Christophe Pébarthe, Aristote n'a pas découvert l'économie !

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Christophe Pébarthe
Première publication : 2003, contribution au colloque « Autour de Polanyi, vocabulaire, théories et modalités des échanges », publié par Pierre Rouillard (dir.), Autour de Polanyi, De Boccard, 2005
Publié ici : extrait

Pour Aristote, la cité est la mesure de toute chose, elle précède les individus[1]. Dans son modèle, l'enregistrement censitaire est à l'origine des échanges juste dans la communauté. Bien entendu, cela implique un juste prix par la suite car sinon chacun ne reçoit plus en fonction de son mérite [2]. On comprend pourquoi le philosophe pourfend le marchandage[3]. Dans sa perspective, un prix de marché, résultant d'une rencontre entre une offre et une demande, peut à chaque instant remettre en cause la répartition des charges publiques en fonction du mérite de chaque individu mesuré par le cens. « La cohésion de la cité repose sur le retour en proportion »[4]. L'échange juste est donc celui qui ne modifie pas la différence pré-existante entre les deux personnes échangistes [5]. Rien n'est donc plus éloigné de la pensée économique que cette présentation normative faite par Aristote[6]

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À vrai dire, il est même préférable de parler d'opposition [entre entre la conception aristotélicienne et la réalité de l'économie des cités] car Aristote propose un modèle dans lequel l'enrichissement n'est pas possible. L'ordre social et politique est fixé à jamais, le marché ne peut l'ébranler, ne peut le bouleverser. Pour ce faire, le Stagirite ne peut malgré tout récuser l'ensemble de l'organisation socio-politique de son temps, d'où l'importance qu'il accorde à la monnaie[7].

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Le degré de monétarisation de l'économie est ainsi tel [au IVe siècle a.J.C] que les philosophes se préoccupent de la limitation de la sphère monétaire ou pour le dire plus clairement de restreindre le pouvoir de l'argent[8]. Tout ne s'achète pas. « Le savoir et l'argent n'ont aucune mesure »[9]. Dans le cas d'Aristote, il est certain que l'empire athénien a en outre servi de contre-modèle. Il l'évoque de façon indirecte dans le Politique : « C'est, en effet, pour elle-même et non pour les autres qu'une cité doit se faire commerçante. Alors que les gens qui se mettent à la disposition de tout le monde pour servir de marché le font en vue d'un gain, une cité au contraire ne doit pas partager ce goût exagéré du profit, ni posséder une place commerciale de ce genre »[10]. L'opposition est nette avec l'apologie d'Athènes comme marché (emporion) de la Grèce que l'on trouve chez Thucydide ou, au IVe siècle, chez Isocrate[11] . Ce dernier offre une description qui contraste singulièrement avec la prescription aristotélicienne : « En outre, comme chaque peuple n'a pas un terroir qui se suffise à lui-même, mais tantôt manque d'une chose, tantôt produit d'autre chose plus que le nécessaire, et comme on était embarrassé, soit sur le lieu où il fallait mettre en vente, soit sur celui d'où il fallait importer, [notre cité] remédia aussi à ces difficultés : comme un marché au milieu de la Grèce elle établit le Pirée où la surabondance est telle que les objets qu'on ne peut trouver ailleurs qu'avec peine et séparément sont tous faciles à se procurer ici ».

Aristote ne découvre donc pas l'économie, il combat le marché. Il lui dénie la possibilité de fonder la hiérarchie sociale, autrement dit d'être à l'origine de l'excellence (aristeia). Même démocratique, une cité ne peut s'affranchir des différences de compétence qui existent entre les citoyens. Celles-ci sont figées dans un système censitaire qui préserve la communauté des effets de l'enrichissement, à la condition que chacun reçoive sa part, c'est-à-dire vende à un prix correspondant à sa valeur censitaire et non à la valeur de la marchandise, qu'elle soit valeur d'usage, valeur d'échange ou même valeur-travail. Ce modèle civique n'est en rien une description de la réalité du IVe siècle. Il intègre des évolutions sociales et économiques qui trouvent leur origine au plus tard au IVe siècle. Dans une perspective normative et non descriptive, Aristote fait ainsi le choix de la monnaie contre le marché.

Notes de Christophe Pébarthe

  1. « Une cité est par nature antérieure à une famille et à chacun de nous » (Politique, 1.2.1253a19)
  2. Polanyi, Commerce et marché au temps des premiers empires, p. 112.
  3. Aristote, Éthique à Nicomaque, 5.1132 b 33-34
  4. Aristote, Éthique à Nicomaque, 5.1131 b 17 : « Ainsi donc, voilà ce qui est juste : le proportionnel. - Ce qui est injuste, en revanche, c'est ce qui est disproportionnel » (trad. Bodéüs).
  5. Il y a lieu de penser que l'architecte mentionné par Aristote correspond à la description platonicienne dans le Politique 259e : « Aucun architecte n'est lui-même un ouvrier, il commande seulement les ouvriers [...]] Il ne fournit, j'imagine, que son savoir, mais pas de travail manuel » (...)
  6. Nous rejoignons l'appréciation portée par Berthoud, [1981] Aristote et l'argent, p. 41 : « L'étude des variations de prix pourrait être autre chose selon Aristote qu'une observation et les corrélations qu'on pourrait en tirer n'apporteraient aucune réponse à la question de savoir si l'échange a réalisé sa mesure ou si sa fin est atteinte ». Toutefois, nous ne le suivons pas lorsqu'il réduit la pensée aristotélicienne sur le juste prix à la mise en commun du besoin entre citoyens (cf. notamment p. 71).
  7. Cela se retrouve déjà dans la pensée platonicienne (cf. Platon, République, 371b), même si celle-ci diffère de la pensée aristotélicienne sur la question du cens. Dans un passage des Lois (744b), Platon privilégie le critère de la richesse sur celui du mérite personnel
  8. Cette préoccupation est déjà présente dans une tirade de Créon (Sophocle, Antigone, 289-303 représentée à l'été 442 a.J.C)
  9. Aristote, Éthique à Eudème, 7.10.1243 b 23 traduit et commenté dans M. Hénaff, (2002) Le prix de la vérité. le don, l'argent, la philosophie, Paris.
  10. Aristote, Politique, 7.6.4 (trad. Pellegrin).
  11. Respectivement Thucydide 2.38.2 et Isocrate, Panégyrique, 4.42 (trad. CUF).