Ayn Rand, Hymne

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Ayn Rand
Titre original : Anthem
Première publication : 1936
Traduit par Jacqueline Balestier et Philippe Chamy
Publié ici : incipit (éd. Rive Droite, 2006)

Recension de Hymne


Note de l’éditeur : dans le monde imaginaire et collectiviste décrit par Ayn Rand, toute notion d’individualité est rejetée, le pronom "je" a disparu, remplacé par le pronom "nous". C’est le cas aussi pour "il" et "elle", devenus "ils" et "elles", puisque le narrateur ne peut s’exprimer qu’au pluriel. De ce fait, les conjugaisons et accords employés pourront surprendre ; ils tentent de restituer le sens du texte original.

I

[5] C'EST UN PECHÉ D'ÉCRIRE CES LIGNES.
C'est un péché de penser à des mots auxquels personne d'autre ne pense, et de les coucher sur une feuille de papier que personne d'autre ne lira. C'est indigne et vil, comme si nous parlions seul, juste pour nous. Nous savons bien qu'agir ou penser seul est la plus grave de toutes les infractions. Nous avons transgressé la loi. La loi stipule que les hommes ne peuvent écrire que si le Conseil des Vocations les y autorise. Puissions-nous être un jour pardonné !
Mais ce n'est pas notre seul péché. Nous avons commis un crime encore bien plus grand, un crime innommable. Nous ignorons quelle serait notre punition s’il venait à être découvert, car un tel péché, de mémoire d'homme, n'existe pas, et aucune loi n’en fait mention.

Il fait sombre ici. La flamme de la chandelle ne vacille pas. Rien ne bouge d’ailleurs, dans ce tunnel [6] hormis notre main qui court sur le papier. Nous sommes ici seul sous terre. Ce mot est terrifiant : seul. La loi dit qu'aucun homme ne doit jamais, au grand jamais, rester seul, ce qui constituerait le plus grand des péchés, l’origine de tous les maux. Mais nous avons violé de nombreuses lois. Il n'y a désormais ici plus rien que notre seul corps, cela semble étrange de ne voir que deux jambes allongées sur le sol et, en face de nous, la seule ombre de notre tête projetée sur le mur.

Les murs sont fissurés, de l'eau en suinte doucement, sombre et luisante comme du sang. Nous avons dérobé la chandelle dans le garde-manger de la Maison des Balayeurs. Nous mériterions dix ans d'emprisonnement au Palais de la Détention Corrective si cela était découvert. Mais ça n’a pas d’importance. Seule la lumière compte, précieuse, et nous ne devrions pas la gaspiller pour écrire, lorsque nous en ressentons le besoin, cette oeuvre qui représente notre crime. Rien ne compte hormis ce travail, c’est notre secret, notre mal, notre précieuse tâche. Mais nous devons écrire car, puisse le Conseil nous le pardonner, nous souhaitons pour une fois ne parler pour personne d’autre que nous-mêmes.

Notre nom est Égalité 7-2521, comme il est gravé sur le bracelet en fer que tous les hommes portent au poignet gauche. Nous avons vingt et un ans. Nous mesurons un mètre quatre-vingt, ce qui est difficile à assumer, car peu d'hommes atteignent cette taille. Les Enseignants et les Dirigeants nous ont toujours montré du doigt en maugréant "Le diable est dans [7] vos os, Égalité 7-2521, car votre corps a grandi plus que ceux de vos frères". Mais nous ne pouvons changer ni nos os ni notre corps.

Nous sommes né maudit. Cela nous a toujours conduit à avoir des pensées interdites. Cela nous a toujours inspiré des désirs. Nous savons que nous représentons le Mal, mais ne nous ne voulons ni ne pouvons y résister. Nous sommes émerveillé et secrètement effrayé de le savoir sans pouvoir y résister. Nous nous efforçons d'être identique à nos frères, car tous les hommes doivent se ressembler. Au-dessus des portes du Palais du Conseil Mondial, ces mots sont gravés dans le marbre, et nous les répétons dès que nous sommes soumis à la tentation :

« Tous en un et un en tous »
Aucun homme n'existe sauf NOUS, Unique,
indivisible et pour l'éternité."

