Claude Jessua
Première publication : 1998
Edition utilisée : PUF, coll. Que sais-je ? n°
Publié ici : extrait
Pourquoi ces développements se sont produits dans certains pays, ou certaines civilisations, et pas dans d'autres, elle mérite d'autant plus d'être posée que, si l'on se situe au XVIIIe siècle, les principaux groupes de pays (Europe occidentale, Islam, Inde, Chine, Japon) se trouvaient à un niveau économique très comparable si l'on se fonde sur le produit par tête. Or on peut noter qu'en particulier les Arabes et les Chinois avaient depuis longtemps inventé certains des procédés, des produits ou des méthodes dont la conjonction a déterminé la révolution industrielle en Europe. Comment se fait-il donc que ces peuples soient en quelque sorte restés sur place, alors que l'Europe occidentale était le théâtre d'une véritable mutation dans son appareil de production, mais aussi dans les mentalités et dans l'attitude des hommes dans les rapports sociaux - des hommes confrontés aux tâches matérielles de la vie quotidienne ?
Sur le sujet :
Il n'y a certes pas de réponse précise et rigoureuse à de telles questions. On peut cependant hasarder quelques hypothèses. Si l'on prend le cas de la Chine, qui a été analysé de façon lumineuse par D. Landes (1998), il est frappant de constater qu'elle avait devancé les Européens dans des domaines importants comme la fabrication du papier, l'horlogerie, l'imprimerie, l'invention de la poudre, les constructions navales, la navigation elle-même puisqu'on trouve la trace de l'utilisation de la boussole dans des documents chinois datant du XIIe siècle. On peut alors se demander pourquoi la civilisation chinoise s'est laissé distancer dans tous ces domaines par l'Europe. Dans chacun des domaines cités, il existe une explication possible. D'une façon générale, il ressort de l'étude de ces innovations que leur exploitation s'est heurtée à des barrières largement dues à l'existence d'une administration impériale lourde et complexe, à l'absence d'un véritable système de marché et de droits de propriété. D'autre part, la motivation qui avait poussé les Européens à aller chercher en Orient ce qu'ils savaient ne pas pouvoir trouver chez eux était évidemment absente dans le cas de la Chine. Par-dessus tout, les Chinois considéraient leur empire comme le centre du monde et ils n'éprouvaient aucune curiosité envers ce qui se passait à l'extérieur. Les conditions de la stagnation économique se trouvaient ainsi réunies.
Le cas de l'Islam n'est pas moins instructif. Les Arabes avaient dominé les sciences, la philosophie, la médecine, du VIIIe au XIIe siècle. Ils avaient fait de leurs conquêtes ibériques des régions hautement civilisées, voire raffinées, où s'épanouissaient les arts, le commerce, les disciplines de la pensée. Les Arabes, jusqu'au XIe siècle, nouèrent en Espagne des échanges culturels très riches, au point qu'ils permirent aux chrétiens de reprendre contact avec une partie de leur héritage grec. Tout cela était plus que prometteur, mais c'est précisément au cours du XIe siècle que les capacités créatrices de l'Islam furent subitement taries par des zélotes qui prirent en main les enseignements scientifiques et religieux. Ils manifestèrent la plus grande méfiance, jusqu'au rejet, à l'égard des apports culturels de l'Occident.
Cette fermeture sur soi fut à l'origine du long déclin économique du monde islamique, ce qui nous permettra de remarquer que, pour l'Islam comme pour la Chine, c'est le refus des contacts avec l'extérieur qui a conduit à la stagnation de ces deux civilisations brillantes. C'est au contraire l'esprit d'aventure et l'ouverture sur l'extérieur qui a déclenché en Europe une expansion sans précédent. On notera d'ailleurs que cette ouverture avait déjà commencé avec l'humanisme de la Renaissance puisqu'il s'agissait pour les chrétiens de reprendre contact avec les grandes créations littéraires, philosophiques, artistiques de l'Antiquité, malgré tout ce qui les séparait des normes de l'Église.
A ces considérations il faut sans doute ajouter que l’on a vu s’affirmer en Europe cette séparation du temporel et du spirituel qui a été éminemment favorable à l'esprit de libre examen et, par conséquent, à l'épanouissement de la pensée philosophique et à l'essor des sciences.
On pourrait poursuivre l'investigation et se demander pourquoi, dans l'Occident chrétien, certains pays qui avaient été à la pointe des grandes découvertes maritimes - tels l'Espagne et le Portugal - se sont largement laissé distancer ultérieurement par des pays comme l'Angleterre, la Hollande et même la France. On tend généralement à considérer que cette relative décadence des pays ibériques est due au fait que, ayant découvert des trésors dans les terres nouvelles, ils se sont contentés d'en jouir comme d'une rente sans les utiliser à des fins productives. C'est en somme l'illusion mercantiliste qui les a poussés à considérer ces trésors comme des richesses économiques et à se reposer sur leurs lauriers. […] (pp.30-33)
La naissance et le développement du capitalisme n'ont été possibles que grâce à l'ouverture des régions et des nations les unes aux autres, à l'émancipation des producteurs à l'égard des pouvoirs locaux, à l'émancipation des esprits à l'égard des Églises, à la substitution des opérations en monnaie aux opérations en nature. (p.37)