue l'écroulement de l'économie soviétique au problème de la connaissance. Il expose :
« La planification exige donc que l'immense carte de la production nationale souhaitée soit découpée en millions de morceaux individuels, comme un puzzle, les pièces produites par des centaines de milliers d'entreprises, et le tout finalement réassemblé de telle manière qu'elles puissent s'ajuster. Ce serait une tâche extrêmement difficile, même si la carte de la production désirée restait inchangée d'une année à l'autre, mais, bien sûr, cela n'est pas le cas.... »
Et Charles L. Schultze, ancien conseiller économique en chef du Président Jimmy Carter, a écrit : « Le premier problème pour le gouvernement dans l'exécution d'une politique industrielle, c’est que nous ne connaissons en réalité fort peu sur l'identification d’une structure industrielle 'gagnante' avant qu’elle ne le devienne de fait ».
| Auteur(s) | An. | Titre |
|---|---|---|
| Edwin G. Dolan (dir.) | 1976 | The Foundations of Modern Austrian Economics Kansas City: Sheed, Andrews and McMeel |
| HAYEK Friedrich (dir.) | 1935 | Collectivist Economic Planning : Critical Studies on the Possibilities of Socialism London, Routledge & sons; New York : Kelley |
| HAYEK Friedrich | 1948 | Individualisme et ordre économique Chicago: University of Chicago Press |
| KIRZNER Israel | 1973 | Competition and Entrepreneurship Chicago University Press, Chicago |
| MENGER Carl | 1871 | Grundsätze der Volkswirthschaftslehre (Principes d'économie politique) Wien: Wilhelm Braumüller |
| MISES Ludwig | 1949 | Human Action: A Treatise on Economics New Haven, CT: Yale University Press |
| Louis M. Spadaro (dir.) | 1978 | New Directions in Austrian Economics Kansas City: Sheed Andrews and McMeel |