Nous nous répétons cette devise, bien qu’elle ne nous soit d'aucune aide.

Ces mots furent gravés il y a longtemps. Les lettres sont incrustées de vert et le marbre de traces jaunes, dénombrant plus d'années que les hommes ne pourraient en compter. Ces mots représentent la vérité, car ils sont inscrits sur le Palais du Conseil Mondial, et le Conseil Mondial est la source de toute vérité. Il en va ainsi depuis la Grande Renaissance et aussi loin qu’aucune mémoire puisse remonter.

[8] Mais nous ne devons jamais évoquer l'époque antérieure à la Grande Renaissance, faute de quoi nous risquons trois ans dans le Palais de la Détention Corrective. Seuls les Anciens l'évoquent en chuchotant lors des veillées, dans la Maison des Inutiles. Ils chuchotent des choses bien étranges, sur les tours qui s'élevaient dans le ciel en ces Temps Interdits, sur les wagons qui se déplaçaient sans chevaux, sur ces lumières qui brillaient sans flamme. Cette époque représentait le Mal. Elle disparut lorsque les hommes découvrirent la Grande Vérité : les hommes ne sont qu'un et il n'existe aucune autre volonté que la volonté collective.

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Tous les hommes sont bons et sages. Il n'y a que nous, en la personne d'Égalité 7-2521, nous seul qui sommes né maudit, car nous ne ressemblons pas à nos frères. Et si nous repensons à notre vie, nous constatons qu'il en a toujours été ainsi et que cela nous a conduit, pas à pas, à notre ultime et suprême transgression, le crime d'entre les crimes, dissimulé ici sous cette terre.
Nous nous rappelons la Maison des Enfants où nous vécûmes jusqu'à l'âge de cinq ans, avec les autres enfants de la Cité nés la même année. Les dortoirs étaient blancs, immaculés et vides mis à part les cent lits. Nous ressemblions alors à tous nos frères, mais nous étions violent, ce qui est un péché.

Nous nous battions avec nos frères. Se battre avec ses frères est une des fautes les plus graves, quel que soit l'âge ou quelle qu’en soit la raison. Ainsi fûmes-nous prévenu par le Conseil de la Maison, et, de tous [9] les autres enfants nés cette même année, nous étions celui qui était le plus souvent enfermé dans la cave.

A l'âge de cinq ans, nous fumes envoyé à la Maison des Étudiants, où se trouvent dix pavillons, pour nos dix années d'études. Les hommes doivent étudier jusqu'à l'âge de quinze ans. Puis ils travaillent. Dans la Maison des Étudiants, nous nous levions lorsque la grande cloche carillonnait dans la tour et nous nous couchions lorsqu'elle sonnait de nouveau. Nous retirions d'abord nos vêtements, nous nous tenions debout dans le grand dortoir et nous levions nos bras droits en récitant tous en choeur avec les trois Enseignants :

"Nous ne sommes rien. L'humanité est tout. C’est à la grâce de nos frères que nous devons nos vies. Nous existons à travers, par et pour nos frères qui sont l'État. Amen".

Puis nous dormions. Les dortoirs étaient blancs, immaculés et vides mis à part les cent lits.

Nous, Égalité 7-2521, nous ne fûmes pas heureux durant toutes ces années à la Maison des Étudiants. Apprendre n’était pas difficile pour nous. Au contraire, c’était trop facile. C'est un grand péché d'être né avec un esprit trop vif. S’il n'est pas bon d'être différent de nos frères, il est vraiment mauvais de leur être supérieur. Les Enseignants nous le signalèrent et ils fronçaient les sourcils quand ils nous regardaient.

[10] Nous luttâmes donc contre cette malédiction. Nous essayâmes d'oublier nos leçons, mais nous nous en souvenions toujours. Nous essayâmes de ne pas comprendre les Enseignants, mais nous comprenions toujours avant même qu'ils n'aient parlé. Nous copiions sur Union 5-3992, jeune garçon blafard n'ayant qu'une moitié de cerveau, et nous essayions de parler et d'agir comme eux afin de pouvoir leur ressembler, à eux, Union 5-3992. Mais les Enseignants savaient que nous étions différents. Et nous étions flagellés plus souvent que les autres enfants.

Les Enseignants étaient justes, parce que nommés par les Conseils, et les Conseils représentent la voix de la justice, ils sont la voix de tous. Et si parfois, au plus profond de notre cœur, nous avons regretté ce qui nous arriva lors de notre quinzième anniversaire, nous savions que nous ne pouvions nous en prendre qu'à nous-mêmes. Nous avions transgressé la loi car nous n'avions pas prêté attention aux paroles de nos Enseignants. Les Enseignants nous avaient appris  :

« N’envisagez pas de choisir ce que vous souhaitez faire lorsque vous quitterez la Maison des Étudiants. Vous ferez ce que le Conseil des Vocations vous dictera ». Car lui seul sait, dans sa grande sagesse, dans quel domaine vos frères ont besoin de vous, mieux que vous pourriez le concevoir dans vos petites cervelles. Et si vos frères n'ont pas besoin de vous, il n'y a pas de raison que vous encombriez la terre de vos corps.

[11] Nous savions tout cela parfaitement durant notre petite enfance, mais notre malédiction brisa notre volonté. Nous étions coupable et nous le confessons ici : nous étions coupable du grand Péché de Préférence. Nous préférions certaines tâches et leçons à d'autres. Nous n'écoutions pas avec attention l'histoire de tous les Conseils élus depuis la Grande Renaissance. Mais nous adorions la Science des Choses. Nous voulions savoir. Nous voulions comprendre ces éléments qui font la terre autour de nous. Nous posions tant de questions que les Enseignants l'interdirent.

Nous pensons que le ciel est empli de mystères, tout comme les fonds sous-marins, et les plantes aussi. Mais le Conseil des Érudits a dit qu'il n'y avait pas de mystère ; et le Conseil des Érudits sait tout. Nous apprenions que la terre est plate, le soleil tournant autour d'elle, expliquant ainsi le phénomène du jour et de la nuit. Nous apprenions le nom de tous les vents qui soufflent sur les mers et gonflent les voiles de nos grands navires. Nous apprenions comment saigner les hommes pour les guérir de tous les maux.

Nous adorions la Science des Choses. Dans l'obscurité, à l'heure des secrets, lorsque nous nous réveillions la nuit, autour de nous, nos frères avaient disparu, il ne restait que leurs ombres, ronflant dans leurs lits. Nous fermions les yeux, nous maintenions nos lèvres fermées, nous arrêtions de respirer afin qu'aucun souffle ne puisse se faire entendre ou deviner par nos frères, nous pensions que nous aimerions être envoyé, le moment venu, à la Maison des Érudits. [12] Toutes les grandes inventions modernes proviennent de la Maison des Érudits, comme la plus récente, découverte il n'y a qu'une centaine d'années, elle concerne la fabrication des chandelles à partir de cire et de ficelle, ainsi que la fabrication des vitres fixées sur nos fenêtres pour nous protéger de la pluie.

Pour faire ces découvertes, les Érudits doivent étudier la terre et examiner des rivières, des sables, des vents et des roches. Si nous allions à la Maison des Érudits, nous pourrions nous aussi nous instruire en étudiant les éléments. Nous pourrions les questionner, car eux n'interdisent pas les questions. Et les questions ne nous autorisent aucun répit. Nous ne savons pas pourquoi notre malédiction nous fait rechercher, à l'infini, ce que nous ne savons pas. Mais nous ne pouvons y résister. Un murmure nous dit qu'il existe de grandes choses sur cette terre qui est la nôtre, et que nous pouvons les connaître si nous essayons. Et il est de notre devoir de les comprendre.

Nous voulions donc être envoyé à la Maison des Érudits. Nous le souhaitions si fort que nos mains en tremblaient sous nos couvertures la nuit, et que nous nous mordions le bras pour arrêter cette douleur que nous ne pouvions endurer. C'était mal ; et, le matin venu, nous n'osions pas regarder nos frères dans les yeux. Car les hommes ne doivent rien souhaiter pour eux-mêmes. Et nous fûmes puni lorsque le Conseil des Vocations vint nous apporter les Mandats de Vie, qui indiquent à ceux qui ont atteint l'âge de quinze ans le travail qu'ils devront accomplir pour le reste de leurs jours.

La suite est à lire dans ...

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